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Seydou Koné alias Alpha Blondy (1994)

Par Elia Hoimian

Les débuts du trublion du reggae africain. Le jour où Seydou Koné est devenu Alpha Blondy, l’idole d’une génération.

 

Nous sommes au début des années 80. Le «miracle ivoirien» montre ses premiers signes d’essoufflement. La «détérioration des termes de l’échange», terme longtemps ignoré (?) par les économistes locaux fait son apparition. Le stockage des matières premières dans les greniers occidentaux commençait à faire chuter le cours du café et du cacao, qui assuraient un revenu confortable à l’Ivoirien moyen, et un train de vie indécent aux cadres supérieurs et autres dirigeants des «Deux Plateaux», «Cocody», quartiers résidentiels de la capitale. La ménagère, quant à elle, doit faire face à la «conjoncture», ou plus exactement à la récession économique.

Nous sommes également en plein boom zouk, l’ère Kassav, qui enflammait les boîtes hup­pées de la plaque tournante de l’Afrique qu’était Abidjan. Une période qui fait suite aux succès de Sonny Okosun, Ashanti Tokoto et de «sa danse du crapeau», de Prince Niko M’Barga (et son hit «Sweet Motha», en compé­tition avec les stars locales ivoiriennes : Lougah François, Aïcha Koné, Amédé Pierre (avec sa coupe afro légendaire, régnait en maîtres dans les bars des quartiers populaires) et Reine Pélagie. Le Ziglibiti de feu Ernesto Djédjé, seule musique locale à pouvoir s’exporter hors des frontières du pays, en Afrique, faisait la fierté des Ivoiriens.

Les rastas, eux, s’étaient depuis longtemps déjà infiltrés avec Bob Marley, I Jahman, Peter Tosh, Third World. Mais à cette époque, le reg­gae, musique adoptée par les «bris» ou des «vascoyas», appellation des rudes boys locaux, dérangeait une société ivoirienne extrêmement friande de sons américains. Il manquait donc un homme, une voix pour por­ter haut le flambeau des laissés-pour-compte de Treichville, Koumassi, Abobo, Marcory-sans fil (nom donné à un quartier où l’électricité fai­sait défaut), les bas quartiers de la capitale. Et lorsqu’arrive Alpha Blondy, il devient le mes­sie tant attendu. Cet homme, toujours vêtu de Jean, baskets et tee-shirt coloré, plongé dans une bible (!) que je voyais souvent assis devant les locaux de la RTI, la chaîne de télévision nationale, m’intri­guait.

 

« La Côte d’Ivoire ne représente plus que 3 % de mon marché. »

 

Nous sommes également en pleine époque des «opérations coup-de-poings», nom évocateur donné aux rafles massives  : passée une certaine heure, il ne faisait pas bon se balader sans pièce d’identité à Abidjan, en état de siège. Entre deux «délestages» (coupures intempestives d’électricité), les militaires, zélés, s’appliquaient à accomplir minutieusement la tâche qui leur était assigné. Tout Ivoirien ou étranger, d’allure douteuse était vite embarqué et emmené au poste pour vérification d’identité. C’est dans cette période trouble qu’un soir, Georges Tahi Benson, l’animateur vedette de la télévision ivoirienne présente, lors d’une émission de variétés, un jeune débutant : Séidou Koné alias Alpha Blondy.

Lever de rideau ! La sirène de police, bien connue de la population, en signe d’intro, retentit. La communion avec le public est rapi­dement établie. «Brigadier Sabari» («Pardon bri­gadier»), dans le fond très marrant, tombait à pic pour réveiller une jeunesse ulcérée par la brutalité des forces de l’ordre. Il régnait, d’Attiécoubé à Treichville en passant par Yopougon (quartiers populaires), et même Cocody, comme un vent de folie. Dès la fin du spectacle, tous les jeunes, comme à leur habi­tude, se retrouvent dehors pour commenter l’événement. Ils le tenaient, enfin, leur porte-parole. Le lendemain, Alpha Blondy était déjà une star. Même les «brigadiers», légèrement égratignés par cette chanson, ont succombé au charme. En l’espace d’un mois, le titre est devenu un hymne national. De Korogho à Bassam (2) en passant par Dimbokro ou Bouaké, tout le monde n’avait plus qu’Alpha Blondy sur le bout des lèvres. Alpha, le héros des masses était né !

«Sweet Fanta Diallo», l’histoire d’une fille qui court les rues, «Cocody Rock», «Rasta Poué» (rasta déchiré), qui pose les différents degrés d’un amateur de ganja «en état», ont vite fait de sceller l’union d’Alpha avec les «bris» du pays. Les mères et les branchés disco-funk se le sont également approprié. Dès qu’Alpha faisait son apparition dans les rues de la Capitale, il était immédiatement suivi par une nuée d’admirateurs (gamins et adultes). Je me souviens encore de ce concert mémorable en 1984 (?) dans un stade Félix Houphoüet Boigny plein à craquer, comme pen­dant un match Asec-Africa, les deux équipes de football phares du pays. Un véritable événe­ment ! Alpha, était le seul artiste à pouvoir rem­plir le plus grand stade de la Côte D’Ivoire. Un concert exceptionnel où Alpha souffle de tous les feux. Jamais vu Blondy aussi flamboyant, aussi «fou». Mêmes ses concerts parisiens ne sont pas à la hauteur de la prestation qu’il a donné ce jour-là.

On ne fredonne plus que ses refrains : l’éton­nant «Sébé Allah Hé, Sébé Allah Hé, Sébé Allah Hé, Sébé Allah Hé, Se» (le pouvoir est dans les mains de Dieu) et les fabuleuses pre­mières versions de «Kiti» (le jugement dernier) et «Dji» (l’eau) me donneront toujours la chair de poule.

Mais la Côte d’Ivoire est devenue trop étroite pour Alpha. Il pense à l’Afrique, et rêve de conquérir le monde. Le monumental Jérusalem, enregistré avec les Wailers, va le propulser sur tous les hémisphères. Il est si populaire qu’il ose braver les foudres de ses premiers admirateurs en dédiant une chanson à son prési­dent : «Dja Houphoüet». Ils ne le lui pardonne­ront pas. Mais qu’importe ? La Côte d’Ivoire, selon ses dires, « ne représente plus que 3 % de son marché. » Oui, Alpha parle de marché et de couronne, mais oublie de respecter ses engage­ments envers NRJ et annule un concert pro­grammé au Zénith. Il se «réfugie» alors dans son pays, près des siens pour dit-il «régler des problèmes personnels, s’occuper de sa famil­le», de celle de son ami défunt Fulgence Kassy, autre animateur de talent de la RTI, et symbole de toute une jeunesse. Il se construit une superbe villa sur les collines de la Riviéra 2 (quartier de cadres supérieurs), sort une cassette locale, avant de revenir avec Massada, soutenu par le salsero-flûtiste Boncana Maïga.

Après quelques ennuis de santé, Alpha est de nou­veau parmi nous avec Dieu, un album haute­ment spirituel. Lire l’interview Les tribulations de Blondy .

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