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Snoop : le phénomène gangsta

Propos recueillis par Elia Hoimian

 

En 1992, avec l’arrivée de groupes comme Arrested Development ou Disposable Heroes Of Hiphoprisy, certains proclamaient la mort du gangster rap. Réaction d’orgueil ou besoin, le gangster rap n’a jamais été aussi présent – tant dans les ghettos que dans les pop charts – porté par des artistes tels Onyx, Dr Dre, et un certain… Snoop Doggy Dogg.

 

Paris, 17 février 1994. Snoop est arrivé mais il est un peu fatigué. Tout le monde veut l’avoir. Face à une longue liste de deman­deurs, Carrère envisage de faire une table ronde. Très peu pour moi. On aimerait l’avoir juste un quart d’heure avant que « la meute » n’arrive. « Ça va être très dif­ficile, mais je ferai mon possible », me prévient l’attachée de presse. Elle a fait son possible, et nous l’avons eu, pour nous, tout seul, pendant 10 minutes, avant de poursuivre plus tard (merci au passage à Christine Delgado, Caria et Marc).

16 h 45. Dans la chambre d’un hôtel cossu du 8e arrondisse­ment. Snoop, assis devant la télé, une manette de Sega à la main, s’en donne à cœur joie, avec son adversaire pendant que l’encens dégage la pièce de ses dernières odeurs et volutes de blunt. Dans ce périmètre, seul le blunt est autori­sé, comme je le comprendrai plus tard, pendant l’interview. « Puis-je fumer ? », je me risque « Quoi, une cigarette ? Non », me répond Snoop.

J’attends donc qu’il finisse de jouer pour commencer mon interview.

BN : Alors qui a gagné ?

Snoop Dogg, bien sûr.

BN : Comment expliques-tu tout ce battage médiatique autour de ta personne, même avant la sortie de l’album ?

Snoop Doggy Dogg : C’est grâce au talent de Dre, qui s’est arrangé pour que tous les médias s’intéressent à moi, et promeuvent l’album. Il est très fort. Et je crois que c’est aussi dû à mon travail

BN : Que réponds-tu à ceux qui accusent le gangsta rap de promouvoir la violence ?

SDD : Le gangsta rap n’a jamais promu la violence, jamais. Car la violence existait bien avant l’arrivée des gangsta rappeurs. Comment peut-on accuser des rappeurs qui ont au maximum entre 28 et 29 ans alors que la violence existe, à ma connais­sance, depuis plus de 30 ou 40 ans, donc bien avant leur naissance ? D’autre part, on ne peut pas trouver des bouc-émissaires aussi faciles que les Noirs qui se regroupent dans un gang.

BN : Dirais-tu que l’establishment a peur de la liberté d’expres­sion des jeunes Noirs ?

SDD : Exactement. C’est pourquoi les médias écrivent tout ce qu’ils écrivent actuellement. Parce qu’ils ont tellement peur de ce que nous disons dans nos textes, mais il n’y a pas de rai­son. Je me demande bien pour­quoi avoir peur ?

BN : Quelle est la principale reven­dication des gangsta rappeurs, sur le plan musical et dans la société américaine ?

SDD : Plein de gens ont peur mais il y a également beaucoup d’autres qui aiment tellement ce que nous faisons que nous serons toujours là. Le hip-hop ne mourra jamais, je veux dire que c’est la renaissance d’une géné­ration. C’est notre culture, celle de la nouvelle génération, ce que nous ressentons, et com­ment nous ressentons les choses, c’est pourquoi nous l’exprimons de cette manière.

Et nous refusons d’être des stars comme on l’entend com­munément. Et c’est la même chose pour la liberté d’expres­sion. Nous l’utilisons à notre manière, différente des enregis­trements pop ou de ce que voudraient des labels pop. J’essaie de t’expliquer ceci : la pop, le R&B, ou tous les trucs du genre ont toujours eu beaucoup de respect de la part de l’industrie musicale, jamais le rap. Pour l’industrie, le rap a toujours été la dernière roue du carrosse, mais maintenant, ce n’est plus le cas en Amérique. Parce que le rap est ce qu’il y a de plus gros, plus gros que tout maintenant. C’est pour­quoi tu as tout ce support, mais de l’autre côté, il y a beau­coup de gens qui sont contre, qui ont des attitudes négatives par rapport au rap : le rap a fait ceci, le rap fait cela ; motherfuckers, si vous ne l’aimez pas, ne l’écoutez pas !!!

