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Roy Ayers : connexion africaine (1994)

 Propos recueillis par Leonard Silva

Après une période d’oubli, Roy Ayers fait son retour. Grâce aux rappeurs qui samplent ses titres, et à son nouvel album Double Trouble. Roy Ayers, plus qu’un musicien jazz, Roy a révolutionné l’approche du vibraphone en poussant son champ d’application hors des sentiers traditionnels. En y ajoutant les pulsions soul et funk. Entretien avec un monstre et une icône du jazz et du funk.

 

Roy Ayers fait son apprentissage aux côtés de Hampton Hawes, Elmo Hope, Teddy Edwards, du flûtiste Herbie Mann, parmi d’autres, dans la dure école du jazz, au début des années soixante. C’est en 1963 qu’il enregistre son premier album, West Coast Vibes pour United Artists, sous la houlette du génie de la critique jazz, le britannique Leonnard Feather. C’est le début d’un long parcours qui, faute de lui avoir assuré une renommée planétaire, lui a apporté la reconnaissance.

Roy Ayers, dauphin de Lionnel Hampton – qui lui a offert (à l’âge de cinq ans) une paire de taloches à la fin d’un concert doté de vibraphone d’un nouveau langage. En fait, Roy a complètement révolutionné l’approche de l’instrument, en poussant son champ d’application hors des sentiers traditionnels. Il va ainsi y rajouter les pulsions soul et funk tout en préservant sa base jazz. En outre, il a poussé, pendant les glorieuses années 70, l’alchimie à l’extrême en y introduisant le swing beat, le gimmick funk actuel, avant la lettre. Sur la liste des merveilles issues de cette savante fusion jazz-soul-funk, on note Get On Up, Get On Down, paru en 1975. Grâce à ce morceau, le « funky vibesman » fera le tour des clubs non seulement de la Big Apple, mais aussi ceux d’autres grandes villes des Etats-Unis. Reconnue à la maison, son innovation traverse l’atlantique pour s’installer sur les rives de la Tamise. Les fans de Roy y sont nombreux. Mystic Voyage, Feeling Good, et Africa Center Of The World – enregistré avec Fela Anikulapo Kuti et sublimant ses racines africaines et une conscience noire -, Let’s Do It (Polydor) et Star Booty With Ubiquity (Elektra), tous ces albums témoignent de la vitalité créative du vibraphoniste.

Au crépuscule des années 70, sa réputation n’est plus à faire. Ses disques font le tour de la planète, et des morceaux tels que « Everybody Loves The Sunshine », « Running Away », « Red, Black & Green », « Freaky Deaky » deviennent des titres cultes pour les « clubbers ». Aujourd’hui, le public européen s’intéresse de nouveau à cette époque de Roy. D’autre part, des rappeurs comme A Tribe Called Quest, Monie Love, The Cookie Crew, se servent de sa musique comme samples. Toutefois, les années 80 constituent sa période en demi-teinte. Ses albums, In The Dark, You Might Be Surprised. I’m The One ( For Your Love Tonight) (CBS) sont passés relativement inapercus. Situation identique avec Drive (1988) et Wake Up (1989) sur Ichiban Records, et son dernier opus, Double Trouble avec notamment, la participation de Rick James, rescapé de l’écurie Motown. Rencontre avec l’un des dinosaures de la période funk.

Black News : Vos passages européens sont plutôt discrets. Que faites-vous en ce moment ?

Roy Ayers : Ces derniers mois, j’ai essentiellement passé mon temps sur la route. Avec mon groupe, je viens juste de donner une série de concerts à Cuba, où nous avons joué notamment au Havana Jazz Festival. Les gens, à Cuba, ont réagi plutôt favorablement à notre musique, et nos contacts avec les musiciens locaux ont été très positifs. J’attire, au passage, l’attention sur la richesse musicale de ce pays. Il y a tellement de musiciens là-bas. C’est dommage qu’ils ne soient pas connus dans le monde et en particulier aux Etats-Unis où, du fait des sanctions contre leur pays, ils ne peuvent pas se produire. J’espère que ces sanctions seront bientôt levées, car c’est aberrant que les musiciens ne puissent pas s’exprimer. La musique est un art libre et universel. En attendant, il faut malheureusement vivre avec…

 

« J’ai toujours eu un profond respect pour mon héritage africain… bien avant d’y aller, j’avais enregistré plusieurs disques avec des schémas africains…Red, Black, And Green que j’ai écrit en 1973 a éveillé la conscience de beaucoup d’Africains-Américains.»

