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Spearhead : la reconversion de Michael Franti (1994)

Propos recueillis par Antoine « Wave » Garnier

 

Il aura suffi d’un album à Michael Franti, la tête pensante des Disposable Heroes Of Hiphoprisy (1991-1993), pour comprendre que la formation ne tenait pas la route. «J’avais du mal à écouter un disque de Disposable. Ce n’était pas le genre de musique que l’on passe après un Marvin Gaye, et les paroles pouvaient se noyer dans le genre musical. C’est pour­quoi le groupe s’est dissout.», explique-t-il. Désormais, Michael Franti va à la conquête d’un public plus en adéqua­tion avec sa pensée. Home, l’album de la reconversion funk-soul marque la naissance de Spearhead.

 

La musique du nouveau Michael, n’est plus simplement de la musique, mais SA musique. «Les paroles ne sont pas moins subversives qu’avant. Seul le cadre musical est plus chaleureux. Je voulais pouvoir faire une musique que je pourrais écouter assis dans un fauteuil en rentrant de tra­vail et qui pourrait inspirer des gens.» Toujours en quête du sens de son existence — il a été abandonné par sa mère, blanche, et élevé par sa grand-mère qui lui donne, par conversation téléphonique interposée, un sens plus large de ce que représente son peuple, et un sens de respon­sabilité pour son histoire et son avenir). Interview.

Black News : Que penses-tu du manque d’agressivité des artistes noirs actuels par rapport à ceux des années 80 ?

Michael Franti : La musique devrait-elle être agressive ? Je crois qu’aujourd’hui, les gens parlent fort, mais disent peu de choses, notamment dans le rap. «I’am the Badest Motherfucker », « I Got My Bitch And My Forty….», mais à part ça, que tu fais-tu passer ? Rien, sinon que tu passes à la banque. Le matérialisme sert à pacifier les gens. Quand Public Enemy a sorti It Takes A Nation of Millions To Hold Us Back, ils ont dû en vendre 400 000 exem­plaires, ce qui était beaucoup à l’époque. Aujourd’hui, Snoop a vendu plus de 4,5 millions d’albums. C’est parce que les Blancs, qui veulent voir les Noirs dans ces situations, ont acheté ses disques. Les Blancs adorent avoir l’impression de vivre dans le ghetto sans avoir à y vivre véritablement. Aujourd’hui, la musique consciente ne vend pas autant. Curtis Mayfield déclarait au New Music Seminar « Qu’en tant qu’artiste, tu as une responsabilité, celle d’essayer d’élever la conscience de tes auditeurs.» Je partage ce sentiment, et je crois avoir cette responsabili­té et pas celle uniquement de monter sur scène pour me faire plaisir.

BN : Qui essayes-tu de toucher ?

M.F. : Je ne fais pas de disque pour toucher un groupe spécifique, mais en même temps, je voudrais que les Noirs aient une chance d’avoir accès à ce que je fais, et écoutent ce que j’ai à dire. Je veux qu’ils puissent écouter ma voix parmi d’autres. Je crois que ce que j’ai à dire est une vision qui a besoin d’être entendue aujourd’hui, et c’est pourquoi j’ai changé mon style. Je ne voulais pas simplement faire de la musique contre le système, mais montrer combien nous pouvons avoir confiance en nous. Bob Marley ou Muta Baruka n’ont jamais élevé la voix. Jamais leur musique n’a été «trash», mais leurs voix étaient puissantes.

BN : Penses-tu que la «Dream Team» (référence à un titre du LP) peut être une réalité ?

M.F. : L’Amérique a adoré envoyer cette équipe aux Jeux Olympiques, parce qu’elle savait qu’elle allait mettre tout le monde au tapis. Ils auraient été contents d’avoir Michael Jordan à leur table pour dîner, mais ils n’auraient jamais laisser un autre Noir de plus de deux mètres entrer dans leur salon. Ils ne le feraient pour aucun autre que Jordan parce que c’est un athlète de grande envergure. Ce morceau dit combien il est terrible que l’année où il y a eu le soulèvement à Los Angeles, l’Amérique envoie dix Afro-Américains défendre ses couleurs. Dans le morceau, je décris ma «Dream Team», l’équipe que je composerais pour représenter notre peuple. Cela va-t-il se traduire dans la réalité ? Je l’espère.

