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mercredi, juin 20, 2018
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The Queen Latifah ! (1997)

Propos recueillis par Elia Hoimian

 

Artiste, actrice, femme d’affaires, Queen Latifah est la figure de proue de cette nouvelle génération de femmes prêtes à redéfinir leurs position et rôle dans un monde en pleine décomposition.

 

En moins de dix ans (son premier single, « Wrath of My Madness » sort en 1988), Queen Latifah, l’ancienne employée de Burger King, originaire de New Jersey, a su se frayer un chemin et se faire respecter dans un milieu où l’on dit plus facilement « bitch » que « woman ». Après avoir posé des beat box dans le groupe Ladies Fresh, elle sort, à 19 ans, son premier album, Ail Mail Thi Queen (1989 Tommy Boy), affirme sa féminité et part en croisade entre autres contre l’intolérance dudit sexe fort. Certains de ses producteurs comme Daddy-O (ex-Stetsasonic), KRS 1, DJ Mark the 45 King, se sont vite rendus compte de la maturité des textes de celle qui deviendra la plus grande figure du rap féminin.

Après son deuxième album, Nature of A Sista (1991 Tommy Boy), la First Lady of Rap, signe chez Motown. De cette collabo­ration sortira, en 1993, Black Reign – dédié à son frère policier mort en patrouille -, plus noir, plus hip hop underground, et aussi plus proche de sa famille de pensée, les Native longue (Cf. « U.N.I.T.Y. »).
Mais la casquette de simple artiste devient trop étroite pour la première rappeuse à gagner un Grammy Awards, qui devient aussi la première du genre à se lancer dans le biz. Elle crée Flavor Unit Management pour « marrainer » Naughty By Nature, Shai, SWV puis Outkast, Monica et Groove Theory. Fort de ce suc­cès, Queen Latifah monte la division label et lance la compil Roll Wit Tha Flava duquel sortira l’hymne des discothèques, « Hey Mr DJ » – produit par Naughty By Nature – qui fera découvrir l’un des groupes phares du R&B, Zhané.

Parallèlement, la « busy woman » mène une carrière d’actrice cou­ronnée par des apparitions remarquées dans « Jungle Fever » de Spike Lee (la serveuse du restaurant qui refuse de servir Wesley Snipes et sa copine blanche pour marquer sa désapprobation) et dans « Le prince de Bel Air » (la copine un peu forte dont a honte Will Smith avant de se raviser). Doug McHenry et George Jackson, réalisateur et producteurs de « House Party 2 » donne­ront à Queen Latifah l’opportunité de confirmer ce talent nais­sant, complété par un rôle, un an plus tard, aux côtés du regret­té Tupac Amaru Shakur dans le bouillant film d’Ernest Dickerson, « Juice » (1992).

La sortie de son dernier film, « Le prix à payer », quatre ans après « My Life » de Bruce Joël avec Nicole Kidman, nous a donné l’oc­casion de faire le point avec Queen Latifah, la femme la plus en vue du milieu hip hop, qui a eu sa propre émission, « Queen Latifah & Friends » et cartonne en ce moment dans le sitcom « Living Single » sur la chaîne câblée, Fox. Rencontre avec une businesswoman charismatique.

 

« Il y a trop d’armes à feu qui circulent dans les rues. Ce qui donne la facilité à un imbécile de tuer n’importe qui ; des innocents sont abattus et laisser sur les chemins tous les jours. Tirer et fuir, tirer, tirer… C’est ridicule et incontrôlable… »

 

Black News : Avant tout, quelle est ta réaction à la mort de Tupac et The Notorious B.I.G. ?
Queen Latifah : C’est une tragédie, une tragédie américaine. On ne sait pas ce qu’ils auraient pu réaliser parce qu’ils sont morts, sans raison valable, à cause du hype. C’est la conséquence de l’argent, de la jalousie, et de toutes les stupidités du genre, et des médias qui ont pointé le doigt sur toutes ces foutaises East et West Coasts, qui n’existent pas. C’est comme si toi et moi ne pouvions pas nous entendre et que les médias commencent à dire qu’il y a une guerre entre la France et les Etats-Unis, ce qui serait faux. C’est juste une mésentente entre deux camps oppo­sés, deux groupes, deux personnes qui ont poussé la compéti­tion et la rivalité un peu trop loin.

