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Third World, entre deux mondes !

Par Elia Hoimian

 

Formé en 1973 par Stephen « Cat » Coore (guitare) et Michael « Ibo » Cooper (clavier), Third World est à part dans le monde du reggae. Issus de quartiers riches de Kingston, ils ont une formation de musiciens classique, et ont ouvert le reggae aux rythmes caribéens dont le socca. Malgré un premier album, Third World, c’est en 1977, avec 96 Degrees In The Shade que Third World s’impose au monde. Retour sur un parcours atypique.

 

1976. La Jamaïque a changé de gouvernement. Le PNP, le parti socialiste de Manley, a enfin gagné la bataille électorale, contre le parti conservateur d’Edward Seaga. Points communs entre ces deux ennemis de longue date : ils sont tous deux Blancs et appartiennent au milieu social des nantis. Pourtant, Manley a le soutien des Noirs : il représente l’espoir pour le pauvre du ghetto de Kingston, de MontegoBay…, et de tous les laissés-pour-compte de cette île paradisiaque. Parmi ses ministres, le père de Cat Coore, l’un des fondateurs de Third World, un groupe, lui aussi, originaire des quartiers riches. Cat aurait d’ailleurs remplacé Family Man lors d’un concert à risque des Wailers, après la fusillade qu’à essuyée le groupe à Hope Road, la propriété de Marley, située dans la partie aisée de Kingston.

Le reggae est l’expression de révolte, de rébellion, contre l’impérialisme de Babylon. « Venez brûler Babylon une fois de plus », scandait Marley. Le reggae, c’est la ferveur d’une unité africaine (« Africa Unite »). C’est également, le rêve du retour en Ethiopie, la terre-mère, tant prôné par Marcus Mosiah Garvey. Mais le reggae, c’est avant tout, le symbole de la rédemption, de la fierté et de l’appel à une prise de conscience noire : « Emancipez-vous de l’esclavage mental car nul autre que nous ne pouvons libérer nos esprits » (Redemption Song/Marley). Mais « le reggae est la musique des rastas », clament des puristes. Alors, comment expliquer que des jeunes sortis de quartiers bourgeois se fassent les porte-paroles de cette culture du ghetto ?

 

« Avant d’être des gosses de riches, nous sommes Noirs, et Jamaïcains (…) Malgré nos origines bourgeoises, nous nous sentions très concernés par la situation des rude boys, des démunis du ghetto, et, cela va de soi, de la condition des Noirs dans le monde. »

 

Une question qui fait sourire Michael « Ibo » Cooper, clavier de Third World. « Avant d’être des gosses de riches, nous sommes Noirs, et Jamaïcains », répond Ibo, de la Jamaïque d’où il m’appelle. « La réflexion sur notre société et la prise de conscience qui en découle, font partie de notre vie quotidienne. Le gros problème de Third World était le fait que, malgré nos origines bourgeoises, nous nous sentions très concernés par la situation des rude boys, des démunis du ghetto, et, cela va de soi, de la condition des Noirs dans le monde. Notre passion de notre pays que nous avons soutenue par nos influences soul. Dans le milieu du showbusiness, c’est l’argent qui compte. Le tout est de savoir ce qu’on en fait. On peut gagner de l’argent par ce biais, et s’en servir pour des causes qui nous touchent. »

Loin de s’améliorer, la situation sociale en Jamaïque, malgré l’intermède socialiste, s’est dégradée, depuis la formation du groupe en 1973. La paupérisation des populations s’est accrue, la jeunesse ne croit plus au miracle, ne rêve plus. Pourtant, depuis peu, elle reprend espoir.

« Les dernières élections qui se sont déroulées ont porté un Noir à la fonction de Premier ministre. Pour la première fois, dans l’histoire de la Jamaïque. Je crois que les choses iront mieux maintenant », continue Ibo. Un optimisme qui caractérise également leur penchant soul, leurs diverses influences caribéennes, et leur fidélité au roots. On peut toutefois, reprocher au groupe de ne faire preuve d’aucune spontanéité, et de raisonner en termes de marché. « C’est vrai que cet album a été fait d’une façon arithmétique, mais ce n’est pas en terme de marché que nous l’avons conçu. Pendant nos tournées, nous avons remarqué que notre public était assez divers. Certains aimaient nos chansons roots, d’autres, celles à tendance soul. Nous avons surtout cherché à satisfaire tout ce public ».

