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dimanche, septembre 23, 2018
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Solaar au scanner (1994)

Propos recueillis par Elia Hoimian/Photos : Pascal Pierrou

« Prince des mots », « Prévert du rap », soutient la presse, « Apôtre du consensus mou », crient ses détracteurs. Il est un fait : MC Solaar est le rappeur qui aura fait couler plus d’encre qu’aucun autre de sa catégorie, dans l’Hexagone. Mais qui est donc Solaar ? Tout simplement un jeune de banlieue, avec ses doutes, ses convictions, et ses rêves.

Nous lui avons posé les questions, que personne n’a osé aborder. Voici donc Solaar, sans phrases toutes faites, sans jeu de mots. Bref, Laarso, au scanner, sans retouche d’image.

 
BN : De « Qui sème le vent récolte le tempo » à … « Prose combat », il y a un changement de ton ne serait-ce que dans le choix de ce titre pour l’album…
MC Solaar : Ce n’est pas un virage mais plutôt une continuité, mais j’aurais pu l’appeler autrement…

BN : Justement pourquoi avoir alors choisi ce titre ?
MC S : A cause de l’association des mots, il est peut-être plus engagé ; les flashes d’engagement sont un peu plus visibles que dans le premier album, c’est de là que découle cette idée de combat. Mais comme mon but n’était pas de le faire au premier degré, c’est pourquoi je l’ai équilibré avec « Prose ».

BN : Combat contre quoi ?
MC S : Comme dans mon premier album, tu as des flashes. Tu vois… Tu n’as pas une cassette de l’album ? (s’adressant à l’atta­chée de presse présente pendant les premières questions de l’interview. Ndlr)… Combat contre quoi ? C’est un constat : il y a la crise dans « La claire fontaine », la guerre et la haine dans la « Concubine de l’hémoglobine » ; un peu plus en retrait, dans « La faim justifie les moyens », c’est histoire de comprendre, comment les gens fonctionnent, jusqu’où ils peuvent aller pour atteindre leur but, ça pose le problème de l’argent, etc. ; « Prose combat », le morceau en lui-même est juste une présen­tation, le morceau pilote de l’album avec un petit côté contre les tendances xénophobes et lepenistes ; « A dix de mes dis­ciples » est un combat contre l’exploitation de la misère, les gens qui se font leur publicité en allant à Sarajevo…

« Guru te met en avant, il te rend « big » alors qu’il ne touche aucun Franc pour ça… Il m’a ouvert les yeux sur le business, les maisons de disques… »

 

BN : Dans cet album, tu veux donc poser certaines de tes convictions qui ne transparaissaient pas dans le premier ?
MC S : Dans le premier, c’était relevé. Les situations faisaient partie de mon quotidien, d’où les références d’actes de présence de la place Tien An Men en passant par la Roumanie, « La devise » qui était écologique, « Victime de la mode » qui était l’informa­tion imposée par une communauté de médias. Là, c’est beau­coup plus explicite.

BN : Concernant l’écologie, penses-tu que tous les pays, peuvent se permettre de brandir le drapeau de l’écologie ? Je pense notamment à l’Afrique…
MC S : Je ne crois pas. C’est pourquoi, l’écologie, dans ce premier album n’en représente qu’un seizième.

BN : Je sors du cadre de l’album, je parle d’une manière générale. Est-ce qu’on peut parler d’écologie quand les réalités imposent de parer aux premières nécessités ?
MC S : L’écologie est certes indispensable mais pas primordiale dans ces pays. Il y a des famines, la crise, les problèmes de chôma­ge… on ne peut pas se servir de l’écologie pour occulter les autres problèmes. Ce n’est vraiment pas prioritaire.

BN : Ta carrière t’a permis de beaucoup voya­ger. Tu es allé aux Antilles et d’après ce que tu as vu de certaines administrations, ne penses-tu pas qu’on vit la même époque que celle des colonies ? Je veux dire qu’à l’époque, quand on formait l’armée colonia­le, les soldats étaient africains et les offi­ciers, blancs…
MC S : Je ne sais pas si un séjour d’une ou deux semaines peut permettre de voir un certain nombre de choses.

