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jeudi, novembre 22, 2018
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Portrait : l’autre face du R&B

Par Frédéric Messent

 

Il est de ces artistes et albums qui sont plus attendus que d’autres, sans que l’on sache nécessairement pourquoi. C’est le cas de Portrait qui -s’est signalé en 2018 avec « In The Moment »-, avec All That matters (son second album) confirmait son style particu­lier, dans une scène R&B où le cliché était roi… Entretien.

 

La création musicale (contemporaine) n’est rien moins que l’une des mul­tiples expressions de la mode. Elle s’évertue à décrire de vastes cercles concentriques pour revenir, avec la régularité d’un métronome, sur ce qu’elle a adulé un temps, avant de l’abandonner à nouveau. Certains pourtant n’hésitent pas à opter de se tenir à l’écart des standards du moment ; le chemin vers la reconnaissance n’en est que plus long ; ils en sont d’autant plus remarquables.

Portrait symbolise incontestablement le renouveau d’un esprit et d’un concept. Un esprit et un concept qui nous ramènent au début des années 80, lesquelles allaient sonner le glas d’une production basée sur de l’ins­trumentation live au profit des synthés et autres samplers. Ce quatuor, formé d’Eric Kirkland, Irving Washington III et Philip Johnson, autour du leader, Michael Angelo Saulsberry, ouvre les hostilités en 1992 avec un album éponyme. Il dépassera les 400 000 exemplaires outre-Atlantique. «Trois ans ont été nécessaires pour former le groupe et sortir ce premier trente», entame Saulsberry, à l’occasion d’une conversation téléphonique.

«Nous aurions sûrement pu faire plus si on s’était conformé aux principes de la production dite mainstream. C’est tellement facile. Aujourd’hui, tu n’as plus besoin d’être musicien pour sortir un disque; C’est à la portée du premier gamin venu. Tu n’as qu’à trouver le bon producteur, et tu te retrouves dans le Billboard… Mais c’est aussi courir le risque de tout perdre, si tu te fais jeter par ton mentor. Eric et moi sommes originaires de south central ; il nous était d’autant plus facile de rentrer dans le mouve­ment… au risque de perdre notre personnalité et notre acquis, car nous avons appris la pratique des instruments. A quoi bon alors utiliser des samplers et autres machines de ce genre ? En plus, nous n’avons pas directement côtoyé la misère que beaucoup trop d’entre nous subissent sous l’indifférence des gouvernants ; il aurait été déplacé de notre part de nous emparer de ces maux dont nous n’avons pas souffert pour chercher à en tirer le moindre profit. D’autant que certains sont plus talentueux et certainement mieux placés que nous pour s’exprimer à ce sujet….

 

« Nous ne craignons pas de paraître éloignés des préoccupations de la rue, car nous ne sommes pas un «street-group». Nous ne nous sentons pas obligés d’aborder ces sujets pour trouver un écho auprès de notre communauté. »

 

De fait, la musique de Portrait ne comporte pas la moindre référence à cette mouvance P-Funk omni-présente dans le gangsta rap, pas plus que ces éléments tirés du concept originel du hip hop, que l’on retrouve dans le R&B d’aujourd’hui. Le concept musical qui porte la griffe du groupe est un méticuleux mélange d’harmonies, tant vocales que musicales et de textes simples et romantiques. Un son où se mêlent funk des 70’s, R&B classieux, terriblement soul et tellement contemporain dans son rendu. «Chaque album est sensé représenter le 10ème d’un portrait’, reprend Michael. «Une photo te donne une idée ; un portrait te confère un sentimment… En ce sens, le premier album a été l’occasion pour nous de mon­trer que l’on pouvait écrire de bons textes, mais aussi nous inscrire dans l’humeur du moment, notamment avec «Honey Dip» et «Here We Go Again » (Ndlr : un top 5 au Billboard R&B chart). All That Matters a un côté universel. Il traduit la position d’un homme qui n’est pas nécessairement milliardaire, consciencieux et attentif à l’égard de son entourage. Un homme qui a le sens des responsabilités et qui va s’employer à tout faire pour préserver ses proches de la misère environnante. En fait, cela répond à une équation primaire selon laquelle tu n’obtiens rien si tu ne fais rien. Il est bien sûr question de l’aspect relationnel, avec les femmes et de la manière d’aborder tel ou tel sujet. De manière directe, comme on tend à le faire de plus en plus aujourd’hui. Et par dessus tout, All That Matters (tout ce qui compte. Ndlr), c’est toi et moi…

Le troisième album sera le meilleur, et nous y avons toujours cru. Il va vraiment montrer qui nous sommes, ce à quoi nous aspirons le plus. Tu peux l’écrire… On va vous sortir des grands standards à la manière des Elton John et Neil Sedacca. Des classics comme Stevie Wonder. On ne va pas parler de sexe I Mais des merveilles de la nature. De la beauté de la femme. Plus de ballades avec piano, instruments à cordes. Nous ne craignons pas de paraître éloignés des préoccupations de la rue, car nous ne sommes pas un «street-group». Nous ne nous sentons pas obligés d’aborder ces sujets pour trouver un écho auprès de notre communauté. Encore une fois, d’autres sont plus talentueux que nous ; plus motivés peut-être aussi pour le faire. Notre musique correspond à une humeur différente, qui peut trouver sa place chez tout un chacun à un moment donné. Quant au futur du R&B, je crois qu’on va assister à un retour aux sources. A une musique vraie. On a trop poussé sur le sampling. Il n’y a plus guère d’artistes originaux dans la génération actuelle, en dehors des Tonies (Tony, Toni, Toné). Le R&B tel que conçu aujourd’hui est dans l’impasse. Sans doute parce que tout le monde écoute ce que fait tout le monde. Il est tellement tentant de sombrer dans la facilité. Je préfère rester à l’écart et pouvoir espérer évoluer à chaque album. La technologie est tel­lement informatisée qu’elle frise la perfection. Mais elle annihile en même temps le moindre embryon de sentiment. En ce sens, elle est incompatible avec le concept originel et la vocation du groupe…»

Portrait All That Matters LP (Capltol/EMI)

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