 

« Je ne voulais pas simplement faire de la musique contre le système, mais montrer combien nous pouvons avoir confiance en nous. Bob Marley ou Muta Baruka n’ont jamais élevé la voix. Jamais leur musique n’a été «trash», mais leurs voix étaient puissantes. »

 

BN : Est-ce que les Américains, toutes races confondues, ont la mémoire courte ?

M.F. : Non, non, les gens n’ont pas oublié. Je crois qu’ils – Noirs et Blancs – ont peur que cela se renouvelle (Les émeutes de Los Angeles de janvier 1993 consécutives au tabassage, six mois plus tôt, de Donovan Jackson, 16 ans,arrêté dans une station-service d’Inglewood : un policier le menotte puis lui assène un coup de poing. Après l’affaire Rodney King…Ndlr). Ceux qui ont le plus souffert de ce soulè­vement, économiquement parlant, sont les Noirs. Ce ne sont pas les Blancs qui ont perdu leurs maisons, leurs magasins. Il y a quelques magasins de Coréens et peut-être quelques magasins de Blancs. Mais il y a aussi eu des magasins de Noirs brûlés. On peut le regretter, mais où va-t-on maintenant acheter notre lait ? Les médias sont devenus fous avec ce soulèvement. Ils ont laissé entendre que ce n’était qu’une affaire entre Noirs et Blancs. Ils n’ont pas cherché à montrer les véritables motivations des gens. Quand le verdict a été annoncé, il y a eu une grande mani­festation à l’Hôtel de ville qui réunis­sait Noirs, Blancs, Coréens, Hispaniques. Mais les médias n’ont cherché qu’à se focaliser sur l’incident de Reginald Denny, un Blanc qui se faisait taper dessus par des Noirs. Ils ont diffusé l’idée que c’était une grande guerre raciale. Ce n’était pas le cas au début, mais plutôt une question de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas. Les médias blancs ont choi­si de diffuser l’information selon laquelle tous les Noirs cherchent à entrer dans les maisons des Blancs, qui, eux, ont acheté des armes et se sont barricadés chez eux. Il y avait de l’énergie, et une certaine conscience à ce moment-là, et j’espère que les gens y réfléchiront, car l’occasion de mobiliser autant de gens ne se manifeste qu’une ou deux fois dans le siècle.

BN : La musique peut-elle être un instrument de lutte ?

M.F. : C’est l’équilibre difficile à réaliser. Faire un disque qui soit marrant et qui ait un sens. C’est, je crois, ce que nous aimons tous dans le hip-hop, c’est ce que la musique nous fait ressentir qui accroche à la fois la tête et le corps et qui les fait répondre. A partir de là, tu peux y inclure un message. Nous sommes à une époque où tout le monde doit témoigner de ce qui se passe. Du début du siècle à aujourd’hui, qu’avons-nous fait pour la lutte en tant que Noirs, qu’ont fait les Blancs pour détruire la pla­nète ? Il va falloir que tout le monde prenne ses responsabilités.

 

« Dans mon quartier, la Nation (Of Islam. Ndlr) fait un très gros travail : elle emploie des Noir(e)s, a des boulangeries, une école, un …. Il y a des choses que j’appré­cie et d’autres pas chez Farrakhan. Je regarde ce qu’ils réalisent dans mon quartier. Je ne les vois pas brûler des croix, tuer des juifs, ou poser des bombes comme l’IRA le fait. Je les soutiens. »

 

BN : Mais ce sont toujours les mêmes qui abordent le problème : la classe moyenne. Ceux dont la priorité est de mettre du pain sur la table, attendent…