 

Après la Havane, nous nous sommes produits en Angleterre dans les clubs de jazz de Ronnie Scott, à la fois à Londres et à Birmingham. Nous irons ensuite en suisse et en Allemagne, avant de revenir aux Etats-Unis, de là nous irons au Japon. En matière d’enregistrements, nous venons juste de finir un nouvel album live pour le Ronnie’s Scott Jazz House Label qui devrait paraître à la fin de l’année. Il s’agit de mon quatrième album live pour ce label.

B.N. : Outre cet album pour Ronnie’s, vous venez de finir votre nouvel album. Qu’est ce qui a changé dans votre musique ?

R.A : En fait, ce qui a changé, ce sont surtout les musiciens qui m’entourent. Tous excellents d’ailleurs. Au saxophone, j’ai le brillant Rick Husking de Brooklyn ; à la batterie, James Davis ; Zachary Brown à la basse… Double Trouble, notre nouvel album, sort sur mon propre label.

B.N. : Y avez-vous concocté des surprises ?

R.A. : Un peu… Rick James participe à deux duos avec moi, le reste de l’album a été enregistré avec mon propre groupe. D’autre part, j’ai repris deux anciens morceaux, « Everybody Loves The Sunshine » et « Running Aways »  en version new jack swing. Ces deux titres sont donc différents de ce que vous avez pu écouter dans le passé. Et le reste de l’album est constitué de nouveaux morceaux. Voyez-vous, je me tourne en quelque sorte vers l’avenir. Je suis bien conscient que beaucoup de gens voudraient que je revienne à mon ancien répertoire, mais lorsque j’enregistre un album, mon souci est d’y intégrer de nouvelles compositions.

B.N. : Y a-t-il une différence d’approche entre votre travail de studio et celui sur scène ?

R.A. : Oui, à certains égards. Même si quelquefois, nous enregistrons live en studio. Mais il y a effectivement une différence d’approche. Par exemple, les versions live de « Everybody Loves The Sunshine » et « Mystic Voyage » (1975), très demandés à l’heure actuelle par le public, font bien évidemment l’objet d’une autre démarche, à la fois rythmique et harmonique. Quant à l’aspect écriture et créativité, il est essentiel de communiquer aux gens du nouveau matériel, lorsque j’entame une nouvelle production.

B.N. : On a de plus en plus l’impression que vous renouez avec une forme plus radicale de jazz, tout en préservant quelques éléments funky. Aujourd’hui, quels souvenirs avez-vous des années 70 ?

R.A : C’est vrai que toute ma carrière a été parsemée de hauts et de bas,d’expériences et de périodes plus ou moins créatives. Une carrière également marquée par une alternance, entre une musique instrumentale et une production dans laquelle des chants étaient présents. Toutefois, ce qui est intéressant de remarquer, dans les derniers temps, c’est le fait que toute une génération de rappeurs, tels que X-Clan, The Brand New Heavies, Fresh Prince, Daddy K., et beaucoup d’autres, ont eu des hits sur des samples de certains de mes titres. C’est vrai que financièrement, tout cela m’apporte quelque chose. Mais c’est surtout la reconnaissance de ma musique, des sonorités que j’ai concocté dans les années 70, qui est importante. Inutile de dire que cela m’honore beaucoup.

 

« J’ai été très heureux que Fela m’invite au Nigeria en 1979. De cette période, je retiens surtout l’importance de notre échange, car j’essayais de créer une sorte d’unification avec des musiciens tels que lui… »

 

B.N. : Vers la fin des 80, vous avez commercialisé, en Grande-Bretagne, une vidéo de votre séance avec Fela, en même temps que l’album Africa Center Of The World. Qu’avez-vous tiré de cette expérience nigériane ?

R.A. : J’ai toujours eu un profond respect pour mon héritage africain. Cela fait que je me sens concerné par tout ce qui se rapporte à cet héritage, son histoire et ses modes d’expression… et j’inclus dans tout cela ma famille et le peuple africains dans sa globalité. Bien avant d’aller en Afrique, j’avais déjà exaucé ce vœu, en enregistrant plusieurs disques avec des schémas Africains… à ce moment-là, je cultivais déjà une conscience africaine. Même si mes disques n’étaient pas entièrement dédiés à l’Afrique, il y avait toujours des références Africaines. J’ai en permanence voulu être positif vis-à-vis de mon héritage Africain, en abordant des aspects dont j’avais connaissance. Red, Black, And Green, que j’ai écrit en 1973 était, à cet égard, très important pour moi. Car il a éveillé la conscience de beaucoup d’Africains-Américains. Ces derniers, et même ceux qui n’avaient jamais pensé aller en Afrique, on commencé à apprendre des langues comme le Swahili et le Yoruba, à mettre des habits africains. Il y avait une réelle volonté de se lier à l’Afrique. Cet engouement persiste encore aujourd’hui… s’agissant de Fela (une pause), j’ai été très heureux qu’il m’invite au Nigeria en 1979. De cette période, je retiens surtout l’importance de notre échange, car j’essayais de créer une sorte d’unification avec des musiciens tels que lui. Cela crée une atmosphère internationale, une unité d’esprits, car il y a une similarité des pensées entre Fela et moi. Il est très politisé et de ce fait, il désapprouve beaucoup de choses qui se font dans son pays. Je pense qu’il a raison, quand on voit la souffrance des populations au Nigeria et le poids évident que représente la corruption massive dans la société nigériane. De là vient tout son défi politique à l’égard des autorités de son pays. Il s’est d’ailleurs une fois présenté à l’élection présidentielle. Nous sommes restés très proches et je respecte beaucoup son talent, sa musique et sa philosophie.

