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mardi, octobre 22, 2019
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X de Spike Lee : chronique d’un film historique (1993)

Par Antoine Garnier et Damien Mabiala

 

Sixième film du caustique réalisateur, « X » représente une entre­prise « lourde » à gérer. Tant du point de vue du symbole, que de la complexité du personnage mis en scène. C’est la première fois que Lee travaille sur un film dont le scénario ne soit pas une fic­tion tirée de son imagination.

 

C’est à partir de l’autobiographie de Malcolm X écrite en 1964 par Alex Haley (l’auteur de « Racines », la saga d’une famille afro-américaine), adaptée par l’écrivain James Baldwin et revue dans son dernier tiers par le scénariste-dramaturge Arnold Perl, que s’articule le film.

Plusieurs réalisateurs blancs pressentis par Hollywood ont déjà dû renoncer à ce projet malgré le recours à cinq scénaristes dif­férents: Calder Willigham (collaborateur de Kubrick), Joseph walker, David Mamet (pour Sidney Lumet), David Bradley et Charles Fuller, pour Norman Jewison. Ce dernier abandonnera le projet face à un Spike Lee talentueux et entreprenant. Cette détermination trouvera son écho dans les potins des journaux américains avides de rapporter tous les détails croustillants de cette aventure. La Warner n’aurait accordé que 33-35 millions de dollars. Largo International chargée de la distribution à l’étranger met, elle, 8 millions sur la table, alors que l’équipe de production Lee/Worth estime le coût du film à 40 millions. Finalement, Spike Lee renoncera aux deux tiers de son salaire de départ ($5 millions), et fera appel à la générosité de célébrités noires pour boucler le dépassement de budget : Bill Cosby, Oprah Winfrey, Janet Jackson, Prince, Tracy Chapman, Earvin « Magie » Johnson.

Le film est émaillé de tensions et de pressions. Certaines venant parfois de là où on ne l’attendait guère. Ainsi l’écrivain-poète Africain-Américain Amiri Baraka alias Leroi Jones déclare : « Spike Lee est un petit bourgeois ». Conséquence, il ne peut faire passer les messages de Malcolm X. Même son de cloche chez Kwame Toure alias Stockely Carmichael, ex-Président de la S.N.C.C. (Comité de coordination des Etudiants Non Violents), dont le mot d’ordre, en 1961, était « Pouvoir pour le peuple noir » puis en 1966, « Black power »(1). Cet ancien Premier Ministre du « Black Panther Party of Self-Défense » déclare par exemple dans le magazine « Jeune Afrique » que « Spike Lee est incapable de faire un film sur Malcolm X. Il peut, en revanche, faire un bon film sur Malcolm Little, sur la vie sexuelle de celui-ci, sur ses crimes, en somme sur tout ce qui est vulgaire, mais jamais – je le répète – il ne peut faire un film sur Malcolm X ». Pour lui, « seul un révolutionnaire africain peut filmer Malcolm X » (2). Il vit depuis 1969 en Guinée. On comprend cette controverse dans la mesure où la complexité de la vie de Malcolm X encourage chacun à s’approprier la période qui l’intéresse. D’où la difficulté pour n’importe quel réalisateur de proposer un film qui satisfasse les innombrables exigences partisanes.

 

« Spike Lee est incapable de faire un film sur Malcolm X. Il peut, en revanche, faire un bon film sur Malcolm Little (…) Seul un révolutionnaire africain peut filmer Malcolm X » Stockely Carmichael

 

Au-delà de l’intérêt historique médiatique à la fois suscité et orchestré par Spike Lee, le résultat commercial est positif : 14,5 millions sont gagnés durant la première semaine d’exploitation. Le public américain fait montre de son intérêt pour une de ses figures nationales après « Dracula » et « Maman j’ai raté l’avion 2 ». Exploitation encore de la part des grands médias français sur le dos du réalisateur noir et d’une vague « black » (mystification, idolâtrie, intérêt démesuré pour tout ce qui fait référence aux Noirs d’Amérique et à leur société), dont les Etats-Unis et une partie de l’Europe semblent curieusement se délecter depuis l’avènement de la culture hip-hop. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Quand « l’élite journalistique contrôle la diffusion des messages sur le public on l’appelle « médiacratie » (3).

Angela Basset, dans le rôle de Betty Shabazz, la femme de Malcolm X

Nous savons Spike Lee proche des rappeurs. Notamment ceux du groupe Public Enemy, dont il a repris la musique pour le générique de « Do The Right Thing » et tourné le clip « Fight The Power ». Lors de leur premier grand concert au Zénith en 1989, ce groupe a été présenté par la presse française comme un groupe extrémiste, anti-Blanc et antisémite. A propos de ce film, Spike Lee « bénéficiera » du même traitement de la part de ces mêmes médias français et américains, « travaillant » à le discréditer aux yeux du public en diffusant des « infos » visant à modeler son état d’esprit. Plusieurs magazines français mobiliseront des équipes de journalistes pour traiter le film de M Lee…(4). Malcolm X disait de la presse: « Si vous n’y prenez pas garde, les journaux vous feront haïr les opprimés et aimer les oppres­seurs » (5). A l’allure où vont les choses, un débat sur la déonto­logie dans la presse s’avère peut-être nécessaire. Comme l’a écrit Y. Roucaute : « La « logique » journalistique du reportage ne ramène donc pas nécessairement du savoir. Mais tandis que le bavardage du commentateur vise surtout à dissimuler son incompétence, le reportage positiviste tend, par son pseudo rap­port au « fait « , à simuler le vraisemblable » (6)…

Signalons tout de même l’intérêt que ce film suscite auprès de la communauté noire, qui, à en juger par les travaux effectués par de nombreux chercheurs, serait en train de se réapproprier et réhabiliter son histoire. Par exemple, Med Hondo (cinéaste mau­ritanien), a vu son film Saraouina— qui retrace l’épopée colo­niale en Afrique —, censuré lors de sa sortie en 1986 pour enfin se voir accorder un visa favorable en 1992. Sur ce film, la gran­de presse est restée silencieuse… (cette magnifique fresque n’est projetée que dans une salle parisienne – Images d’Ailleurs). La sous-représentativité des Africains-Français ou Africains dans les médias, ou leur quasi-inexistence en tant que groupe homo­gène pouvant donner son point de vue honnête, constitue drama­tiquement un réel handicap. Le fait de penser qu’il n’y a pas de problème noir dans ce pays en élude l’existence et par consé­quent, le débat. On traite à profusion des problèmes de l' »Afro-Américain », mais qu’en est-il ici ? Certains rappeurs Africains-Français se sont vus proposer de « métisser » leur groupe pour mieux passer (où ?). Avant de prétendre donner des leçons au grand frère Charly, qui doit encore faire du chemin ?

(1) James Forman : La libération viendra d’une chose noire Ed. François Maspero. 1968. p. 142

(2) « Jeune Afrique » du 7 au 13 Janvier 1993

(3) Yves Roucaute : Splendeurs et misères des journalistes » Ed. Calmnann-Levy, 1991, p.15

(4) « Libération », 18 Novembre 1992

(5) Malcolm X.: « Le pouvoir noir ». Ed. F. Maspero 1966, p.132

(6) Yves Roucaute : op.cité p.314

 

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