M.F. : Certaines personnes ont du temps libre pour penser à ces choses, sont actives, vont manifester, et d’autres, ne s’occupent que de ce qu’elles ont juste en face d’eux au quotidien. Ce qui ne veut pas dire que si elles avaient l’opportunité, elles ne le feraient pas. Ce n’est pas tant une question d’éducation. Ma grand-mère, par exemple, a grandi en essuyant littéralement le cul des Blancs, nettoyant la merde, le vomi, et le sol de la cuisine. Et quand je la regarde aujourd’hui, elle a 94 ans, elle est heureuse. Elle a dû lutter davantage que notre généra­tion qui, aujourd’hui, dit que c’est vraiment dur. Mais il n’y a rien de comparable à ce qu’ont subi nos parents. Ma grand-mère est en paix avec elle-même, elle n’a pas de haine en elle. Il y a ce mythe qui vou­drait que les gens qui vivent au jour le jour ne s’intéressent pas à ce qui se passe, mais la réalité est tout autre. Ils font attention, peut-être plus que tout le monde parce qu’ils la vivent. Dans mon quartier, la Nation (Of Islam. Ndlr) fait un très gros travail : elle emploie des Noir(e)s, a des boulangeries, une école, un journal (The Final Call) qui rapporte ce qui se passe dans le monde. Il y a des choses que j’appré­cie et d’autres pas chez Farrakhan. Je regarde ce qu’ils réalisent dans mon quartier. Je ne les vois pas brûler des croix, tuer des juifs, ou poser des bombes comme l’IRA le fait. Je les soutiens. Tu as raison, il faut voir qui vit dans la communauté, à quoi les gens sont confrontés chaque jour, comment nous pouvons, en tant que peuple, partager l’expression de ce que nous vivons. Et c’est mon dilemme dans ce disque.

 

« Il y a aussi quelque chose qui est mis en place par les médias pour faire en sorte que les Noir(e)s ne soient que d’un type, afin qu’ils soient plus faciles à viser au moment de les détruire, spécialement en Amérique. »

 

BN : Etais-tu surpris que le public (venu au concert) de Disposable Heroes soit essentielle­ment composé de jeunes Blanc(he)s, et pourquoi ?

M.F. : Oui, j’étais surpris. Je ne pensais pas que mon disque était seulement un disque pour un public blanc. Je ne me suis pas dit que je voulais faire un disque pour un groupe particulier.

BN : Aucun Noir n’était intéressé par ce type de production, parce que c’était trop «industriel», c’est mon opinion….

M.F. : Oui, mais en même temps, je ne pense pas que chaque Noir(e) doit être comme tous les autres Noir(e)s. Je crois qu’il y a aussi quelque chose qui est mis en place par les médias pour faire en sorte que les Noir(e)s ne soient que d’un type, afin qu’ils soient plus faciles à viser au moment de les détruire, spécialement en Amérique. Tu n’entends pas Fishbone (groupe de rock noir. Ndlr) sur des radios noires. Tu ne les entends même pas sur une radio blanche. Pourquoi les Noir(e)s n’auraient-ils(elles) pas l’occasion de les écouter ? Quand les compagnies africaines se produisent en Amérique, qui va à leurs concerts ? Des Blanc(he)s. Non pas parce que ce n’est pas une expression noire, mais parce que ce n’est pas joué sur les radios noires. On joue en radio ce que l’on veut vendre. On essaye de captiver un certain public entre telle tranche d’âge et on fait une cam­pagne de promotion. On ne joue pas de la musique simplement parce que c’est une expression noire. Jimmy Hendrix, Bob Marley, Salif Kéita, c’est de la musique noire créative, tirée de l’expérience noire, mais à qui est-elle exposée ? Cela dépend du pouvoir en place qui dirige ce qu’ils appellent les radios noires qui sont en fait tenus par des Blancs.

 

Merci à Tanya. Spearhead, Home (Capitol/EMI)

Livre que Michael recommande : Black Noise de Tricia Rosé.

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