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lundi, juillet 23, 2018
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Tupac Amaru Shakur : Requiem pour un thug !

Par Elia Hoimian

 

Vendredi 13 septembre 1996, à heures et 3 minutes de l’après-midi. Le rapper-acteur Tupac Amaru Shakur, criblé de balles six jours plus tôt à la sortie du match de Mike Tyson contre Bruce Seldon, décède au Centre Médical de l’Université du Nevada (Las Vegas), il avait 25 ans.

 

« Le jour une fois levé, disait ma mère, il est impossible d’empêcher un coq de chanter », dixit Malcolm X. Tupac est décédé, de mort violente. Et le lot de charognards, attirés par l’odeur du sang d’un Noir qui gît, inerte sur le carreau de la violence, vont de leurs commentaires acerbes et s’extasient sur le phénomène du « Black On Black Crime ». “Plus besoin de s’en faire pour eux et de s’attaquer à eux, ils se détruiront tous seuls ». Et ces tabloïds, avides de sensationnel, trouvent là la justifica­tion de leur équation sordide sur la violence naturelle des Noirs, sans pour autant mettre l’accent sur les causes, évidentes, pour qui veut bien les voir. Mais là ne sont pas leurs préoccupations. Bien que la violence soit de tous bords aux Etats-Unis, ils éprouvent un malin plaisir à focaliser l’attention du lectorat ou des téléspectateurs sur le « Black On Black Crime » Et les crimes racistes perpétrés à longueur de décennies sur les Noirs ? On se sou­viendra notamment des récents événements pendant les J.O. d’Atlanta où quelques illuminés de la suprématie blanche brûlaient des églises baptistes noires…

 

La guerre East Coast/West

 

Dans le cas Tupac, s’il est vrai que la der­nière partie de sa vie a été digne d’un polar de série B de mauvais goût, il n’en est pas moins vrai que la soit-disant « guerre East Coast-West Coast » a été médiatisée à outrance à d’autres fins, moins artistiques et beaucoup plus mercantiles. La malhonnêteté intellectuelle (l’ignorance ?) a été poussée jusqu’à oublier les concepts de base du hip-hop. En effet, si la finalité du hip-hop est d’être le « CNN de la nouvelle génération de Noirs”, comme le dit si bien Chuck D, sa forme privilégie le défi que lance un MC à un autre, un combat de perfor­mance pour prouver qui est le meilleur sur la scène. Et le hip-hop, au fil des années, n’est-il pas devenu un gros business ? Alors, pourquoi s’étonner de ces déclara­tions au demeurant logiques entre deux grands concurrents (côtes Est et Ouest), deux labels candidats au leadership d’un genre majeur, Death Row et Bad Boy ; deux géants de l’industrie du disque à fortes personnali­tés, Suge Knight et Sean « Puffy » Combs ? Le but n’est- il pas de faire monter la sauce ? Et remplir les tiroirs caisses de majors qui ont toujours dépensé des sommes faramineuses pour vendre la folie gangsta au détriment du rap conscient ; le slackness au détriment du reggae roots jugé trop subversif ; le R&B, inoffensif au détriment du rhythm & blues originel ? Et « Puffy » n’a-t-il pas écrit à Tupac lorsqu’il était en prison ? Ce dernier lui a d’ailleurs répondu qu’« Il ne voulait pas avoir de problè­me avec lui” (Vibe/février 1996). Alors…?

Les institutions — souvent relayée par une classe moyen­ne noire amnésique — n’ont-elles pas toujours cherché à opposer les Noirs du ghetto en désignant la bonne et la mauvaise méthode de révolte ? Mis en avant la vision de Martin Luther King, plus rassurante pour elles, à celle, plus révolutionnaire, de Malcolm X ? Déjà sur les bateaux des esclaves, on séparait les membres d’un même clan, d’une même origine afin d’éviter une communication qui aurait pu être source de révolte. Diviser pour régner. Tel a tou­jours été et continue d’être le credo. « Méfiez-vous de la presse, elle vous fera aimer vos ennemis et haïr vos amis”, disait le frère Malcolm X.

