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lundi, juillet 23, 2018
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Pourquoi Muhammad Ali reste le symbole de notre virilité

Par Elia Hoimian

 

Le  à Scottsdale, en Arizona, une flamme s’est éteinte. Mais ses étincelles incandescentes continuent de flotter encore dans l’air de notre histoire. Le Roi est mort, vive le Roi ! Son aura continue de nous hanter, de nous rappeler tout le chemin parcouru, mais nous rappelle encore que le combat de notre fierté est encore à gagner. Ali a été, est et sera toujours notre fierté, le symbole notre virilité…

 

L’image poignante de Muhammad Ali, hésitant, digne, la flamme olympique à la main, aux derniers J.O. d’Atlanta a ému le monde entier. La remise de ce titre dépassait le simple symbole. C’était un fait historique. Premier boxeur objecteur de conscience, il a marqué de son empreinte une histoire faite de douleurs et de fierté renouvelée… Quelle revanche sur le destin !

 

Classius Clay

Trente-six ans auparavant, Cassius Clay avait balancé cette médaille olympique dans le fleuve Ohio, suite à une altercation avec un gars qui voulait la lui prendre, de force. Etrange ! Mais cette réaction est amplement justifiée pour le jeune Clay qui commençait à sentir le poids de cette médaille olympique, lourde de significations. Il l’avait gagnée pour un drapeau qui n’avait incorporé son peuple que lorsqu’il en avait besoin, quand il ne l’avait pas envoyé simplement en premières lignes aux fronts. Mais plus encore, c’était l’emblème du pays qui ne reconnaissait aucun droit aux siens.

Un titre obtenu aux J.O. de Rome de 1960, qui le sortait de l’anonymat médiatique ; il les stupéfia par ses déclarations à l’emporte-pièce. Il remplira fièrement leurs colonnes pendant plusieurs décennies. La marque des grands.

Le destin a voulu que le vol de son vélo pendant la foire-exposition annuelle du Gymnase Columbia, le conduise à Joe Martin, le flic à qui il s’en est plaint. Dirigeant de la salle, Joe le prend sous son aile et lui enseigne les rudiments du métier, afin de « pouvoir corriger son voleur » lorsqu’il le rencontrerait. Il avait alors 13 ans.

Si le destin ne s’en était pas encore mêlé, Clay n’aurait jamais fait partie de notre histoire. Il faillit déclarer forfait aux J.O. de Rome : il avait peur en avion. Et c’est Joe Martin qui l’a convaincu d’y aller, gagner cette médaille qui lui ouvrirait la porte du milieu professionnel. Déjà à cette époque, Clay avait la fougue, la volubilité et cette force de caractère qui ont fait de lui un héros à son retour aux Etats-Unis.

 

MUHAMMAD ALI

 

La même année il commence sa carrière pro. Il prend pour entraineur l’ancien champion du monde, Archie Moore qu’il vire assez vite pour Angelo Dundee, rencontré deux ans plus tôt. Pour son seizième combat, il rencontre le même Archie Moore, 48 ans et 227 combats à son actif. Archi Moore ne dépassera pas le 4e round. Comme l’avait annoncé Clay ! Il a alors 20 ans, et se donne pour objectif de battre le record de Floyd Patterson, en devenant le plus jeune champion du monde des poids lourds, avant ses 21 ans. Il battra Floyd deux ans plus tard, après sa victoire légendaire sur Sonny Liston, la même année. Dans une atmosphère de menaces de mort sur Clay, récemment converti à l’islam. Auparavant, Clay avait acheté un autobus sur lequel il avait inscrit : « Liston a du punch, mais je l’aurai au 8e round ». A 22 ans, Clay a arraché le titre de champion du monde à Liston. « Je suis le roi du monde, je suis un vrai dur, je suis le plus grand, j’ai secoué le monde », déclare Ali qui se débarrasse de son nom hérité par les siens de l’esclavage, Cassius Marcellus Clay, « indigne d’un champion du monde »  et devient Muhammad Ali.

Ali et Kwame NKruma

Un an plus tard, match-revanche Ali-Liston. Des menaces d’attentat planent encore sur Ali. Son compagnon Malcolm X avait été battu à New York trois mois plus tôt ( à Harlem), et beaucoup étaient persuadés qu’il serait le prochain. Le FBI est alors obligé d’assurer sa sécurité. Ce combat donna lieu à de vives polémiques. Le monde de la boxe cria au combat truqué. La droite qui étala son challenger, Liston, était allé si vite que même avec la caméra, on ne pouvait en être convaincu : il fallait découper le ralenti pour s’apercevoir que le coup avait été bien porté. Ce que démontre assez bien When We Were Kings, le film-documentaire, qui présente les explications d’Ali. Un titre qu’il défendit victorieusement à dix reprises. Son dernier combat allait marquer le nom de son adversaire, Zora Folley, dans l’histoire de la boxe, en étant le dernier adversaire de l’objecteur de conscience.

