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samedi, septembre 22, 2018
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Sir Nas(ir) Bin Olu Dara Jones

Propos recueillis par Antoine « Wave » Garnier

 

Avec Huit albums certifiés platines, Nas est un rappeur hors-pair, sans aucun doute l’un des meilleurs du hip-hop. En 1994, Illmatic, son chef-d’oeuvre, marquait son entrée officielle dans le game et s’annonçait déjà comme une alternative au gangsta-rap. Et marquait le retour du son new-yorkais. Nasty Nas devenait Nas…

 

Comme le rap qu’il pratique depuis des lustres aux côtés des « originaux” – Main Source, Large Professor, Joe Fatal,  Akynelye -, Nas  a évolué. De « Live At The BBQ » (ses débuts avec Main Source) à « Half Time » (Bande originale du film Zebrahead), sa réputation n’a cessé de s’étendre. Un exemple ? Il demande à ne plus se faire appeler « Nasty » Nas. Question de maturité. Cette même clairvoyance qui semble revenir dans le rap après que le  bouchon ait été poussé  plus loin qu’il  ne le devait par des maisons de disques cupides et des rappeurs « de circonstance ». Dans  cette optique, Nas s’est entouré d’une prestigieuse équipe de producteurs (DJ Premier, DJ Pete  Rock, Q-Tip, Large Professor, L.E.S.), dont la seule mention rallie tous les hip-hoppers et suffit à qualifier sa production de « butter ».

23 h 30, heure française. Un coup de fil transatlantique de Joe, et Nas s’explique pendant une demi-heure.

Black News : Comment s’est passé la rencontre avec les producteurs ? Ne s’est-il pas pose un problème d’homogénéisation des productions et quelle atmosphere avez-vous chercher à créer ?

Nas : Large  Professor m’a présenté à Pete Rock, de même qu’à Premier et Q-Tip qui avaient tous déjà entendu parler de moi. J’ai toujours été un fan de leurs musiques et je respectais ce qu’ils faisaient. Dès que nous avons discuté, nous savions vers quelle direction nous diriger, où ils pouvaient m’amener avec leurs musiques. C’est ainsi qu’ils ont considéré qu’il me fallait une musique qui corresponde à mes textes de manière à faire ressortir toute leur teneur. Ils les ont respectés et ont mis à ma disposition un certain format. Des “beats” étaient préparés à l’avance et on collaborait quand au choix final.

BN : Avec le son que vous proposez, peut-on dire qu’il confirme le retour du son new-yorkais, par opposition à celui de la Côte Ouest ? C’est-à-dire, la primauté des paroles sur la mélodie ?

Nas : Ça a toujours été mon style. Je respecte la musique de la Côte Ouest, mais personnellement, j’ai toujours attaché plus d’attention aux paroles pour les hisser à un autre palier. Oui, on peut dire sans se tromper que c’est le son de New York, je dirais même universel parce que c’est une musique révolutionnaire.

BN : Mais que pensez-vous de la dernière tendance qui voudrait que le public fasse advantage attention à la mélodie sans se préoccuper du sens des paroles ?

Nas : Le rap traverse des stades. Parfois, c’est parce que certains morceaux “sonnent” mieux, ou parce que certains MC’s se présentent avec beaucoup de textes, mais que la musique derrière ne suit pas alors que le public veut entendre le “flot” des mots jouer avec le rythme. Pendant un moment, ça n’a plus été qu’une question de “beats”. J’ai continué à me concentrer sur des textes et mon truc est sorti comme tel, avec les “beats” adéquats. Tu as besoin des deux pour que cela marche.

BN : Pourquoi avoir « éliminer » Nasty de votre nom de scène ?

Nas : Tout le monde est, un jour ou l’autre, confronté à certaines situations et évolue. Je m’appelle Nasty Nas, je serai toujours Nasty Nas. Mais avant tout, je porte le nom que ma maman m’a donné, c’est le diminutif de mon prénom. A l’époque, j’étais « nasty » au micro. C’était une manière de me présenter. Après mon style a mûri.