Si aujourd’hui, le Black On Black crime (cf. Dossier « Gangsta Rap« ) marque malheureusement une courbe exponentielle, ce n’est pas un hasard. Il faut chercher les causes de cette situation, dans la politique d’isola­tion économique qui a consisté à créer des ghettos pour par­quer les minorités, à fausser les règles du jeu.

Car, en définiti­ve, la vie de Tupac n’est que le reflet d’une gran­de majorité de jeunes Noirs qui voient leur vie hypothéquée dès leur naissance. « Il ne faut pas se tromper d’enne­mis”, dit KRS1. Tupac, toujours aussi lucide et tran­chant l’avait bien compris. « It’s A White Men’s World » (cf. Makaveli) sonne comme un cri de désespoir. De nombreuses générations de Noirs convaincus que, mal­gré tous leurs efforts pour se sortir de leur misère, le sys­tème est là, prêt à les étouffer, les laminer puis les broyer, jusqu’à leur faire perdre toute humanité et à faire d’eux des animaux qu’il aura plaisir à désigner comme la source de tous ces problèmes, comme l’ivraie d’une Amérique qui fait peu de cas de ses minorités. « How Long Will They Mourn Me ? » rappait Tupac avec MoPrem, son frère du groupe Thug Life. Oui, quand les enfants du ghetto cesseront-ils d’être les parias de cette société qui les a toujours affligés ? Voir à ce sujet « New York/Aux sources du Hip Hop/L’Amérique aliénée » de Antoine Garnier (Editions Alias).

 

« Je suis quelques fois en guerre avec moi-même. Il y a deux Noirs en moi. L’un qui voudrait vivre en paix, et l’autre qui ne mourra pas tant qu’il ne sera pas complètement libre. »

 

Tupac ou Makaveli ?

 

« Live By The Gun, Die By The Gun » (Vivre par les armes, mourir par les armes) ? Facile ! Trop facile ! Car nous aurions tous pu être des Tupac. Comme de nombreux jeunes Noirs-Américains. Sa mort devrait, au contraire, nous permettre de plonger dans sa vie afin de com­prendre (enfin!) toute une génération de Noirs, au lieu de sortir nos phrases toutes faites sur les Etats-Unis. “Tupac est-il fou ou simplement incompris ? », titrait Vibe sur une de ses couvertures. Peut-être les deux à la fois. La pression l’a peut-être rendu fou ou peut-être a-t-il été incompris par tous ceux qui exécraient le bad boy. « Live In The Hood is not good for Nobody », rappait-il. Oui, nous serions tous peut être devenus des Tupac si nous avions été pris dans le tourbillon de cette violence : enfance perturbée, adolescence trouble, cinq fois victime de coups de feu, 11 mois et demi dans une prison de haute sécurité  pour un crime dont il estimait être innocent…

Du Bronx à Los Angeles en passant par Baltimore, Los Angeles, Atlanta et New York, Tupac n’a semble-t-il jamais trouvé sa place. Oui, Tupac savait qu’il mourrait de mort violente, comment aurait-il pu en être autrement ? Ses textes étaient un indice indéniable. Comment en arrive-t-on à écrire des thèmes si désespérés, aussi orientés vers une violence qui vous colle à la peau comme une seconde  nature ? Telle est la grande question. Toute sa vie, Tupac a été hanté par la mort. Par sa mort qu’il a d’ailleurs  mise en scène dans sa dernière vidéo, « I Ain’t Mad At Cha » trois mois avant son départ comme l’apo­théose d’une vie sans intérêt. De « Soujajh’s Story » à « Life Goes On » en passant par « If I Die 2 Nite », « So Many Tears », « Death Around The Corner », « Bury Me A G » (avec Thug Life), Tupac s’est étalé sur la mort. Personne ne saura ce qui se passait dans l’esprit de ce jeune noir, parmi les artistes les plus talentueux de sa génération. Etait-il le psychopathe Bishop qu’il incarnait dans Juice (comme le suggérait The Notorious BIG) ou le postier amoureux d’une sister (Janet Jackson) de Poetic Justice ? Avait-il une mentalité proche du dealer de Above The Rim ou du Thug Life, le tatouage sur le ventre qu’il arborait fièrement ? Qui était-il vraiment ? De son propre aveu, « Je suis quelques fois en guerre avec moi-même. Il y a deux Noirs en moi. L’un qui voudrait vivre en paix, et l’autre qui ne mourra pas tant qu’il ne sera pas complètement libre. » (op. cité). Tupac Amaru Shakur ou Makaveli ? Personne ne le saura jamais. Tupac a emporté le secret de son mal-être, de son mal-vivre dans sa tombe.


