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samedi, octobre 20, 2018
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RIP Jalal, « The Grandfather Of Rap » (1944-2018)

Propos recueillis par Leonard Silva

 

Jalal, vient de nous quitter. Nous l’avions rencontré à l’occasion de son album solo, censuré. Voilà 25 ans qu’il appelait au sursaut contre l’oppression. Hier boycotté et suivi par le FBI, avec ses amis des Last Poets, aujourd’hui, censuré, Jalal, continue néanmoins sa croisée…

 

Jalal, de The Last Poets, vient de tirer sa révérence, à l’âge de 73 ans ! Membre de  The Last Poets, créé le 19 mai 1968 (date anniversaire de MalcolmX), au Parc Marcus Garvey de Harlem – que de symboles -, ils étaient considérés, avec Gil-Scott Heron comme les ancêtres du rap. Ils sont également les premiers à introduire le concept de « Jazzoetry » (contraction de jazz et de poésie).

Jalaludin Mansur Nuridin, est né en 1944 à Brooklyn. En 1968, il rejoint les Last Poets, formé quelques mois auparavant par Omar Bin Hassan (qui poursuit une carrière solo) et Abioudun Oyewole. La mort en octobre 1995 de Sulieman El Hadi, a sonné la fin de l’utilisation du nom Last Poets. Et pour cause.

Celui qui a enregistré en 199 avec Jimi Henrix le single « Doriella du Fontain » sous le pseudonyme de Lightninv Rod, écrit en 1971 pour les Last Poets le séminal « Mean Machine », et rendu hommage à Coltrane et à d’autres figures essentielles du jazz, a été .en 1973, l’instigateur du premier manifeste rap (« The Huslers’ Convention » with Kool & The gang, Billy Preston, Tina Turner….). Avec ses copains des Last Poets, il a du faire face aux pressions et intimidations du FBI qui voyait en eux une mauvaise influence sur la communauté noire. Celui qui, de 1973 à 1990, s’est consacré aux performances des Last Poets, poursuit donc son chemin sur son propre patronyme, flanqué d’un « Grandfather of Rap ». Une étape commencée en 1991, à Londres avec On U Sound .(Adrian Sherwood, Skip McDdhald, Douglas Wimbish…) qui a remis Jalal sur orbite, avec notamment le single « Mankind » (1993, On The One) et l’album du nom de son label, On The One (1996). Mais un contentieux avec Warner va l’obliger à trou­ver d’autres moyens de diffusion pour son dernier album, The Fruits Of Rap, (1997, One The One/Musidisc) enregistré en 1991, remixé l’année dernière à Paris, à l’origine de cette discorde. Nous l’avons rencontré dans son appartement parisien.

Black News : Pourrais-tu nous expliquer les raisons qui t’ont amené à reporter de six ans la sortie de The Fruits Of Rap ?

Jalal : C’était indépendant de ma volonté. La vérité, c’est que la maison d’édition (Warner Chappell-London) qui en avait financé la production ne savait pas, à la fin, comment le commercialiser. Je dirais Même qu’ils n’y ont rien compris. Le contenu véhicule des informations auxquelles ils n’avaient vraisemblablement pas l’habitude de faire face. Donc ils se sont bloqués là-dessus et je n’ai eu d’autre alternative que de créer mon propre label afin de le sortir. J’ai eu le sentiment d’avoir été poignardé dans le dos. Tu vois, le genre de situation où quelqu’un, par le biais d’un coup de téléphone, a le pouvoir de tout bloquer ? Or, aucune raison ne justifiait cette attitude… (pause) C’était peut-être à cause de mon âge, ma couleur de peau, ma religion ou de ce que je disais dans l’album ? Enfin, je me pose toujours la question. Après des négociations très serrées, j’ai pu finalement sortir le disque sur mon propre label, de façon à ce que Warner puisse récupérer, par la suite, I‘argent investi et que je puisse faire passer mon message au public.

BN : Est-ce que le fait que les Last Poets aient eu dans le passé, des problèmes avec les Maisons de disques américaines ne les a pas influencés ? N’y avait-il pas la main invisible de Warner-USA ?

J : En réalité, mon contrat d’édition avec Warner-Londres n’a rien à voir avec la maison américaine. Franchement,je ne sais pas si il y a eu des interférences. ce que je sais, c’est qu’avec Fruits Of Rap 

mon but était d’élever le débat au sein du rap, de parler de choses intelligentes, en opposition au gangsta rap ou aux rivalités de pacotille entre East et West Coasts. J’ai voulu établir la différence entre le rap et la poésie, car tu peux faire du rap à partir de la poésie, mais pas le contraire. La poé­sie peut se publier. Et moi, je couvre à la fois l’aspect littéraire et audio de la poésie. Maintenant, s’il y a eu une quelconque influence de la part de Warner-USA, la seule chose que je peux dire (en rimes), c’est qu’il s’agit de magouilles de coulisses afin de perpétuer le rêve de conquête mondiale de la machine infernale. L’expérience m’a montré qu’on ne sait jamais de quoi ils sont capables.

 

« Weber a trouvé « Mr NeverMind » très embarrassant. C’était un texte sur la pédophilie, et je pense que c’est ce qui a motivé cette censure discriminatoire ( …) Tous les DJ’s qui passaient nos disques ont été renvoyés et nos albums, rayés des playlists… »

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BN : Pourquoi le morceau « Mr NeverMind » a-t-il disparu de l’album ?