BN : De nombreux artistes disent qu’ils veulent « rester proches de la réalité », quelle que soit leur production. Ce trait ne perd-t-il pas de son sens à travers cette revendication ? Le monde du spectacle peut-il rimer avec réalité ?

Nas : Oui, sans aucun doute. Parce que c’est comme ça que Madonna fait de l’argent. Elle est « real » sous tous les angles et elle est millionnaire.

 

« Quand je me retrouvais dans des situations où j’étais confronté au stress, je me suis rendu compte que je trouvais un soutien dans le rap. »

 

BN : Vous parlez de la vie dans le ghetto mais quelle est l’alternative ? Beaucoup en ont déjà parlé avec plus ou moins de talent ? Quelle serait la prochaine étape ?

Nas : Quand j’ai écrit mes textes, je n’ai pas sciemment cherché à ce que ça sonne ghetto. Il y a trop de MC’s qui parlent d’armes à feu ou de ce genre de trucs. C’est pourquoi, j’ai décidé de ne pas orienter mes textes dans ce sens. Je traite toujours de sujets divers, des trucs qui touchent à la religion, des sujets auxquels les personnes âgées ou les gens avec un degré de curiosité plus élevée tendent l’oreille : quelque chose qu’ils pourront écouter. Quand j’ai commencé à rapper, mes textes se moquaient de la religion ou s’attaquaient à d’autres rappeurs. Mais je voulais que ma manière de le faire sonne différemment. J’ai un peu conforté cette réputation au temps où je m’appelais Nasty Nas, mais j’en ai amélioré le style. J’en ai tellement vu que je ne pouvais pas finir avec un contrat discographique de rappeur de ghetto. Il me fallait en donner plus, décrire ce qu’est amené à traverser un « frère ». Quand je me retrouvais dans des situations où j’étais confronté au stress, je me suis rendu compte que je trouvais un soutien dans le rap. J’ai voulu faire la même chose pour les autres qui se retrouvent dans des situations complètement merdiques. je voulais que ma musique les accompagne dans les moments difficiles.

 

« Un garçon, originaire de Queensbridge, qui essaie de monter à Manhattan et s’adresser à un responsable de label pour qu’il lui donne de l’argent pour un album sonnait fou (…) Je savais qu’il me fallait au moins faire un disque parce que j’étais doué… »

 

BN : Comment expliquez-vous tout ce temps mis avant d’obtenir un contrat d’enregistrement ?

Nas : Parce qu’un garçon comme moi, originaire de Queensbridge, qui essaie de monter à Manhattan et s’adresser à un responsable de label pour qu’il me donne de l’argent pour un album sonnait fou. je ne savais pas comment m’y prendre ni comment ça marchait. je savais simplement ce que je ne voulais pas faire : renoncer à mon intégrité. J’étais prêt à tout, tant que l’on me donnait les moyens de prouver ce que je suis, ce que je savais faire. Je savais qu’il me fallait au moins faire un disque parce que j’étais doué. Le Créateur m’a offert ce don ; il était à ma charge de trouver le moyen de le transmettre aux autres par la voie d’un disque… « The hard struggle » (le dur combat). Mais si vous savez ce que vous êtes supposé faire, alors vous le faites.

 

 

BN : Aviez-vous des doutes quant à votre signature ?

Nas : Mon souci principal n’était pas d’être signé, mais d’être entendu. Mais au fil du temps, c’est devenu mon but (…) J’ai démarché de nombreux labels, il s’avère que c’est Columbia qui a été intéressé grâce à l’intervention de Serch (Depuis la séparation de Third Bass, MC Search gère son label, Serchlite Music Production Company. Ndlr). Je crois que les gens qui m’ont signé devaient être intéressés par mes textes parce qu’aujourd’hui, la carrière de nombreux artistes s’articule autour de ce leitmotiv. Je crois que l’on peut noter ce progrès de la part des maisons de disques.

Black news : Pensez-vous qu’avec le succès, certains vous écoutent parce quils se reconnaissent dans ce que vous dites, ou parce qu’ils veulent faire de vous leur réalité ?

