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vendredi, octobre 19, 2018
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Wes Madiko : la spiritualité Bantou

Par Elia Hoimian

 

La rencontre entre l’alchimiste des sons world, Michel Sanchez de Deep Forest et le Camerounais Wes a donné naissance à Welenga (conscience uni­verselle), un album hybride, combinaison du surréalisme de la technologie et de la pureté vocale.

 

Digne petit fils d’un grand-père griot (assez curieux pour un Bantou alors que l’on croyait cette fonction réservée à la cultu­re mandingue) « animiste, réfractaire aux religions euro­péennes, rebelle et guérisseur mort à 102 ans » – alors qu’il n’avait que 12 ans, Madiko (racine de la terre des ancêtres), conteur, vit en France depuis quelques années à la faveur de son union avec une Lilloise. Il travaille dans des associations, milieux scolaires, s’occupe des personnes âgées, travaille en hôpital psychiatrique et forme un groupe, Phocob (écorce en Bantou) avant qu’une cassette n’atterrisse chez Sanchez. Fort d’un premier album instrumental enregistré et sorti à 2 000 exemplaires aux Etats-Unis, Wes, cet « enfant né dans le sentier de la terre » qui a perdu sa mère à 14 ans et son père en 1990, vit sa musique comme ses expériences. Avec recul, spiritualité et sagesse.

 

« La sanza est l’âme de l’Afrique comme les balafons…C’est l’instru­ment classique africain, celui des pygmées qui, eux, sont tou­jours restés authentiques, à l’inverse de certains Africains qui ont honte de représenter ce qu’ils sont. »

 

Issu des Bantou, une tribu en voie de disparition dont il se veut le porte-parole, Wes « chargé de porter le mes­sage, veut témoigner, être le relais de cette tradition orale qui se perd. » Avec pour seul instrument la sanza (piano à pouces) dont il nous a offert quelques notes poignantes à la fin de l’in­terview « pour nous remercier d’être venu, comme cela se fait chez nous ».

« La sanza est l’âme de l’Afrique comme les balafons » (xylophone africain), continue Wes, « C’est l’instru­ment classique africain, celui des pygmées qui eux, sont tou­jours restés authentiques, à l’inverse de certains Africains qui ont honte de représenter ce qu’ils sont. Alors qu’il faut être conscient et reconnaître sa propre identité afin de pouvoir dis­cuter avec les autres. La sanza n’est pas un instrument que l’on sort comme ça ; il n’est pas fait pour être joué dans une foule. C’est un instrument convivial que l’on joue dans un cercle restreint, près du feu. »

Et pourtant ce discours aussi près de la nature et cette sanza sont complètement occultés dans une musique édulcorée, enveloppée dans une fusion à choquer un ancêtre, et dont le but vraisemblable est de postuler pour les charts européens. « Welenga, c’est la rencontre de deux personnalités ; cela nous a pris trois ans et demi pour le concevoir, à cause des difficultés pour Sanchez d’intégrer les instruments primitifs dans le moderne et de son planning chargé. Je le considère comme un album universel, mais plus important encore, la pureté de ce disque, c’est le fait que ce ne sont pas les voix qui ont tenu compte de la musique mais le contraire. Il m’a écouté chanter a capella et il a cherché les sons qui collaient ; il s’est adapté à ma voix. La technologie n’est que le support de la voix. C’est aussi une ouverture d’esprit qui caractérise ce disque, car à force de rester dans son truc, on perd beaucoup de choses ; c’est un énorme travail de tolérance de ma part, je voulais aller de l’avant. »

Une question restée en suspens tout au long de l’entretien, la satisfaction que Wes peut avoir d’un album qui est loin, mais alors très loin de sa conception de musique de base, faite uni­quement de voix et de sanza, quand l’album emprunte à la facilité. Il se contentera de me répéter qu’« il est content de cet album universel, qui relie deux cultures, la moderne et la pri­mitive, dans un esprit de tolérance et de partage…Je suis néanmoins satisfait parce que j’ai créé ces chan­sons dans un contexte de souffrance, continue Wes, C’est un album de recueillement d’un griot qui raconte le monde tel qu’il le voit, mais il est aussi nostalgique car je veux dit à mon grand- père – une personne marginale qui attendait d’un margouillat, par exemple qu’il aille dire à Dieu de nous protéger-, qu’il avait raison. Et c’est aussi une façon de perpétuer cette tradition orale fragile. »

Un album empreint de spiritualité et de discours cosmique qui tourne autour des rapports humains, de la notion du naturel, propre à la fonction de griot perdu dans un monde occidental peu enclin à la spiritualité et plus poussé vers le matérialisme immédiat…« Comment peut-on concevoir la fonction de griot dans le monde d’aujourd’hui ? La possibilité de voyager, de voir comment le monde fonctionne, retourner chez nous et informer les nôtres. Notre mémoire a été occultée, et est en voie de disparition. On doit rentrer avec un nouveau concept mais resté traditionnel, on doit revaloriser notre culture, il n’est pas plus universel que le fait d’être africain. La musique ethnique, c’est le début des musiques humaines ; je ne suis pas africain parce que je suis noir, mais parce que je suis humain. Le tout n’est pas de le prouver mais de le faire comprendre, les Occidentaux sont loin de leur histoire. La base de tout, c’est l’Afrique, le pôle, d’attraction cosmique. »

Une spiritualité qui n’a toutefois rien à envier au réalisme de Wes quand il s’agit de la destinée de son continent et des pro­blèmes qui secouent nos jeunes démocraties.« Il est temps que les Africains se réveillent, ce n’est pas toujours la faute des Occidentaux. C’est une part de respon­sabilité sur la prise de conscience de notre devenir ; et si nous mourrons de faim… Je suis honteux en tant qu’Africain quand je vois mes frères s’entre-tuer ; si on était réellement liés, il n’y aurait pas tout ça ; l’Afrique sans discrimination de tribus, et si on fait ces différences, il faut arrêter de dire que c’est la faute des Blancs. C’est une prise de conscience collective qu’il fau­drait opérer. »

Si ma réserve pour cet album qui contient néanmoins de vrais perles est évidente, je suis sorti de cet entretien conquis par un personnage simple, sincère et en phase avec son époque. Avec tout le relent de traditionalisme qui nourrit sa spiritualité.  

Wes, Welenga (Columbia)

2 thoughts on “Wes Madiko : la spiritualité Bantou

  1. J’ai écouté welenga de WES et je vous assure que vous y retrouverai les explications dans l’interview. En tant que discophile j’ai beaucoup apprécié. J’espère qu’un album est en vu. Je souhaite une grande inspiration et beaucoup de courage

    1. Bonjour,
      Son dernier album Melowe date de 2010 et il semble avoir été auto-produit. Nous ne manquerons pas de vous informer des news le concernant.

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