BN : Mais le peu que tu as vu, rien ne t’a marqué ?
MC S : Je n’ai pas vu ce dont tu parles. Je suis allé dans les radios, les populations que j’ai vues étaient locales, à la télévision, c’était des locaux que j’ai vus… je n’ai pas vu l’administration.

BN : Bon, ne parlons pas des administrations, prenons l’exemple des hôtels où tu es des­cendu…
MC S : Non…

BN : Tu es allé en Afrique. Quand tu arrives à l’aéroport par exemple et quand tu vois les files d’attentes pour les locaux et celles des Européens, rien ne t’a frappé ?
MC S : Non

BN : Mais dans tes voyages, même quand tu es occupé par ton boulot, il y a quand même des choses qu’on remarque, même si on n’a pas envie d’en parler mais il y a des choses qui frap­pent et qui restent dans la mémoire…
MC S : Hum ! (il réfléchit) Je dirais par exemple qu’en Afrique, je ne sais pas les raisons, mais j’ai remarqué qu’aucune entreprise n’appartenait à des locaux : les compagnies aériennes, les magasins… Personne ne détient une partie de l’économie.

BN : D’après ce que j’ai pu lire de toi, j’ai l’impression que tu mènes une propagande contre la Nation of Islam. J’ai lu par exemple, que « bientôt on verra d’autres groupes religieux autre que la Nation Of Islam »…
MC S : Oh là !!! (il le répète trois fois) Tu sais le truc, il faut l’analyser. En 1989, tu es en pleine année Malcolm X et Nation Of Islam, tu as le New Music Seminar encadré par les musulmans, tu as Afrika Bambaataa qui tourne et devient musulman, là je remets une époque. Un an après, c’est fini, on est plus jazz. C’est à dire, à un moment, le rap, de Erick B & Rakim, Big Daddy Kane, Queen Latifah, à Public Enemy, était focalisé sur la Nation Of Islam, mais ce n’est pas un dénigrement de la Nation…
BN : Ce n ‘est pas une prise de position ?
MC S : Tu sais, je ne vais pas soutenir la Nation ni la dénigrer non plus. Je vais prendre les points positifs à savoir : lutte contre les dealers dans les quartiers, aide des gens dans les prisons à s’en sortir, propagation des idées pour que les Noirs relèvent la tête. Si tu me demandes les points négatifs, il peut en avoir aussi. Globalement, je ne vais pas dire que je soutiens la nation mais je prends acte que leurs actions à des niveaux ponctuels sont des choses positives.

BN : Mais pourquoi ne fais-tu aucun cas de ce que tu viens de me dire dans la grande presse ? Parce que c’est très à la mode de rejeter totalement la Nation… Que les médias blancs le fas­sent, je le comprends aisément, mais toi, en tant que Noir…
MC S : Parce que je suis assez subtil pour ne pas dire que je soutiens la Nation of Islam. De plus, on ne me pose pas ces questions aussi précisément. Et puis à aucun moment, j’ai pu dire cela.

BN : Au fait, j’ai entendu dire que tu t’es fait jeté d’une boîte de nuit. Vrai ou faux ?
MC S : Oui, c’est vrai. Oui, Jimmy Jay m’a emmené là bas en me précisant que c’était impossible d’y entrer. Quand je suis arrivé, le mec m’a dit « tu n’entres pas ». Mais c’est quelque chose qui m’est arrivé presque quotidiennement, depuis l’âge de 14 ans et qui m’arrive encore. Ça a surpris Christophe (Jimmy Jay, Ndlr). Quand j’ai vu son effet de sur­prise, je n’ai pas compris. Même dans les boîtes parisiennes et quelquefois dans les soirées blacks, je me suis déjà fait jeté plein de fois.