B.N. : Vous êtes aussi un activiste vocal. Face à ce fléau et à la violence qui en découle au sein de la jeunesse noire américaine, qu’elle est aujourd’hui votre position ?

R.A. : Le problème de la drogue me touche beaucoup, tout comme la plupart des familles aux Etats-Unis. Il est important que les gens sachent que l’herbe et la cocaïne n’y poussent pas. Donc leur existence à l’intérieur du pays est le fait de trafiquants qui les importent… Tenez ! Los Angeles, par exemple : J’y suis né, je connais bien la région et je sais que depuis longtemps, les mauvaises vibrations découlant du trafic et de la consommation de drogue ont servi à perpétuer une image négative des jeunes Noirs, à faire en sorte que ces derniers soient négatifs face à la vie… Aujourd’hui, on est devant un phénomène qui va au-delà des régions comme L.A. ou New York. Le fléau a pris une ampleur nationale. Les jeunes sont programmés pour entrer dans ce cycle infernal qui est le trafic de drogue. Tous ces jeunes noirs ne cherchent pas à trouver un emploi et finissent pas tomber dans le trafic. Ils préfèrent vendre de la drogue parce que cela rapporte plus que de travailler normalement. Autrement dit, pourquoi travailler pour gagner environ 300 dollars par semaine, voilà leur raisonnement. Ils sont souvent arrêtés et relâchés, ils recommencent, vont à nouveau en prison, sont une fois de plus relâchés… c’est un cercle vicieux. Le problème reste insoluble. Et cela malgré l’activisme de Jesse Jackson et d’autres hommes politiques dont je parle d’ailleurs dans mes morceaux : « Crack Attack », « I’mThe One For Your Love », « Crack Is In The Mirror », « Wake Up ». Le crack est socialement dévastateur et radicalement pernicieux pour la santé car il provoque la décomposition des cellules cérébrales.

 

« …Des tonnes de cigares cubains sont exportés vers les Etats-Unis, mais personne n’a le droit de les acheter. En revanche, on peut facilement trouver de la cocaïne… il y a quelque chose qui cloche. »

 

B.N. : Est-ce l’une des causes majeures de la déchéance de la société noire-américaine ?

R.A. : Oui, d’une certaine façon, on peut chercher là la cause de sa déchéance car ce problème est une réalité. Tous ces jeunes y sont poussés. Au risque de paraître démodé et conservateur, je crois que seules les études sont une réponse à cette situation. Je vois, par exemple, qu’une partie des jeunes Noirs issus de l’université ou avec une autre formation, à l’heure actuelle, arrivent à trouver de bon emplois. Pourquoi ? Parce qu’on reconnaît leurs capacités à assumer de hautes responsabilités. A ce propos, je me suis aperçu, à notre retour de Cuba, que des tonnes de cigares cubains sont exportés vers les Etats-Unis, mais personne n’a le droit de les acheter. (Roy devient ironique) En revanche, on peut facilement trouver de la cocaïne… il y a quelque chose qui cloche.

B.N. : On remarque aussi que les jeunes s’intéressent à Malcolm X. Votre avis sur ce revival des pensées de Malcolm…

R.A. : Une telle démarche est importante, même si elle est, d’une certaine façon, tardive, car les Noirs s’aperçoivent seulement maintenant de la grandeur de Malcolm X. Malcolm était un homme courageux et de grande valeur. Quand je pense à lui, je pense à une personne de grande connaissance, douée d’une formidable aptitude à communiquer avec les gens, sans déviation ni violence. Il a appris la vie en tirant des leçons de ses expériences quotidiennes. C’est pourquoi il a voulu apprendre aux gens, aux Noirs en particulier, a se défendre. Malcolm X a voulu faire comprendre aux jeunes Noirs que la vie pourrait être beaucoup mieux pour eux. Je crois qu’ils ont compris sa philosophie. Sans vouloir rabaisser qui que ce soit, je rajouterai toutefois que sa contribution à la cause noire a été de loin la plus importante.

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