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The Fugees : L’autre rive du hip-hop

Propos recueillis par Leonard Silva

 

LE RAZ DE MAREE FUGEES, APRES LES ETATS-UNIS, A FINI PAR GAGNER L’EUROPE ET NOTAMMANT L’HEXAGONE OU LES VENTES DU GROUPE EXPLOSENT LES PREJUGES. DU JAMAIS VU DANS L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE NOIRE EN FRANCE : 1 MILLION D’EXEMPLAIRES VENDUS ET TROIS ZENTH PARISIENS PLEINS A CRAQUER ! UNE VERITABLE FOLIE, CONSOLIDEE PAR 8 AUTRES MILLIONS VENDUS DANS LE RESTE DU MONDE.

A QUOI EST DONC DU CE PHENOMENE ET CE SCORE JAMAIS AUSSI RAPIDEMENT ATTEINT PAR UN GROUPE DE RAP ? CERTAINEMENT PAR DE BONNES REPRISES DE CLASIQUES MAIS AUSSI PARCE QUE, LOIN DES PARADIS GANGSTA EN VUE DE TUBES FACILES, LES FUGEES INCARNENT L’AUTRE RIVE DU COURANT HIP HOP, EN PUISANT LEUR INSPIRATIONS AU SOURCE D’UNE EXPERIENCE HISTORIQUE.

LES VIBES ET LES LYRICS CONSCIENTS DU GROUPE ONT VITE FAIRE DE REUNIR LES MELOMANES DE TOUS BORDS. UNE MUSIQUE QUI PORTE EN ELLE LES STIGMATES D’UNE OPPRESSION POLITICO-SOCIALE D’UNE GENERATION AMERICAINE ET D’UN PEUPLE HAÏTIEN, JETES EN PATURE AUX VELLEITES POLITIQUES DE PART DE D’AUTRE. ILS PORTENT DORENAVANT LE SCEAU TRAGIQUE DE « BOAT PEOPLE » DE GUANTANAMO BAY.

 

En effet, la route vers le pavés new-yorkais passe par le défi de la mer, par ces nouveaux espaces concentrationnaires qu’on nomme publiquement ‘’camps de réfugiés’’ et aussi par les affres d’une clandestinité, conséquence de la cruauté du Duvaliérisme et des ‘’tontons macoutes’’. Les ‘’Haitians-americans’’, Wyclef ‘’Clef’’ Jean et son cousin Prakazrel ‘’Pras’’ Michel sont des ‘’refugees’’, terme communément employé aux Etats-Unis pour les Haïtiens en général. C’est de là que vient le nom de ce posse de New Jersey qui matérialise cette quête de la spiritualité propre à tous les déracinés.

 

L’aventure musicale de Wyclef, de Prakazrel (fils de Pasteur et de vicaire haïtiens) et de Lauryn ‘’Boogie L’’ Hill, la soul-singer africaine-américaine, a débuté dans la cave qui servait de home-studio à ‘’Clef’’, au début des années 90. Le ‘’Tranzlator Crew’’ (premier nom du groupe) a d’abord baigné dans l’univers des sound-systems, avant d’imprégner la culture hip-hop de leur sensibilité afro-caribéenne, avec une musique acoustique qui fusionne soul, funk, gospel et reggae.

Leur premier opus, ‘Blunted Reality’ (1993) délimitait déjà les contours d’un raffinement aux antipodes de la production stéréotypée en cours dans le monde hip-hop. The Score, leur dernier album a confirmé l’authenticité de ce trio rap. Les Fugees sont la forme vivante de l’expression d’un peuple haïtien, toujours à la poursuite des racines de la liberté.

 

Nous les avons rencontrés lors de leur passage parisien. Wyclef (premier guitar-hero d’un combo rap), maître à penser des Fugees et Prakzrel, le rapper cool en l’absence de Lauryn, restée dans sa chambre pour un problème de voix ont bien accepté de nous dévoiler quelques éléments de la pensée du ‘’Refugee camp’’. Et comme pour rassurer les amateurs de courants et autres tendances, Pras commence par préciser qu’ils sont en dehors de toute mouvance rap.

Wyclef : nous n’avons jamais voulu appartenir à des mouvements comme d’autres groupes qui sont montés de toute pièce pour subvenir aux besoins des maisons de disques. En ce qui nous concerne, ça se passe différemment. Nous sommes un groupe qui s’est forgé lui-même et c’est pour ça nous intéressons à la fois le public et les maisons de disques. Ceci pour dire que il y a pas mal de groupes de rap qui ont du talent sur la côte Est des Etats-Unis, mais très peu sont signés. Nous avons beaucoup de chance à ce niveau là, car nous sommes de vrai musiciens…Notre musique est différente. Nous avons ramené la musicalité au ghetto, en redonnant aux jeunes, voire les plus durs, l’envie de jouer de la guitare et d’écouter des mélodies.

Black news : En vous écoutant, on s’aperçoit que la touche reggae est omniprésente. Si on se rapporte à l’attitude de rejet que les noirs américains avaient vis-à-vis du reggae dans les années 70, quelle est l’influence réelle de ce genre auprès des communautés afro-caribéennes des US?