J: Well, (long soupir)… En fait, Warner l’a trouvé très embarras­sant : c’était un texte sur la pédophilie, et je pense que c’est ce qui a motivé cette censure discriminatoire. L’histoire parle d’un pédophile qui aborde un enfant sur un vélo et qui essaie de le persuader de monter dans sa voiture. L’enfant s’y refuse et réplique que si le pédophile le kidnappe, il s’échappera par tous les moyens. Ce qui a inspiré « Mr NeverMind », c’est l’histoire d’un gamin anglais de douze ans qui a été kidnappé, violé et retrouvé plusieurs jours après, dans le coffre d’une voiture à environ 30 kilomètres de chez lui. En tant que parent, j’ai trouvé qu’il était de mon devoir d’avertir les enfants contre ce genre d’adultes dépravés qu’ils pourraient croiser. Six ans après ce qui s’est passé avec « Mr NeverMind » et avec le recul, je dis que l’avertissement – à la lumière de ce qu’il se passe en Belgique (l’affaire Dutroux Ndlr), en Angleterre et dans d’autres pays européens -, aurait pu être utile aux parents d’enfants victimes de pédophilie.

 

« Le mot rap est d’abord apparu dans les films de gangsters des années 30 et 40. Il signifie en général « Indictement » (acte d’accusation). Il n’est pas rare d’en­tendre dire : « I’m not taking the rap » ou « Don’t put the rap on me » (Ce n’est pas ma responsabilité/Ne m’accusez pas). »

 

BN : Pourquoi avoir choisi comme titre The Fruits Of Rap? Et quelle est la différence entre ta poésie et le rap d’aujour­d’hui ?

J : Penchons-nous un moment sur le mot rap. Il est d’abord apparu dans les films de gangsters des années 30 et 40. Il fait donc partie du lexique américain. Aux Etats-Unis, il signifie en général « Indictement » (acte d’accusation). Il n’est pas rare d’en­tendre dire : « I’m not taking the rap » ou « Don’t put the rap on me » (Ce n’est pas ma responsabilité/Ne m’accusez pas). Par exemple, le casier judiciaire de quelqu’un qui a été condamné à plusieurs reprises se dit « rap sheet ». Donc le mot fait partie de notre langage quotidien depuis longtemps.

En ce qui nous concerne, au début des Last Poets, on utilisait le mot « rapping » pour désigner un débat intelligent sur le quoti­dien des gens, c’est à dire la situation scolaire, militaire, la poli­tique du gouvernement, les problèmes qui touchaient notre communauté ou pour parler des filles qu’on aimait. Nous n’avons jamais voulu faire du rap un commerce. Notre but était d’éveiller la conscience politique des Africains-Américains, libérer leur esprit, leur faire prendre conscience des problèmes liés à 400 ans d’esclavage. De 1969 à 1975, il n’y avait pas de groupe de rap. Ce qu’il s’est passé, c’est que tous les dj’s qui passaient nos disques ont été renvoyés et nos albums, rayés des playslists car très politiques. Nous tenions à nous exprimer sur la vie réelle du ghetto. Et après, est apparu le Sugarhill gang, un collectif de dj’s qui a commercialisé le rap à l’aide de musique pré-enregistrée ; ce qui, à l’époque, a été perçu comme le nec plus ultra. Et dans leur sillon est arrivée une deuxième génération de rappeurs tels que Grandmaster Flash, Kurtis Blow, LL Cool J et bien d’autres. De toute façon, quand les Last Poets sont arrivés sur la scène, on n’appelait pas ça « rap », on disait « spoken word ».

 

« Notre rap était destiné à libérer le subconscient de l’Amérique noire sur l’héritage de l’esclavage, et informer l’Amérique blanche que les Noirs en étaient conscients. »

 

Bien que notre but n’était pas de le commercialiser, dans la société américaine, tout est orienté vers la production de masse, avec le but de maximiser les profits. Il ne faut surtout pas heurter les gens… et nous étions provocateurs ; nous interpellions les esprits. Donc, on ne pouvait pas le vendre. Notre rap était révolutionnaire, il se destinait à libérer le subconscient de l’Amérique noire sur l’héritage de l’esclavage, et informer l’Amérique blanche que les Noirs en étaient conscients.

BN : Il n’y avait donc pas d’espace pour votre genre d’expression ?

J : (Très vif) Non, non ! Le problème n’était pas d’avoir ou pas la possibilité de s’exprimer. Le problème est que la revolution des Africains d’Amérique en cours dans ces années 60 et 70, a été éclipsée par la guerre du Vietnam. Et en Amérique, tout est question de mode, à partir du moment où on peut en tirer rune satisfaction financière. Donc l’establishment ne pouvait pas être sensible à une poésie qui raconte la souffrance émotionnelle et spirituelle d’un people opprimé. D’ailleurs, tous les activists noirs ont du adopter un profil bas, partir en exil ou ont été éliminés. Ent ant que Last Poets, nous étions une partie de cette revolution là, basée sur sur des valeurs africaines. Nous avons pensé que pour que notre forme d’expression véhicule une force culturelle, il était indispensable d’y inclure des percussions, qui sont l’âme de l’Afrique.

La commercialization à outrance du rap aujourd’hui – avec ces samplings, beats électroniques et autres gadgets -, lui a enlevé toute sa substance culturelle. Contrairement à nous qui nous adressions au pouvoir en place, les rappeurs, à quelques exceptions près, préfèrent se livrer à des joutes verbales insipides. La musique et les mots ont perdu de leur force, car la difference entre eux et nous, c’est non seulement on était accompagnés de musiciens, mais en plus notre rap s’adressait aux gens de tous âges. Aujourd’hui, c’est une histoire de générations. Ils ne parlent qu’à la leur.

Jalal, The Fruits Of Rap (One The One/Musidisc)

 

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