BN : Comment conçois-tu le rôle d’un artiste ? Penses-tu qu’il ait un rôle à jouer dans une société à deux vitesses ?
MC S : Oui, je crois qu’il doit expliquer, essayer de montrer et faire res­sortir ce qui se passe dans son temps, au présent. Par l’inter­médiaire de ses textes ou de sa musique, il doit faire sentir ou la pression ou le calme apparent ou l’hypocrisie, etc. C’est encore plus vrai pour les genres de musiques comme le rap et le ragga ou pour ceux qui parlent de choses concrètes. Après, il ne faut pas qu’il devienne un porte-drapeau parce que c’est très facile et manipulable. Il faut faire la différence entre les gens qui aiment l’artiste et les idées de l’artiste. Quand il prend position, il faut que ce soit expliqué sinon c’est désigner une ligne, du moins faire aller les gens dans une ligne par l’intermédiaire de l’artiste sans penser aux idées. Quand j’étais en terminale, il est arrivé que de grands artistes français pren­nent position sur quelque, chose qui était privée et je me disais quand même « tous les gens aiment cette personne, qu’est-ce qu’elle vient faire à ce niveau là ? ». C’était mal joué. Tu sais le point « Taxi machin, tout ça » (il fait référence à une histoire de racisme « ordinaire » qui lui est arrivée. A l’aéroport de Roissy, un chauffeur de taxi avait démarré alors qu’il n ‘avait pas enco­re posé les deux pieds dans la voiture…Nd/r), ça c’est rien. Tu vois, dans la vie d’étudiant noir à Paris, des histoires comme ça, on t’en raconte 6O.

« Respect total à Malcolm X. Parce qu’il faut le replacer dans l’époque(…). Souvent on dit : Martin Luther King/Malcolm X. Moi, je dis que Malcolm X a été plus efficace. Au moins, ça a ouvert les yeux… Luther King, c’est bien, mais c’était « We shall overcome » machin, « on va prier », etc. Autant là, si ça a été plus violent que d’autres, on a eu une avancée dans les faits. »

BN : Quelle est la scène de racisme la plus dure qui te soit arrivée, même dans tes souvenirs de gosse… celle que tu n’arrive pas à digérer ?
MC S : Je digère toujours, mais des histoires comme les attaques de skinhead, les contrôles d’identité qui durent jusqu’à ce que le train s’en aille et que tu sois obligé de rester comme un con à Paris ; hum, qu’est qu’il y a encore… ce sont les additions de situations pures et simples, et l’abus dans les contrôles. Tu vois : il reste un dernier train, on te demande tes papiers, on attend que le train parte… et je reste là toute la nuit.

 

« …II reste un dernier train, on te demande tes papiers, on attend que le train parte…et je reste là, toute la nuit… »

 

BN : J’ai souvent lu dans des interviews dans lesquelles tu dis que lorsqu’il arrive d’être victime de racisme, il faut le prendre avec humour. Mais, penses-tu qu’un jeune à qui on refuse sys­tématiquement l’entrée dans les boîtes ou les soirées simple­ment parce qu’il est noir ou arabe ait envie de le prendre avec humour ? Il y a des choses qu’on n’oublie pas…
MC S : Ça m’est arrivé, c’est arrivé à beaucoup de gens, mais c’est une histoire de caractère. Soit tu es philosophe, tu demandes et tu découvres le pourquoi (?) du comment (?), soit… mais, effectivement il y a des choses qui restent.

BN : Tu as beau être philosophe, le résultat est là : tu ne peux pas rentrer et cela peut durer très longtemps…
MC S : Il y a deux options dans ce cas : tu ne reviens plus ou tu reviens, mais avec une batte de baseball, ou tu es philo­sophe, je ne sais pas, moi. Mais le mieux est de persévérer plutôt que…

BN : Revenir tous les soirs et tôt ou tard, ça marchera?
MC S : Non, pas tous les soirs parce que tu as toujours l’air d’un con quand tu vois que d’autres rentrent et que tu restes tou­jours dehors.