BN : Tu as été victime de la violence à travers ce qui est arri­vé à ton frère, alors que tu fais toujours la promotion de l’unité. Que penses-tu de toute cette violence ?

Queen Latifah : Un de mes copains garde du corps l’a été lors d’un car-jacking (braquage de voiture. Ndlr)… Premièrement, il y a trop d’armes à feu qui circulent dans les rues. Ce qui donne la facilité à un imbécile de tuer n’importe qui ; des innocents sont abattus et laisser sur les chemins tous les jours. Tirer et fuir, tirer, tirer— c’est ridicule et incontrôlable, spécialement à Los Angeles où les habitants sont sur leurs gardes tout en étant armés, c’est la seule solution, je veux dire que si tu te bats avec quelqu’un, tu as une chance d’en réchapper, les armes, c’est différent : ça vous élimine tout de suite.

BN : Comment arrêter cela ?
Q.L: Avant tout, nous ne fabriquons pas d’armes, ce sont les Blancs qui le font quelque part et balancent ensuite cette merde dans la communauté, ainsi que la drogue, tu vois ce que je veux dire ? Notre communauté est bourrée de ce genre de choses : armes à feu, drogues, 100 000 débits de boissons alcoolisées… Tout ceci est incontrôlable. La seule façon d’inverser cette tendance, c’est d’être conscient, de nous intéresser davantage à nous-mêmes, rester en contact avec les gars et les inciter à choisir la bonne voie.
Secundo, les gens ont besoin de se regrouper malgré leurs différences, nous devons faire un peu plus attention à ce qui se passe autour de nous, ne pas avoir peur d’en parler franchement, d’en discuter, de changer cela au lieu d’être passifs et de penser qu’on a aucun contrôle et qu’on est impuissant face à cela. Il fut un temps où lorsque je faisais quelque chose de mal, même si ma mère était à maison, il y avait une voisine qui me bottait le derrière pour me rappeler à l’ordre.
De nos jours, c’est comme si chacun ne s’occupait que de ses propres affaires. C’est la dernière chose à faire. Les gens devraient s’impliquer davantage, ils devraient guider leurs enfants vers des choses positives. Le gouvernement pratique en ce moment d’énormes coupes budgétaires sur les programmes sociaux : éducation, arts, sport… toutes ces choses nécessaires à  l’épanouissement des  enfants dans de bonnes conditions, et les empêcher ainsi de prendre de mauvais chemins. Les grandes personnes doivent faire profiter leurs connaissances aux plus jeunes comme des mentors. Ils ont besoin d’adultes qui ne sont pas nécessairement leurs parents, mais qui les aident honnêtement à comprendre ce qui se passe autour d’eux pour mieux y répondre.

BN : Ne penses-tu pas qu’aujourd’hui, les parents ont peur de leurs propres enfants ?
Q.L. : Peut-être certains, moi, je n’aurais pas peur des miens. On fait le chemin ensemble, je t’ai mis sur terre, je te guide. Je ne pense pas qu’ils devraient en avoir peur, mais les maîtriser, les contrôler plus, ne pas les laisser faire n’importe quoi ; il faut qu’ils apprennent les limites à ne pas dépasser, les choses à ne pas faire. Ils sont livrés à eux-mêmes et font n’importe quoi parce qu’ils ne comprennent pas qu’aujourd’hui, c’est dangereux. Tout le monde cherche à échapper à la réalité à travers les armes ou la drogue. Quand on choisit cette voie, il est très difficile de faire marche-arrière. Ça demande beaucoup d’efforts.