Wyclef : Quand ma famille s’est installée à Brooklyn, j’avais 8
ans, et je me souviens très bien que la majorité des gens qui habitaient le quartier étaient d’origine jamaïcaine. Et leur influence culturelle était très forte, notamment à travers le reggae, dont je ne connaissais pas encore le nom. C’est avec eux que j’ai grandi et avec qui j’ai appris à jouer de la guitare. J’écoutais Bob Marley et Peter Tosh, et tous les autres chanteurs jamaïcains. Je ne me posais pas la question de savoir si c’était du reggae ou un autre genre ; pour moi c’était, simplement de la bonne musique. J’écoutais aussi bien les Men At Work, que les Doors ou les Pink Floyd…

Aujourd’hui, les gens ont tendance à classer les différentes formes de musiques : rock, funk, rap, bla, bla bla, je me fous complètement des étiquettes. Pour moi, ce qui compte c’est la bonne musique.

B.N. : Dans The Score, vous peignez une réalité assez dure. Est-ce la situation des minorités de l’Amérique aujourd’hui ?

Pras : Absolument ! Ce que tu écoutes dans l’album est notre réalité quotidienne. Beaucoup de jeunes essaient d’échapper à la réalité en se réfugiant notamment dans la drogue, mais comme disait bob Marley : « tu t’enfuis, mais il n y a pas d’endroit ou te cacher. Personne n’échappe à la réalité de son environnement.

 

« Je n’ai rien contre ces rappeurs qui parlent de leurs vêtements dernier cri ou de chose semblables, mais je pense que dans la vie, il y a plus que ça .Il n’y a pas que les choses matérielles. Nous avons aussi d’autre réalités telles les brutalités policière ou les jeunes qui meurent ou s’entre-tuent » Pras

B.N. : les Duvalier ne sont plus au pouvoir en Haïti, mais ces derniers continuent d’être victimes d’une misère qui les pousse à émigrer aux Etats-Unis, souvent dans des conditions tragiques. On les a vus parqués dans des camps de réfugiés à Guantanamo Bay ou ailleurs. Comment les haïtiens déjà établis perçoivent-ils cela ?

Pras : il est évident que les haïtiens ou ceux d’origine haïtienne se sentent concernés par cette réalité. Nous avons entendu des histoires de la bouche de certains haïtiens rescapés des boat people qui sont passés par Guantanamo Bay et je peux dire que cela ne relève pas de la fiction : c’est « tough » (dur) man ! Ce sont des histoires qui confinent à l’horreur. Je n’ai rien contre ces rappeurs qui parlent de leurs vêtements dernier cri ou de choses semblables, mais je pense que dans la vie, il y a plus que ça. Il n’y a pas que les choses matérielles. Nous avons aussi d’autre réalités telles les brutalités policières ou les jeunes qui meurent ou s’entre-tuent chez nous cela, nous ne pouvons l’ignorer.

B.N. : Justement ! Les medias révèlent souvent cette brutalité avec laquelle sont traités les réfugies haïtiens. Est-ce que ces nouveaux arrivants aux Etats-Unis sont considérés par ceux déjà établis comme une sorte de sous-classe sociale ?

Wyclef : Tu sais, en Haïti, il n’y a que deux classes : les riches et les pauvres. Nous représentons les pauvres ; car si j’étais resté là-bas, j’aurais appartenu à la classe des pauvres, quelqu’un qui aurait sûrement vécu dans le ghetto. Mais le cas haïtien n’est pas isolé, il s’agit d’un problème qui se pose à l’échelle mondiale. Un être humain est un être humain, quelle que soit son origine. Ce que nous demandons, c’est que la question des réfugiés soit abordée humainement car le problème est global. En réalité, personne n’a de pays. Nous sommes quelque part tous des réfugiés, c’est un sentiment qu’on transporte dans son coeur, il est inexplicable. Mon père n’est pas allé dans le camp des réfugiés, mais il a été obligé de fuir la police dans ses premiers temps aux Etats-Unis parce qu’il était un immigré clandestin.

 

« Lorsqu’on essaie de trop travailler le son, on aboutit à un format médiocre… ce que nous avons fait, c’est apporter une autre dimension à la sonorité hip-hop. » Wyclef

 

B.N. :Revenons à la musique. Peut-on parler de choix délibéré en ce qui concerne la simplicité du format sonore ?

Pras : Lorsqu’on décide de travailler sur un album, nous rentrons en studio et faisons les choses de façon spontanée. Nous avons grandi avec le hip-hop et notre sonorité en est le reflet. Je pense que lorsqu’on essaie de trop travailler le son, on aboutit à un format médiocre… ce que nous avons fait, c’est apporter une autre dimension à la sonorité hip-hop.

Wyclef : Par exemple, la façon dont je joue la guitare vient typiquement des îles caraïbes.

Pras : Tout à fait ! Notre culture est essentiellement caribéenne car nous avons évolué à Brooklyn dans un voisinage à prédominance caribéenne. Le fait d’avoir grandi aux Etats-Unis n’empêche pas de garder de lien avec notre culture d’origine. C’est comme si par exemple Luciano Pavarotti avait grandi à Brooklyn, sans que cela ne l’empêche de faire de l’opéra (rires).

 

Fugees est aujourd’hui, l’un des combos les plus recherchés du circuit. De Buju Banton à Cypress Hill, Redman, Bounty Killer …

 

Fugees, The Score+bootleg version (Small).

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