BN : C’est un peu humiliant…
MC S : Mais la solution, ce n’est pas non plus prendre une batte de base­ball et frapper le pauvre gars qui n’y est pour rien, parce qu’on se trompe souvent de cible ; je ne sais pas, je n’ai pas la solution…

BN : Je ne te demande pas la solution, je te demande simplement si tu ne comprendrais pas qu’on ait vraiment pas envie de prendre certaines situations avec humour…
MC S : Si, mais c’est après, avec le recul qu’on peut le prendre avec un peu d’humour, mais sur le coup, c’est effectivement très dur. Moi, j’habite Villeneuve Saint Georges, on venait à Paris pour des soirées ; je ne te dis pas combien de fois, on a raté le dernier train…

BN : On va prendre un autre exemple : un immigré, père de famille, qui ne trouve pas de boulot pour nourrir ses gosses. Tu penses qu’il a envie de le prendre avec humour ?
MC S : Non, là, on ne peut pas prendre avec humour. Mais je ne crois pas avoir dit une telle chose.

BN : Je ne prétends pas que tu l’aies dit, je t’explique qu’on ne peut pas tout prendre avec humour car il y a certaines réalités qui ne s’effacent pas. Prenons aussi l’exemple de jeunes qui ne trouvent pas de stage pour une raison bien définie…
MC S : Hum…

BN : Vas-y Claude, laisse-toi aller…
MC S : Quand je vais au studio et que je demande à mes amis de quartier de venir, et quand je fais le bilan, je vois effectivement que beaucoup n’ont pas avancé d’un pas depuis trois ans. Et pourtant, occasionnellement, ils m’appellent pour les brancher sur des « plans », faire de la sécurité ou n’importe quoi. Constat : cette année, il y en a trois qui sont repartis au pays sans avoir rien trouvé, si ce n’est un stage un moment donné, depuis trois ans. Alors qu’est-ce qu’on dit ? C’est la crise ? Effectivement, il y a la crise, ils ne sont pas prioritaires dans l’emploi, c’est plus difficile pour eux. C’est plus dur pour un Noir en France, le boulot.

BN : Ton expérience avec Guru t’a ouvert les portes du marché anglophone…
MC S : Effectivement, quand on a fait ça avec Guru, on a eu un regain d’attention par rapport à notre album, d’abord de toute l’Europe : Italie, Pays-Bas, Autriche, Allemagne, Angleterre… Ensuite ça nous a crédibilisé aux Etats-Unis. En fait, cette collaboration a été plus bénéfique pour moi que pour Guru. Mais c’était son idée de départ. Quand on l’a rencontré pour la première fois, il nous a expliqué ce but. Quand il parle de moi là bas, il ne dit pas le Français, mais plutôt un jeune Sénégalais vivant en France, un Noir, quoi. C’est vraiment ce qu’il voulait montrer. Et puis, il nous a appris plein de choses sur le business, les maisons de disques… Il nous a expliqué le sens de son morceau « 365 Days A Year » c’est à dire : 365 jours par an, 24 h sur 24, un artiste de rap doit toujours se préoccuper du côté business. Disons que Guru m’a ouvert les yeux. Et il continue à me soutenir. Là, je viens de Los Angeles pour l’ouverture des Images Awards de la Black Entertainment TV (BET, la chaîne câblée noire. Ndlr). Je n’étais pas obligé de venir, ce n’était même pas normal que je fasse la première partie avec lui, mais il m’a donné cette opportunité. Guru parle toujours en bien de toi, il te met en avant, il te rend « big » alors qu’il ne touche aucun franc pour ça.

BN : Tu vois bien que la fibre communautaire a aussi son impor­tance…
MC S : C’est vrai que là, ça joue énormément. Quand il parle de moi, il insiste toujours sur le côté Sénégalais, Africain, Noir… qui a tourné en Afrique de l’Ouest. Donc quand je suis arrivé là bas, j’étais déjà a l’aise, avec les Afro-Américains.