En effet, quelques mois plus tôt, Ali avait été appelé sous les drapeaux. Sa réponse : « Entre la prison et l’armée, je choisirai la prison ». Tous les Etats lui retirent alors ses licences. Son titre, également. Ali refuse néanmoins de participer à la guerre du Vietnam et proclame : « Ils ne m’ont jamais traité de Nègre, ils ne m’ont rien fait ». Il devenait ainsi le premier sportif objecteur de conscience de toute l’histoire de la boxe et des Etats-Unis. Mais les tribunaux ne lui reconnaîtront pas ce statut. A deux reprises, il avait réussi à éviter l’incorporation en bataillant. L’Amérique n’en revenait pas ! Même le récalcitrant James Brown, et la légende de la boxe, Joe « le Bombardier » Louis, symboles de fierté noire, ont été soutenir les troupes au Vietnam. Pas Ali. Menaces de mort, lettres d’insultes, rien n’y a fait. Ni le télégramme d’un autre champion du monde, Jim Tunney, qui lui reprochait « de déshonorer son titre, le drapeau américain et les principes qu’il représente ». Réponse d’Ali à l’Amérique : « Je vais me conduire en homme, j’irai devant les tribunaux et si je perds, j’irai en prison ». Quel homme pouvait prendre un tel risque face à ce sujet si délicat qu’est le patriotisme, un consensus chez tous les Américains, les Noirs y compris. Ali, inébranlable, réplique « Quels que soient les persécutions et les châtiments, je reste fidèle à mes principes religieux. Je préfère être fusillé que renier Elijah Muhammad et l’Islamique. »

Ali fut interdit de combat pendant 3 ans et demi, avant que la cour Suprême n’annule sa condamnation. Il peut alors repartir à la reconquête de son titre, contre Joe Frazier qui lui inflige sa première défaite.

31 mars 1973, San Diego. Ali affronte Ken Norton. Toujours les mêmes menaces d’attentat. Ali, la mâchoire fracturée dès le 2e  round, arrive au terme de la rencontre, mais perd le combat. Il prendra sa revanche six mois plus tard. Il peut alors affronter George Foreman, le nouveau Champion du monde, vainqueur de Frazier  qu’Ali avait également battu, en match-revanche dans une « Guerilla In Manilla », soirée sulfureuse et intense en émotions.

George Foreman, Mobutu et Ali

 

RUMBLE IN THE JUNGLE

 

L’âme de Patrice Lumumba plane sur le Zaïre, mais le cœur du pays ne palpite plus qu’au rythme des déclarations tonitruantes d’Ali. Un matos impressionnant pour un événement historique. Les grands artistes africains rencontrent pendant plusieurs jours leurs homologues américains dont James Brown, The Spinners, BB King, pour une série de concerts dans le stade, où se déroulera le combat.

Mobutu joue ici sa carte internationale. L’ancien officier autoproclamé « Maréchal-Président » assassin de Patrice Lumumba, le premier ministre d’alors, a pris le pouvoir, avec la complicité de l’ex-colonie, la  Belgique. Il trouve là le moyen de soigner son image. L’ancien protégé de Lumumba et alcoolique invétéré pendant l’époque de son coup d’état, s’arroge le triomphe des Zaïrois, qu’il a pompé de 10 millions de dollars pour payer le cachet de ce combat. Le tyran pavane, avec sa garde rapprochée, devant les caméras ; ses photos couvrent la ville, les pauvres Zaïrois, appelés à magnifier un nom et un pouvoir marqués par la trahison, chantent ses louanges sous un soleil implacable…

Don King, lui, mise toute sa carrière dans ce défi qui semblait compromis par la blessure de Foreman pendant l’entrainement. Il sera simplement reporté de six semaines. Foreman, un peu perdu dans une Afrique qui ne lui ressemble guère, quitte rarement son Q.G. Il attend seulement l’heure d’exécuter ce « Noir plus clair que lui », mais que les Africains lui préfèrent. Pourquoi ? Il ne comprendra peut-être jamais. Il ne se rend pas encore compte qu’il est en train de faire l’Histoire avec « un héros comme on n’en voit que tous les 50 ans », dixit Spike Lee, également intervenant dans le film. Il ne comprend pas qu’Ali représente notre virilité. Il avait bravé l’Amérique entière alors que le club des pays non alignés constitué par nos chefs d’Etat à l’ONU, se bornait à enregistrer les volontés des ex-colonies. Non, « Big George ne pouvait pas comprendre, lui qui représentait pour nous l’Amérique ‘’ (Malick Bowens). Que cet homme-là avait tout risqué pour ses principes. Que grâce à ce combat, nous avions appris notre premier mot de Lingala : « Ali, bomayé ! Ali, bomayé ! Ali, Bomayé », que l’Afrique allait, pour une fois, dans le même sens, comme l’a toujours souhaité « l’Osageifo » (le guide, le rédempteur) Kwame Nkrumah, le père de l’indépendance ghanéenne, et panafricaniste de la première heure.