Nas : C’est difficile de répondre. Je crois que ceux qui sont vraiment dans le rap écoutent tous les MC’s qui sortent et il y a un certain style qu’ils veulent entendre. Ça les influence pour devenir un bon MC ou mettre de l’ordre dans leur vie, ou simplement parce qu’ils aiment un certain type de musique. Je ne peux pas vraiment dire ce que les gens aiment en moi.

BN : Vous bénéficiez actuellement de beaucoup de promotion. Pensez-vous qu‘II y ait un prix à payer pour y arriver et comment tentez-vous d’éviter de vous voir écraser par cette impressionnante machine quest le monde du disque ?

Nas : Incontestablement, si vous bénéficiez de beaucoup de promotion, il vous faut assurer (…) Comment j’évite la pression? J’analyse le rap comme je I’ai toujours fait. Je pourrais enseigner le rap, je  pourrais même écrire un ouvrage sur le sujet. C’est  comme ça que je souffle. Personne ne peut me dire ce qu’est le rap car j’ai ma  propre opinion comme tout un chacun. Je ne me laisse pas·avoir par les coups foireux de la mode où tu poses pour des publicités. Tout ce que j’offre, c’est de la musique.

BN : Quels rappeurs écoutiez-vous et quels sont ceux qui vous ont incité à faire carrière ?

Nas : J’écoutais Ice Cube, Main Source, Kool G Rap, et Rakim. Ceux qui m’ont inspiré sont  : Run DMC, LL Cool J. L’amour que les gens pouvaient avoir pour Run, pour ce qu’ils faisaient. A l’époque où ils étaient au sommet, tout le monde les aimait, s’habillait comme eux. C’est le rêve de tout le monde d’être « the man ». Ça, ça m’a inspiré !

BN :  Si vous n’aviez pas été rappeur, qu’auriez-vous été ?

Nas : Je ne sais pas. J’aurais sûrement pensé à assassiner la C.I.A. (Rires)

BN : Quelle sera la prochaine étape dans votre carrière ?

Nas : Je veux du pouvoir.

BN : Voyez-vous une différence entre être populaire et réaliser le « crossover » ?

Nas : Oui. Quand vous réalisez le « cross over », vous faites quelque chose afin de séduire un public particulier, mais ce n’est pas la bonne marche à suivre. Par contre, réussir peut vouloir dire être populaire.

BN : Comment voyez-vous le « retour » sur les ondes et dans les clubs de la génération dite « Old School » grâce au soutien de radios types Hot 97 ?

Nas : Même s’ils étaient des rappeurs et des pionniers, je continue à penser qu’au fond d’eux-mêmes, ils ne pensaient pas que le rap durerait aussi longtemps et qu’iI  rapporterait autant d’argent. C’est pourquoi, ils tentent un « come-back »  qui n’est pas simplement motivé par l’amour de la musique…

BN : Pensez-vous que  leur retour couvre le gouffre existant entre leur génération et la vôtre ?                                                               

Nas : Non. Le seul fait nouveau est qu’ils reviennent. Les seuls dont j’apprécie le retour sont Run DMC et Whodini, mais ils ne disent pas grand-chose. Le but, c’est de dire quelque chose.

BN : Comment voyez-vous le hip-hop moderne ?

Nas : Celui qui renverse tout sur son passage. C’est déjà fait, mais il y a encore de la route à faire. par exemple, dominer toutes les ondes : radios et télévisions confondues.

BN : Vous parlez de la culture hip-hop ou de la musique rap ?

Nas : de la musique rap. La culture hip-hop a déjà pris le dessus, c’est maintenant au tour de la musique.

BN : Oui, mais la version qu’on nous présente a été quelque peu édulcorée…

Nas : Oui, c’est pourquoi il est temps que le rap s’installe et vienne réparer les dégâts.

BN : Pensez-vous que  la culture populaire soit prête à accepter la version originale de la culture hip-hop ?

Nas : Cela dépend de l’intelligence du rappeur qu’ils écoutent. ce que Soop est en train de réaliser, c’est dominer. Il force tout le monde à parler…qu’ils n’ont jamais entendu de  rap.  Mais  ils parlent de lui. Je crois que j’ai compris ce truc.

Nas, Illmatic,  LP (1994, Columbia/Sony)

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