BN : Tu dis souvent que tes textes sont progressistes comme ceux de Guru. Tu sais bien que ses textes sont surtout tournés vers sa communauté, la prise de conscience des Noirs, etc. En quoi les tiens, avec les réalités françaises, sont progressistes ?
MC S : Je ne dirais pas que les idées qui surgissent dans l’album sont progressistes, parce que tu vois, quand j’écris, je sais que les gens de mon quartier sont d’accord. Donc je ne vais pas dire que je brise un mur, mais en général, j’explique. Sur la guerre, le racisme, je raconte une petite histoire. Autant Guru dans les textes controversés, par exemple dans son titre « Conspiration » qui est le meilleur texte qui parle effectivement de conspiration contre les Noirs, argumenté, etc., à sa manière, brille et est au top. Moi, je gratte petit à petit jusqu’à ce que ça saute, ce n’est pas la même méthode. Et puis, moi, je ne suis pas spé­cialement centré communauté. Parler de la communauté, c’est possible, mais sortir du discours communautaire, sinon ton message est restreint. Ok, tu peux parler de Lepen avec le « kwassa-kwassa » et basta. Mais pour se faire entendre, il faut sortir du cadre communautaire.

BN : Tu es l’un des seuls à rentrer dans le foyer du « Français moyen », et puisque tes textes constatent des situations, je ne pense pas que les gens seraient plus choqués que tu dises certaines vérités, avec l’art de parler sans vexer les gens que tu as. Les autres le font peut-être très mal…
MC S : Non, non, c’est bien qu’il y ait aussi cette forme de revendication. Tu vois, Minister A.M.E.R par exemple (au fait, Minister A.M.E.R. est, depuis tou­jours, victime d’un black-out complet de la part des promoteurs qui refu­sent de les faire passer en concert. Pour les fans, leur nouvel album est en préparation. Ndlr). L’idée est là, la cible aussi et puis hop ! Moi, si par exemple, je dois parler de l’Afrique, je le ferais différemment. Je veux dire, le but serait de toucher un cercle plus large, et j’aurais peut-être des facili­tés parce qu’il y aurait une envie d’écoute première liée à « Caroline », « Bouge de là », tout ce mouvement. Tu peux y placer des choses comme ça. Autant pour eux, c’est très dur de se faire entendre, parce qu’au départ, il y a eu des choses très spécialisées.

BN : Justement, que penses-tu de l’affaire Minister A.M.E.R. qui a défrayé la chronique ?
MC S : « Brigitte, femme de flic » et « Garde à vue » étaient des textes « rentre dedans », donc je comprends que certains individus dans la police aient eu envie de l’interdire. Et je me dis aussi que c’est bien qu’ils n’aient pas pu. La démarche est une démarche rap, donc en tant que fan de rap, je ne peux qu’approuver. Ce qu’ils ont fait, dans leur position­nement hardcore, je ne sais pas si je dois dire hardcore pro-black ou simplement hardcore, la démarche est bien. C’est bien qu’ils n’aient pas été censurés.

BN : Penses-tu qu’il y ait un risque de censure en France ?
MC S : Non, je crois que pour le moment, il n’y a pas de risque lié à la liberté d’expression. On a occasionnellement entendu des phrases dures. Je sais pas jusqu’où on pourra aller, mais je crois qu’on peut pousser encore.