 

« Je vais me battre pour le prestige, pas pour moi, mais pour mes frères qui dorment dans les rues aux Etats-Unis, pour les Noirs qui vivent d’allocations Sociales, qui ne mangent pas à leur faim, qui ne savent pas qui ils sont, les Noirs qui n’ont pas d’avenir… »

 

De toute façon, de George Foreman, on ne savait pas grand-chose, sinon qu’il avait battu facilement Joe Frazier et Ken Norton. Mais était-ce vraiment important ? Son adolescence de voleur à l’arraché, d’enfant à problème arrivé au sommet à la force de ses poings, aurait dû nous attendrir, et pourtant… Nous ne pouvions soutenir ce « champion des Blancs », tout comme Frazier. Ali, même marqué par ce détail historiquement explicable, était à nous, rien qu’à nous. Il parlait en notre nom.

« Big George » ne voulait qu’ajouter un nom de plus à sa longue liste de 40 victimes dont 37 battues avant la limite.

Ali, lui, vit un rêve. Il est « dans un avion avec un équipage exclusivement noir, et piloté par un Noir ». Jamais il n’aurait cru cela possible. En Amérique, on leur avait appris à haïr cette origine, à se détester eux-mêmes, à oublier leurs racines africaines honteuses. Ali vivait pleinement son retour à la maison. Le descendant d’esclaves revenait chez lui, auréolé de gloire. Il vadrouille, se mêle à la population, discute, joue, s’entraîne. Ali était heureux. Mais ce combat dépassait les limites du sport. « Je vais me battre pour le prestige, pas pour moi, mais pour mes frères qui dorment dans les rues aux Etats-Unis, pour les Noirs qui vivent d’allocations Sociales, qui ne mangent pas à leur faim, qui ne savent pas qui ils sont, les Noirs qui n’ont pas d’avenir… »

Marcher avec ce titre sur Muhammad Ali Boulevard, où traînent certainement des homeless (SDF) de Louisville, sa ville natale. Le 30 octobre, à quatre heures du matin, le monde retient son souffle. Tout le monde s’attend à l’exécution d’Ali. Mais « Foreman l’invincible » ne finira pas le 8e round. Il ne se souvenait même plus de la fin du combat. Il demanda plus tard à son entraîneur s’il avait été mis K.O. « Ali, boma yé ! Ali, boma yé ! Ali boma yé !… » (Ali, tue-le !). La clameur a envahi le Zaïre, puis s’est propagé dans toute l’Afrique. Notre héros venait, une fois de plus, d’accomplir un miracle. Il l’avait fait ! Encore un signe du destin.

Ali, superbe, comme d’habitude, déclare : « Je vous avais prédit ce qui allait se passer. Il n’en est pas revenu, comme tous les autres poids lourds que j’ai affrontés, que ce soit Frazier ou Norton. » A la question d’un journaliste qui demande si Foreman est toujours un grand champion. Ali répond : « Ne soyez pas injuste, ce n’est pas parce que je l’ai battu qu’il n’est pas un grand champion. » C’était tout Ali. Blagueur, fanfaron, grande gueule, fier, beau, grand mais jamais hautain et toujours respectueux de ses adversaires.

« Chaque homme traverse dans sa vie une période magique où tout lui réussit. Pour Ali, cela se passa au Zaïre. Il connut là la consécration de sa prodigieuse carrière. Il devint un roi parmi les rois, aux côtés du « roi de la soul », James Brown, du roi des promoteurs, Don King, et du maître absolu du Zaïre, Mobutu. Mais Ali se situait à un niveau bien plus élevé que ces hommes : il était devenu à ce moment précis… le roi de l’univers », conclue le producteur David Sonenberg.

Si le combat Ali-Foreman a été le plus chargé d’émotions, celui avec son grand rival de toujours, Frazier, un an plus tard à Manille, a été le plus violent de sa carrière. Mais Frazier ne répondra pas à l’appel de la 14e reprise. Ali conserve son titre qu’il perdra en 1978 à Las Vegas contre Leon Spinks. Il le reprendra six mois plus tard dans le match-revanche. Ali venait à 36 ans de réaliser ce qu’aucun champion du monde des lourds n’avait fait avant lui : reprendre à trois reprises sa couronne. Malheureusement, il la perdra 1980, contre Larry Holmes, son Sparring-partner pour le combat contre Foreman. Il quitta la scène sur une défaite, le 11 décembre 1981 à Nassau, contre Trevor Berbick. Celui-là même à qui Tyson ravira ce titre en 1986. Le destin sans doute…

Le crédit du sportif le plus charismatique de l’histoire (61 combats, 56 victoires dont 37 avant la limite et 5 défaites), est néanmoins intact. Ali a été, est et sera toujours The Greatest.

When We Were Kings de Leon Gast et Taylord Hacford, Oscar 1997 du meilleur film documentaire.

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