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dimanche, novembre 17, 2019
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Peter Tosh : une symphonie inachevée

Par Awal Mohamadou

Trente-deux ans après sa mort, le mystère demeure. Connaîtra-t-on un jour la vérité sur la mort de Peter Tosh ? Quelle était la réelle motivation des tueurs qui ont fait irruption chez lui, et l’ont abattu d’une balle dans la tête ? Voulaient-ils cambrioler sa villa, comme cela a été dit ? Ou honorer un contrat ? Cette affaire avait-elle un lien avec l’héritage de Bob Marley qui était l’objet de toutes les convoitises ?

Dans son excellent ouvrage sur la vie de Bob Marley (Bob Marley de Stephen Davis/ Editions Lieu commun), l’auteur avance une synthèse troublante. En 1985, « Johnny B Good », l’un des 45  tours de Tosh, avait fait un tube (…) C’est à peu près à cette époque que Dennis Lobban sortit de prison, en Jamaïque.

On raconte qu’il y a bien longtemps, en 1973, lorsque les Wailers étaient en passe de devenir des stars internationales, Peter Tosh avait enfermé quelqu’un dans le coffre d’une voiture pour une faute quelconque, et la voiture avait disparu. Lorsque la police fut avertie, on persuada Dennis Lobban de porter le chapeau à la place de Peter, en échange d’une juste récompense, le jour venu. Lorsque Lobban sortit de prison, quelque douze ans plus tard, il alla s’installer chez Tosh, mais très vite, il se disputa avec sa femme américaine. Viré de la résidence de Tosh à Kingston, Lobban revint avec une arme et quelques copains pour cambrioler la maison…Etrange, non ?

Quoi qu’il en soit, Peter Tosh nous a laissé un héritage musical et spirituel essentiel. Il avait mis sa musique au service d’un message sans concession, direct et vrai.

« Jah m’a envoyé sur terre pour nettoyer la saleté, la pourriture et la corruption inoculées à mon peuple. Mon devoir est d’enseigner à ceux qui veulent apprendre »

 

Né Winston Hubert McIntosh, le 19 octobre 1944 dans le Westmoreland en Jamaïque d’un père pasteur, il meurt à Kingston. Peter Tosh fut élevé par la tante de sa mère jusqu’à quinze ans, âge auquel il émigre à Kingston, avec sa mère, et échoue chez Joe Higgs, qui dispensait des cours de musique.

« Je suis né dans la musique », expliquait-il. « J’ai su chanter depuis l’instant où j’ai su parler », avant d’ajouter : « depuis toujours, mon maître spirituel est Jah »’, pour bien signifier que son don, il le tenait de Dieu, et de lui seul.

Sa première guitare, il l’avait construite avec une planche, une boîte à sardines et du fil de pêche. Quand il arriva donc chez Higgs, il eut tout le loisir d’exprimer son génie, et c’est dans un cours de chant qu’il fit la connaissance de Bob Marley et Bunny Wailer.

Peter Tosh était certainement le plus réaliste des trois fabuleux Wailers. Sa vison du monde, moins mystique que Bunny Wailer, par exemple, l’a conduit à faire des déclarations souvent jugées excessives dans leur forme, mais dont personne ne peut contester le bien-fondé. Il a un jour cette terrible phrase à l’encontre de la religion chrétienne : « Ils m’ont parlé de chrétiens, sans oublier de me préciser que le fils de Dieu était blanc (…) Il y a une de leur chanson qui me rend malade : Seigneur, lave moi, que je sois plus blanc que neige. »

Plus tard, il explique les raisons de son combat. ‘’Quand je suis venu sur cette planète, dans les années 40, les Noirs étaient considérés comme des moins que rien. Personne n’avait encore vu un juge noir, un prêtre noir. Nous étions comme des moutons sans berger, comme des enfants sans parents, des élèves nés dans le conflit de la pauvreté.’’

