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dimanche, décembre 16, 2018
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Toni Morrison : du jazz au Nobel (1993)

Cinq ans après avoir obtenu le Prix Pulitzer pour Beloved, Toni Morrison récidive avec, cette fois, le Prix Nobel de Littérature, en récompense de son dernier roman, Jazz. Une première pour un écrivain africain-américain.

 

Le 7 octobre dernier, Toni Morrison, écrivain noir américain, s’est vu décerné le Prix Nobel de littérature. L’Académie des Sciences de Suède, qui attribue ce prix annuel depuis 1901, a en effet déclaré que « Le travail de madame Morrison, dont le thème principal est le racisme aux États-Unis, décrit la vie des Noirs telle qu’elle est », et qu’à travers des romans « caractérisés par une puissante imagination et une richesse poétique », elle « brosse un tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine ».
Ce choix fut une relative surprise dans la mesure où, les deux années précédentes, le prix Nobel récompensa des éfcrivains anglophones : l’Haïtien Derek Walcott, l’an dernier, et en 1991, la Sud-Africaine Gordimer.

Toni Morrison, 62 ans, est le dixième écrivain américain à gagner ce prix prestigieux d’une valeur de 553 000 dollars. Mais c’est, en revanche, le premier écrivain noir-américain récompensé par un Prix Nobel de littérature. Très émue à l’annonce de la nouvelle, elle a déclaré : « Je suis heureuse à ne pouvoir le supporter et, bien sûr, je suis profondément honorée. Mais personnellement, la chose la plus merveilleuse est de savoir que ce prix a été décerné à un Afro-Américain. »

Nous avions déjà évoqué l’écrivain hors du commun qu’est Toni Morrison dans un article sur un livre qui, il y a cinq ans, fut récompensé par le Prix Pulitzer : Beloved, l’histoire d’une esclave fugitive meurtrière de sa petite fille et hantée par son souvenir (cf. Black News N°11, p. 37).
L’auteur, qui se définit comme « une femme écrivain africaine-américaine dans un monde sexualisé et entièrement racialisé », revendique, malgré tout, le fait d’être lue sans distinction de race ou de sexe. Pourtant, à travers le Prix Nobel, c’est un grand hommage qui est rendu à tous les écrivains noirs-américains, dont, bien sûr, d’autres divas noires de la littérature américaine contemporaine comme Toni Cade Bambara, Paule Marshall, Gloria Naylor, Terry McMillan, Gayl Jones… et surtout, Alice Walker dont le roman le plus célèbre, La couleur pourpre, fut adapté au cinéma par Steven Spielberg.

Chloe Anthony Wolford est née en 1931 à Lorain (Ohio), d’une famille ouvrière de quatre enfants. jeune, elle n’a qu’une obsession : partir loin de cette petite ville, où les perspectives d’avenir semblent plutôt moroses : « Le travail et le mariage étaient les seules voies possibles. Ou bien les études universitaires. Ma mère m’a encouragée dans cette voie. » L’auteur lui a d’ailleurs rendu hommage et s’est réjouie qu’elle soit toujours en vie, témoin de sa nobellisation. La jeune femme soutient une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, dans les universités noires de Howard et de Cornell, puis change de prénom et de nom en épousant Harold Morrison, dont elle a deux enfants. Elle sera la première femme noire à être admise à l’université de Princetown – où elle occupe, encore actuellement, une chaire de littérature – et est directrice de publication chez Random House.

Son premier roman,paru dans l’indifférence générale, est vite oublié : lOeil le plus bleu (1970) évoque l’impérialisme culturel dont les Noirs, entre autres, sont victimes, face au modèle unique -et aryen – de la beauté qui nous est imposé quotidiennement : la blondeur, les yeux bleus et, bien sûr, une peau bien rose… La petite Pecola Breedlove, héroïne du roman, rêve tellement de ces yeux bleus qu’elle en deviendra folle. Puis, c’est Sula (1974), qui retrace, à travers l’histoire d’une amitié entre deux femmes – l’une rebelle, l’autre plus résignée -, la vie d’une petite communauté noire du fin fond de l’Ohio sur plus d’un quart de siècle. La chanson de Salomon relate le chemin parcouru par le jeune Milkman pour se ressourcer et découvrir enfin l’histoire de son peuple à travers celle de son ancêtre, Salomon. Tar Baby (1981) évoque le problème, au sein d’un couple, que pose le désir d’intégration et de réussite sociale face à celui de rester authentique et proche de ses traditions.

Mais ces quatre romans ne lui apportent pas la considération. En 1988, une pétition signée par quarante-huit écrivains noirs-américains paraît dans le « New York Time review Of Books », pour s’étonner du fait qu’aucun écrivain noir n’ait jamais reçu de prix littéraire. En avril de la même année, Beloved, le cinquième roman de Toni Morrison – qu’elle a mis six ans à écrire, non seulement à cause des recherches historiques approfondies, mais aussi en raison de la construction même du roman, extrêmement sophistiquée – reçoit le Prix Pulitzer. Puis c’est Playing In The dark, Whiteness ans The Literary Imagination, un essai sur le rôle des personnages noirs dans la littérature. Et la consécration avec Jazz (1992), récompensé par le Prix Nobel. dans ce roman – qui n’est pas un livre sur la naissance du jazz, mais dont les mots claquent et vibrent comme cette musique -, c’est également d’un couple dont il s’agit, déchiré dans une histoire d’amour et de haine empreinte de violence. Un lyrisme doux amer, une sensualité raffinée habitent son style, dense et puissant.

Du premier au dernier de ses roman, Toni Morrison se veut la mémoire de son peuple. Combinant l’histoire, la légende et le souvenir, elle exprime l’humanité complexe de la vie noire d’hier et d’aujourd’hui ; elle rend compte de la souffrance de son peuple, tout en célébrant la richesse de sa culture. Ce ne sont pas tant les conditions dans lesquelles vivent les Noirs qui l’intéressent, mais les répercussions qu’elles peuvent avoir sur le psychisme de ces hommes et femmes. Mais attention, comme le faisait très justement remarquer son éditeur Christian Bourgois, « il faut éviter de la folkloriser ». Parler de « littérature féminine » ou de « littérature noire » serait très réducteur la concernant. Certes, Toni Morrison est une femme noire, mais c’est avant tout un immense écrivain, qui fait ce qu’il veut avec la langue, et dont l’écriture élégante, poétique et puissante a apporté à la littérature dans son ensemble une noblesse incomparable.

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