« Le pric Nobel Mandela/De Klerk ? « Hypocrite (…) La question qu’il faut se poser est : est-ce De Klerk aurait pu avoir le prix Nobel ? Non. Mandela oui… »

 

BN : Qu’est-ce qui, des événements internationaux t’a le plus choqué cette année qui vient de s’écouler : la Somalie, Sarajevo, la Russie… ?
MC S : La Somalie. Surtout les images que tu vois à la télé : une armée de terre qui arrive pour aider les gens. Je lisais une certai­ne presse et je voyais : un porte-avions américain implanté en Afrique, et beaucoup plus tard, on se demande si c’est pas prendre part dans un autre endroit. Je ne sais pas si c’est très stratégique, mais en tout cas, il y a encore une omniprésence américaine là bas. Bon, ça, c’est normal, il faut se placer un peu partout. Mais les voies de faits sur les populations (…) Sous des prétextes humanitaires, on arrive à écarter des opposants. Si c’est une affaire humanitaire, ok, cool. Mais ensuite, il ne faut pas faire un choix dans l’humanitaire. Et puis, les images qu’on recevait régulièrement n’étaient pas belles : les violences sur les civils Somaliens alors qu’ils étaient censés les secourir.

BN : Je vais te demander de réagir rapidement sur les noms que je vais te donner. Malcolm X…
MC S : Respect total. Parce qu’il faut le placer dans l’époque : la lutte des Noirs pour l’intégration dans la société américaine. De bonnes idées. Il y a eu un côté violent à savoir les Black Panthers qui faisaient acte de présence, mais quand on se re­situe dans l’époque et qu’on voit exactement comment s’opé­rait la ségrégation raciale aux Etats-Unis, on ne peut qu’avoir un respect total pour Malcolm X. Ce n’est pas attendre le film pour dire qu’on va mettre une casquette X. Souvent on dit : Martin Luther King/Malcolm X. Moi, je dis que Malcolm X a été plus efficace. Au moins, ça a ouvert les yeux. Martin Luther King, c’est bien, mais c’était « We shall overcome » machin, « on va prier », etc. Autant là, si ça été plus violent que d’autres, on a eu une avancée dans les faits.

BN : Mandela…
MC S : Un symbole ! Emprisonné pour actes de terrorisme, c’est ce qu’on dit. En tout cas, ça a été, pendant longtemps, le moteur de plein d’écrits. Quand je réécoute ce que moi et tout le monde faisions à Nova, à l’époque, ça a été un de ceux qui a inspiré les gens qui font du rap et du raggamuffin jusqu’à sa libération. Depuis qu’il est libéré, c’est une lutte en moins pour nous, mais je ne sais pas comment gérer, tu vois, tout ce qui se passe. Je ne sais pas si maintenant, c’est pas un pantin, etc. Il a l’air très doux. Dans la tournée qui a suivi sa libération, je l’ai trouvé très apaisant, très diplomate. Ça reste toujours « Mandela, la figure », mais moins le révolutionnaire.

BN : A ce propos, que penses-tu de la double nomination Mandela/De Kerck pour le prix Nobel de la paix ?
MC S : Hypocrite. On va dire chacun a fait un pas. De Klerck était bloqué : si Mandela mourrait en prison, ce n’était pas bien, tu vois. Donc c’était une solution facile. Si c’était pour aider les bonnes volontés du côté noir et blanc, pour une société plus égale, ça aurait été cool. Mais Mandela le méritait plus. (…) La question qu’il faut se poser est : est-ce que De Klerck aurait pu avoir le prix Nobel ? Non. Mandela, oui. Donc si tu les sépares, tu te dis qu’effectivement, il n’y a que Mandela qui peut l’avoir, parce que sa lutte au départ était bonne. Il a fait la prison pour, et n’a jamais cédé lorsqu’il y était. Il faut faire la biographie des deux, et tu t’aperçois qu’effectivement De Klerck n’y a pas droit. C’est la même histoire qui est arrivée à un champion de boxe en Afrique du Sud : en finale du championnat, le boxeur noir met son adversaire, blanc, KO ; l’arbitre réfléchit alors que le Blanc est par-terre, il le relève et le déclare vainqueur ; une semaine après, le pauvre champion noir déchu est percuté par une voiture. C’est au même niveau, tu vois. On voit l’évidence, mais il n’a pas le prix.

MC Solaar, Prose Combat (Polydor)

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