« Ma mère me disait : si tu ne trouves pas quelque chose pour lequel vivre, tu devais trouver quelque chose pour lequel tu serais prêt à mourir (…) Je pense que je suis né leader car je suis un bon soldat… »

 

Natural-born leader ?

« Quels que soient les reproches qu’on lui faisait lors de son vivant, peu importe les disputes que nous avons pu avoir à son sujet… » disait en substance Ossie Davis dans l’oraison funèbre de Malick El-Shabazz. Pour ma part, je préfère oublier le Makaveli de « Toss It Up », le Tupac de la « guerre East Coast/West Coast » et me souvenir du Tupac de « Keep Ya Head Up », « Strictly For My N.I.G.G.A.Z », « Representin’ 93 », « Dear Mama », « Me Against The World », « I Get Around », « Lord Knows », « Young Niggaz ».

Au moment de sa mort, son dernier album All Eyez On Me, était classé 65e des 200 albums les plus vendus du Billboard et certifié triple platine (3 000 000 d’exem­plaires) selon les sources du Recording Industry Association Of America. Le précédent. Me Against The World, double platine. Le dernier en date, Makaveli, est le premier tome d’une série de trois albums post­humes à venir. Il avait tourné deux films, Gridlock et Gang Related — encore inachevé — dans lequel il joue le rôle d’un détective. Avec sa mort, la culture noire perd un de ces plus grands talents, qui aurait pu être le porte-voix de sa jeunesse désœuvrée. « Je pense que je suis né leader car je suis un bon soldat (…) Je voudrais faire de la politique. C’est la voie pour arriver à franchir certains de nos nombreux obstacles. Seul le pouvoir peut arrêter ou reconnaître le pouvoir », disait-il.

“How many brothers failed/Victimed to the shits ? (…)”, rappait Tupac II est mort, comme de nombreux frères anonymes, victimes de cette violence aveugle de la rue. Mais beaucoup d’autres vivent toujours. Il y a encore de l’espoir.

REST In peace bro’ Amaru Shakur !

Le jour de la fusillade (d’après la police de Las Vegas, rapporté par The Rolling Stone).

Las Vegas, 20H45. A sa sortie du MGM Hôtel où avait lieu le combat Tyson/Seldon, Tupac s’embrouille avec un jeune noir. Ils sont séparés par le service de sécurité. La vidéo-surveillance de l’hôtel a filmé la scène. L’un des jeunes impliqués dans la bagarre est interrogé puis relâché sans que la police ait eu le véritable nom du protagoniste de la bagarre. (Etonnant, non ?). Dix minutes plus tard, l’équipe Death Row quitte l’hôtel et se dirige vers la baraque de Suge Knight, le boss du label, situé dans le sud- est « downton », la partie riche de la ville. (…) L’entourage Death Row, consti­tuée de 10 voitures, quitte l’hôtel particulier de Suge Knight en direction de la boîte de nuit de ce dernier, Club 662. Tupac est assis à ses côtés, dans sa BMW 750 noire aux vitres teintées.

Vers 23H10, la BMW est arrêtée par des policiers en moto pour un problème de plaque d’immatriculation. Cinq minutes plus tard, sur Flamingo Road, près de l’intersection de Koval Lane, une Cadillac blanche vient se mettre niveau du passager de la BMW. Selon un témoin, deux hommes, armés, sortent de la Cadillac et arrose la BMW. Le passager Tupac est touché par quatre fois, avec deux balles dans la poitrine. Tupac aurait essayé, toujours selon le même témoin, de sauter sur les sièges arrière de la voiture pendant qu’il se faisait tirer dessus. Suge Knight, lui, n’a eu qu’une légère blessure à la tête.

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