 

« … Je me fous de savoir ce que les médias vont écrire sur moi. Que ce soit mauvais ou bon, tout ce qu’ils écriront est bon pour moi, parce qu’ils me font vendre… »

 

BN : Il n’y a pas que le rap qui soit violent, le hard-rock l’est aussi, mais les médias n’en parlent pas tant que ça…

SDD : En réalité, ce sont les films, notamment les séries télé qui promeuvent la violence. Pourquoi nous accuser ? Ils ont fait les films avant de faire du rap, mais on n’entend jamais ce qu’on entend sur le rap rapporté aux films. Pensez-vous que 2.000 Américains tueront des gens parce qu’ils auront vu un film ? Alors pourquoi est-ce que cela arriverait dans le rap ? Pourquoi ne parle-t-on de promotion de la violence que lors­qu’il s’agit du rap ? Ce qui dérange, c’est que le rap est un truc noir. Le rap est noir, fait par des Noirs pour des Noirs ; il permet aux Noirs d’avoir un certain contrôle, je veux dire par là que le rap donne un pouvoir aux artistes, c’est un chemin de réussite pour nous. Ils veulent donc le dénigrer, le détruire. Mais le rap, avec des gens comme Dr Dre, est très fort. Ils ne pourront pas nous briser, c’est nous qui allons foutre leur système par terre. J’ai un album classé en tête des charts aux Etats-Unis parce que je reste fidèle à ce que je suis et à ce que je fais. Je dis ce que j’ai à dire, et c’est réel. C’est la manière dont je le sens et je me fous de savoir ce que les médias vont écrire sur moi. Que ce soit mauvais ou bon, tout ce qu’ils écriront est bon pour moi parce qu’ils me font vendre des albums, le veux dire par là que j’en ai besoin, j’apprécie et je remercie les médias de parler de moi, en bien comme en mal.

 

« Les artistes des 70’s ont vendu 5 à 6millions d’enre­gistrements, mais n’ont eu en retour que 200 à 300000 dollars pour tout cela... Ils se faisaient avoir par les contrats… »

 

BN : Penses-tu que traiter nos sœurs de « bitches » (putes) ou de « whores » (salopes) rend service à la communité ?

SDD : Je ne traite pas toutes les femmes de putes ou de salopes. Mes propos s’adressent à 2 % de femmes en Amérique. Je ne connais pas les femmes d’ici (France, Ndlr) ou celles qui sont en dehors des Etats-Unis. Je parle donc des femmes américaines, des 2 % que je connais. Laisse-moi te donner un exemple de pute et de salope : une femme qui n’est pas indépendante et qui se marie avec un homme uniquement parce qu’il est riche, une femme qui vient à un concert rap et qui se fait sauter par un rappeur après le show, contracte une grossesse, et le poursuit devant la justi­ce pour avoir 18 ou 20 % des gains de l’artiste, le connais des gens qui se sont faits piéger de cette manière. Un autre exemple : une femme jeune, belle qui se marie à un vieux — qui n’est pas loin de la tombe — dont elle sait qu’il a du fric, celle-là est une pute, une salope.

