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lundi, juillet 23, 2018
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Sir Henri Dikongué (1998)

Propos recueillis par Leonard Silva

 

Dikongué se veut sensible et rebelle, tel un hérault des émotions et blessures d’une musique africaine en exil. La sienne révèle la face ignorée d’une Afrique qui se dévoile dans son intégralité : mélodique, harmonique et rythmique.

 

Black News Update : « C’est la vie », chanté en Français, est un titre pour entrer dans le quota de diffusion ?

Henri Dikongué : Je n’y ai même pas pensé. J’étais à la recherche d’un texte sur la naissance puisque j’ai un gamin, je l’ai confié à un auteur qui avait la même vision et voilà. Mais ce n’est pas le titre-phare de l’album, c’est plutôt « Donassou », un titre-hommage à quelqu’un qui a beaucoup fait pour la musique camerounaise ; c’est une ballade qui date de 30 ans que j’ai voulu moderniser en la fusionnant avec de la musique espagnole que j’aime beaucoup.

BN U : Penses-tu qu’il y ait une évolution de la perception de la musique africaine, longtemps considérée comme plus rythmique que mélodique ?

HD : C’est vrai qu’elle a toujours été considérée comme une musique de danse : « Ils se défoulent, ils n’ont rien à dire ». Mais on n’a pas voulu vraiment écouter tout ce qui a été fait avant parce qu’il y avait des trucs de revendication. Cette génération s’est essoufflée parce qu’elle en avait marre de frapper en vain à toutes les portes. Mais nous avons pris le relais, je me mets dans la lignée de gens comme Lokua Kanza pour ne citer que celui-là, qui pensons qu’on nous a longtemps pris pour des idiots, car quand on regarde ce qui se passe dans la production française et même américaine, on a tellement pillé la musique africaine mais ils n’ont jamais voulu le reconnaître alors que nous avons du talent et des choses à revendiquer. Dans le même temps, il faut avouer que nos aînés n’avaient pas notre chance. Nous sommes arrivés au bon moment, celui où il y a un peu d’ouverture et moins de dictature. On s’est dit que c’est bien beau de faire du makossa, du Kwasa Kwasa, mais c’est là où on nous attend. Il y a des peintres, cinéastes, et autres artistes qui ont quelque chose à dire. Nous fermer les portes nous poussera plus à prouver notre valeur. Je me suis cogné contre tellement de portes de maisons de disques européennes que j’ai décidé de persévérer ; le plus important, c’est de rester soi-même, continuer à se battre. Parfois en utilisant des messages forts et violents mais avec une musique agréable à écouter parce qu’on a tendance chez nous à ne pas écouter.

 

« Je me suis cogné contre tellement de portes de maisons de disques européennes que j’ai décidé de persévérer ; le plus important, c’est de rester soi-même, continuer à se battre. (…) Si c’est pour nous prendre chaque été dans le but d’un tube et nous aliéner ensuite, je n’en veux pas. »

 

BN U : Certains artistes ont été obligés d’ouvrir leur musique à d’autres influences au point de la dénaturer. Penses-tu que cette époque soit révolue ?

HD : Ces derniers n’ont pas trop eu le choix, mais je crois qu’il vaut mieux tenir le cap, essayer de s’imposer avec le temps. Il n’y a pas si longtemps, la musique arabe n’avait pas pignon sur rue, aujourd’hui, quand on voit le succès de Khaled, Cheb Mami… Même s’il est vrai que ça génère de grosses ventes car les Maghrébins s’y reconnaissent, ils ont gagné le défi. On nous prend tellement pour des produits — ce que je comprends parfaitement—, mais on peut être à la fois un produit et rester soi-même, garder son indépendance. J’aimerais qu’on m’accepte tel que je suis avec ce que j’ai envie de dire plutôt que me contraindre au tube à tout prix. Prenons le cas de Wes, je ne critique pas la démarche de l’artiste parce que c’est bien qu’il s’en soit sorti, mais plutôt celle de la profession. Si c’est pour nous prendre chaque été dans le but d’un tube et nous aliéner ensuite, je n’en veux pas. Je préfère le cas Cesaria Evora qui, malgré tous les déboires, a fini par imposer la musique de sa petite île.

Pour entendre notre musique sur les ondes, il faut passer par un label, des copinages… NON ! (…) J’ai de la chance que certaines aiment ma musique, mais ces problèmes se retrouvent aussi dans les tournées. Les organisateurs veulent absolument des formations de quinze musiciens, mais quand un jeune artiste comme moi demande des subventions, les portes sont fermées. J’ai donc une formation restreinte : une choriste, une chanteuse et mon producteur qui est aussi percussionniste. On s’y est limité parce qu’on fait une musique intimiste. Certains pensent que sortir un disque est la finalité, mais non. Je n’ai encore rien touché sur mon premier disque que j’ai mis quatre ans à faire, malgré ce que d’autres en disent. Il faut d’abord rembourser le producteur qui s’est endetté pour le faire, se serrer la ceinture, faire d’énormes sacrifices. Je suis amené à accepter des cachets minables, et parfois les musiciens sont mieux payés que moi.

Biographie

Henri Dikongué naît et grandit à Yaoundé (Cameroun), dans une famille de musiciens. Il apprend la guitare acoustique avec son oncle et intègre un choeur protestant dont faisait déjà partie sa grand-mère. Il entame à Douala, la ville natale de ses parents, ses premières expériences solo, fortement influencées par le Makossa, le son « officiel » de son pays.

Depuis environ treize ans, il vit en France. Après des études de Droit à Besançon — il y a écrit des morceaux pour le groupe vocal sud-Africain Banthu Maranatha —, il s’installe à Paris en 1989 et suit des cours de guitare classique. Auparavant, il rejoint la compagnie de théâtre et musique « Masque & tam-tam » aux côtés de l’acteur Martin Yog, du chanteur Alfred M’Bongo et du percussionniste Manuel Wandji (aujourd’hui son ami et producteur). Wa (Buda Records), son premier album, déjà enregistré sous la houlette de Wandji, paraît en 1995.

Sorti l’année dernière, C’est la vie (Buda), son dernier album, parmi les meilleurs de 1997, fusionne de fort belle manière mélodies empreintes de Makossa, d’influences occidentale et afro-cubaine. LS

 

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