 

« J’ai auditionné pour Spike Lee, c’était mon premier film. Il m’a dit : « J’ai une petite scène, c’est pas grand-chose, c’est une journée de tournage, mais c’est mémorable ; c’est un passage dont tu te souviendras. » [..] »

 

BN : Comment fais-tu pour brasser autant d’activités et res­ter au top ? Tu as ton propre sitcom, « Living Single », ta boîte de management, tes carrières au cinéma et dans la musique… Et où te vois-tu dans 5 ans ?
Q.L. : D’abord, je ne fais pas tout toute seule, ce n’est pas moi, mais nous. Shakim est mon associé à Flavor Unit Management, et c’est lui qui, tous les jours, se rend au bureau ; nous venons d’ouvrir une branche à Los Angeles, et là bas, c’est Randy, mon homme de confiance qui y est ; j’ai un assistant et des gens qualifiés qui suivent mes affaires, et me permettent ainsi de me consacrer à mes autres activités. Le plus dur, c’est de trouver le temps de dormir, mais travailler, c’est comme, tu sais, c’est ce qu’il faut faire quand on veut quelque chose. Je veux vraiment avoir ma propre société, faire de la musique, du cinéma, donc je dois travailler plus longtemps, plus dur, c’est une notion que j’ai intégrée depuis longtemps.
La navette entre la East et la West Coast ? C’est beaucoup de vols, beaucoup de billets d’avion, man. Chez moi, c’est New Jersey. Je travaille à LA pour des questions de business, mais je ne peux pas quitter Jersey, c’est l’endroit d’où je viens et je vis, et j’y reviens quand j’ai besoin de me ressourcer. C’est là que vivent ma famille et mes amis. Dans cinq ans, j’espère que mon label aura du succès…

BN : N’est-ce pas le cas ?
Q.L. : Si, mais je viens de faire un meilleur deal qui me donne plus de pouvoir, plus d’argent pour pouvoir le développer.  Je  pense  avoir  des enfants, me marier, qui sait ? (rires), faire plus de films, devenir une très grande star (rires), susciter le respect, gagner beaucoup d’argent et me faire un nom dans le cinéma.

BN : Comment choisis-tu tes rôles, par exemple avec Spike Lee, et t’est-il déjà arrivée de refuser des rôles parce que trop clichés ?
Q.L. : En fonction de la qualité du script. J’ai auditionné pour Spike, c’était mon premier film. Spike Lee m’a dit : « J’ai une petite scène, c’est pas grand-chose, c’est une journée de tournage, mais c’est mémo­rable ; c’est un passage dont tu te souviendras. » Je lui ai dit OK, cool, je serai à ton bureau demain pour auditionner. Il m’a filé le passage et je l’ai fait, il m’a donc filé le rôle. J’ai refusé un rôle dans « Preacher’s Wife » (avec Denzel Washington et Whitney Houston. Ndlr) ; j’étais très excitée par la possibilité qui m’était offerte de travailler avec Penny Marshall (le réalisateur), mais dans le même temps, on m’offrait « Set It Off » qui me prenait moins de temps avec plus d’argent, et le rôle de Cleo me permettait de montrer davantage mes capacités d’actrice. C’était un vrai challenge.

 

« J’ai refusé un rôle dans « Preacher’s Wife » (avec Denzel Washington et Whitney Houston. Ndlr) ; j’étais très excitée par la possibilité qui m’était offerte de travailler avec Penny Marshall (le réalisateur), mais dans le même temps, on m’offrait « Set It Off ». »

 

BN : La culture hip hop est-elle en péril ?
Q.L. : Non, elle n’est pas en péril, mais je pense qu’elle évolue et que le rap doit se réexaminer. Le hip hop est vraiment la traduction de ce qui se passe dans les rues, et ce qui n’y va pas est la stricte réalité, et c’est ce dont parlent les rappeurs. Donc si il y a aujourd’hui de la violence dans les rues, le rap comportera de la violence, s’il y a du sexe, il y aura aussi du sexe dans la musique, même chose pour l’amour. Mais je pense que beaucoup d’entre eux devraient maintenant faire plus d’autocritique et parler de choses plus pacifiques. En ce sens, la perte de Tupac et Biggie est ridicule et cela nous affecte également en tant que rappeurs. Nous admirions leurs influences et talents, c’est comme gommer l’art de gens que nous admirions.

Lire aussi « Set It Off » de Gary Gray

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