Ma mère est une femme forte, une très grande dame. Elle nous a élevés, mes trois frères et moi, toute seule, sans père à la maison ; voici l’idée que je me fais d’une femme, d’une vraie. Si je rencontre une femme de cette trempe, il n’y a pas de raison de la traiter de pute ou de salope, ou de construire mon rap autour d’elle. Quand je parle de putes ou de salopes, je m’adresse à ces 2 % de femmes d’Amérique qui se comportent comme de véritables putes et des salopes. Si tu es une femme selon l’idée que je me fais de la femme, les mots « bitches & whores » t’affectent. Si tu es une pute et une salope, et que tu ne te creuses pas la tête pour savoir ce qui cloche ; cela signifie que tu as des problèmes. Il ne faut donc pas me blâmer de les sortir, les mettre à nu. Regarde-toi d’abord, et fais le bilan avant de réagir. Si la vérité blesse, elle blesse. Donc si je dis la vérité sur le fait d’être une pute ou une salope, cela t’affectera et tu ne vas pas l’apprécier mais je veux dire que si tu respectes mes propos pour ce qu’ils sont, tu me respecteras pour ma description de la situation telle qu’elle est.

BN : N’as-tu pas peur que les maisons de disques vous manipulent en utilisant l’image du gangsta rappeur pour dire aux gens -.regardez comment les Noirs sont ?

SDD : Non. De plus, je ne suis pas sur un label de Blancs, je suis chez Death Row Records, un label qui appartient à un Noir, le seul label qui possède vraiment ses trucs. Je veux dire par là que… tiens je vais te donner un exemple : les artistes des années 70 comme The Dramatics, Curtis Mayfield, ils se sont totalement investis dans leur travail au point de faire de beaux hits, ils y ont consacré leur vie et ont vendu 5 à 6 millions d’enregistrements, mais n’ont eu en retour que 200 à 300 000 dollars pour tout cela. Donc ce que je veux dire par là, c’est que après leur carrière, à la fin des 80’s et au début des 90’s, des rappeurs comme moi et bien d’autres, samplent leur musique, mais pour pouvoir les utiliser sur un album, il fallait se dégager des droits. Ces artistes ont fait le travail, mais nous, nous devons l’adapter, c’est à dire qu’on devait parler comme on pense, donc on a écrit les samples pour nos maisons de disques, Death Row ou autre.

On avait l’habitude de sampler ces artistes des 70’s qui appe­laient pour savoir qui avait les droits, mais les artistes n’ont pas les droits, ce sont ces putains de maisons de disques blanches qui les ont. Et soudain, c’est le conflit. Le putain de Blanc qui possède les droits sait que mon album va se vendre, alors il me. taxe un maximum pour l’utilisation du sample dont il ne connaît rien. Il possède seulement les droits. Alors le conflit se situe entre l’artiste des 70’s et moi, l’artiste des 90’s parce qu’on ne peut pas utiliser le sample, à moins de payer un prix exhorbitant. Dans les années 70, il n’y avait pas énormément d’opportunités et ces artistes se fai­saient avoir par les contrats.

Maintenant, le label où je suis est noir, et on possède les droits. Donc on ne me raconte pas de conneries, je rappe sur ce que je veux et personne ne me dit ce que j’ai à faire. Peu importe ce que l’on raconte sur moi.

BN : Comment expliques-tu que ces majors justement ne jugent pas bonde bien promouvoir des artistes « conscients » tels que Krs-One, par exemple ?

SDD : Il n’appartient pas à un label noir, ils n’ont pas les droits, et ils s’en foutent. Il rappe sur trop de merde et il est trop sérieux. Les majors se penchent aussi sur ses paroles et ça leur fout la trouille. S’il faisait du gangsta rap, il vendrait.

BN : Comment peut-on toujours accuser le système, quand mainte­nant des politiciens noirs en font, eux aussi partie ?

SDD : Les politiciens noirs devraient venir de la rue. Ils devraient s’inspirer du rap car nous parlons des réalités de notre quar­tier, de notre environnement, c’est ça les vrais politiciens, les rappeurs noirs. Je ne sais pas grand-chose des politiciens de bureau, donc je ne peux pas trop en parler. Mais ce que je peux te dire, c’est qu’ils ne font pas grand-chose car ça va vraiment mal au South End et ils devraient faire ce qu’ils étaient supposés faire au début. Donc, d’un point de vue noir, les politiciens devraient être des rappeurs, parce qu’on parle « fort » et on sait ce qui se passe dans nos quartiers.

Snoop Doggy Dogg, Doggystyle (Death Row/Carrère)

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