Rester roots et toucher un public de fidèles ou s’ouvrir à d’autres genres pour conquérir le monde ? Voici le dilemme du reggae. Beaucoup, séduits que par l’appât du gain, ont opté pour la seconde solution. Mais ce choix a pour conséquence de « ramollir les cerveaux » déplore Pablo Moses. Pourtant, même « en Jamaïque, la forme de reggae à avoir le vent en poupe est le dancehall », m’explique Ibo, « le reggae est aujourd’hui en pleine mutation. On est passé des messages politiques et de protestation des années 70 aux « parties » des années 80. Les années 90 verront le reggae se diriger vers une conception principalement musicale. On remarque également que les rythmes afro-caribéens comme le socca, ont maintenant, un impact sur la classe aisée. Mais il est vrai que certains artistes se tournent vers du reggae commercial, heureusement qu’il en reste encore, comme nous pour parler non seulement de prise de conscience, de problème sociaux et politique mais aussi d’amour, de fun… de toute façon, le roots restera toujours roots », conclue-t-il.

 

« …Les raggaemen doivent toujours garder leur fonction éducative de la masse. Et ce n’est pas avec le slackness, qui a une influence négative sur les jeunes, qu’on y parviendra. »

 

Un point sur lequel les artistes de l’ancienne génération sont d’accord, est le sujet brûlant du slackness qui glorifie le sexe dans ce qu’il a de plus vulgaire. « Je partage l’avis de ceux qui sont contre cette forme d’expression parce que je considère que les raggaemen doivent toujours garder leur fonction éducative de la masse. Et ce n’est pas avec le slackness, qui a une influence négative sur les jeunes, qu’on y parviendra’’. Une forme que s’est appropriée le ragga dont les français commencent à peine à se délecter via Shabba Ranks. La France, ah, la France ! Tous les Jamaïcains en parlent. Un marché qui les intéresse au plus haut point. Mais le souci de Third World qu’exprime Ibo se teinte d’une forte coloration identitaire. « En France, nous pensons avoir un bon feed-back de la communauté noire, rien ne nous fait plus plaisir » Une satisfaction qui se double d’une reconnaissance à leur maison de disques qui, dit-il « fait son boulot, aussi bien en France qu’au Japon et en Angleterre. Mais en Amérique, les noires sont trop dans leur trip soul ». Une communauté noire-américaine qui vient cependant de leur décerner un caribbean Award pour leur dernier album. Commentaire d’Ibo : « Je n’ai pas attendu qu’ils reconnaissent le reggae et qu’ils en fassent des Awards pour en faire. »

Même si l’Amérique se met, peu à peu, à l’heure ragga, via son incursion dans le hip-hop par des locaux comme KRS One, Heavy D, Poor RighteousTeachers, et grâce à la percée de la nouvelle génération de rude boys tels que Mad Cobra, Supa Cat, Cutty Ranks et autres Shabba, elle a toujours du mal à épouser les convictions panafricanistes aux couleurs rasta. Normal ! Comment apprendre à toute une génération élevée au son de cloches des églises baptistes, qui vient à peine de découvrir qu’elle est africaine, de relever fièrement la tête et rejoindre le lot de ceux qui ont toujours eu la tête haute ? Ou une autre, élevée sous les lampions disco, de se lancer dans un combat que leurs aînés n’ont pas daigné mener ? Peut-être juste leur dire comme l’aurait fait PeterTosh le rebelle, s’il était encore parmi nous : « Mort au disco, man. Le disco (et son prolongement) n’a pas la spiritualité du reggae. Il passe son temps à répéter aux noirs qu’il faut s’abaisser moi, je dis aux Noirs : levez-vous et battez-vous pour vos droits ». Yes, man. Stand up! 

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