« Le Blanc nous a appris à nous voir morts, allant au paradis. Pourquoi ? Pour qu’il puisse prendre le soleil et hériter de la foutue terre (…) »  

En 1968, il est arrêté pour avoir manifesté contre le régime de Ian Smith en Rhodésie. Et dix ans après, il tient des propos qui manquent de déclencher une émeute, devant l’establishment politique réuni au grand complet : « Je suis dans ce qu’ils appellent un concert de paix (…) vous voyez, la plupart des intellectuels pensent que le mot ‘’paix’’ veut dire se rassembler. Paix est le diplôme, qu’on te  donne au cimetière, vu ? Le Blanc nous a appris à nous voir morts, allant au paradis. Pourquoi ? Pour qu’il puisse prendre le soleil et hériter de la foutue terre (…) Apprends, mon vieux, que c’est un petit jeu auquel Christophe Colomb, Henry Morgan* et Sir Francis Drake* ont pensé, pour nous diviser, quand ils venaient avec leurs croix au cou à la rencontre de Noirs (…) ce n’est qu’un shitstem (contraction de shit et de system, Ndlr) établi pour rabaisser les pauvres. »

Quelques mois après ces déclarations, il est battu presqu’à mort par la police, parce qu’il fume un joint à l’entrée d’un studio de répétitions.

Les premiers Wailers se séparent en 1973, quand Bunny et Peter laissent Bob Marley à son destin. Il est reconnu que Chris Blackwell, qui avait mis la main sur le trio vocal et qui misait plus sur Bob que sur Bunny et Peter, n’est pas étranger à cette scission. Peter a toujours exécré Blackwell, qu’il appelait souvent ‘’Whiteworste ‘’ (approximativement : le pire blanc). «on parle de Chris Blackwell. Qu’y-a-t’il de bien (well) chez lui ? À chaque fois que je le vois, je lui dis : Qu’est qui se passe Blackwell, qu’est-ce qui se passe Blackwell ? Voilà comment je l’accueille, pour qu’il sache que son nom n’est pas Blackwell, mais Whitewell ! » D’aucuns l’ont même vu dans un excès de rage, poursuivre Chris Blackwell, une machette à la main. C’est dire que le plus radical des Wailers ne plaisantait pas avec ses ennemis !

Avant la séparation de 1973, les Wailers ont enregistré deux albums chez Island, Catch A fire et Burnin, qui contiennent des compositions de Tosh. On ne reviendra pas sur « 400 Years »’ (cf. Notre dernière édition), mais que signifie le magnifique « Stop That Train » qui avait été enregistré une première fois pour Leslie Kong en 1969 ? « Arrête ce train, je m’en vais. Toute ma vie, j’ai été un homme seul, prêchant à des gens qui ne comprennent pas. Et même si je fais ce que je veux, je n’arrive pas à être heureux. Arrête ce train je m’en vais. C’est bientôt fini…’’ Il traduit la lassitude et le désespoir du missionnaire rasta incompris. Dans « Get Up Stand Up » le tour se fait plus agressif à l’encontre des hommes d’église, accusés de promettre la vie éternelle aux pauvres, au lieu de les inciter à se révolter. « On en a marre de vos jeux. Mourir et aller au ciel au nom de Jésus ; nous avons compris que Dieu le Tout Puissant est un homme vivant. Vous pouvez tromper quelques-uns de temps en temps mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps.bBon, maintenant que nous avons vu la lumière, levons-nous pour nos droits ! »Tosh appelle ensuite à l’unité. « On doit se rendre compte que nous sommes un seul et même peuple. Sinon, il n’y aura pas d’amour  (« One Fondation »).

« Je ne pouvais pas admettre ce culte de quelqu’un qui avait été mon élève », dit Peter Tosh pour expliquer le différend qui l’opposait à Bob Marley. Après la dissolution des Waillers, il s’est d’abord consacré à son  label, intelligent Diplomat For His Majesty avant de sortir le célèbre Legalise It dont le morceau-titre est un plaidoyer pour la légalisation de la consommation de marijuana. « Légalisez-la, ne la critiquez pas, légalisez-la et je lui ferai de la publicité. » Ensuite le magistral Equal Rights, que beaucoup considèrent comme son meilleur album solo. « Chacun veut la paix, personne ne réclame la justice. Je ne veux pas de paix, je réclame des droits équitables et la justice », clame-t’il, après s’être fait une nouvelle fois menaçant (…) je suis un rasoir ambulant regarde mon visage, je suis dangereux (« Stepping Razor »)

En 1978, il participe au Peace Concert Jamaïque. Sa réputation internationale ne cesse de croître, et un certain Mick Jagger fait le déplacement pour assister à la prestation. Après le festival, Tosh signe avec la maison de disques des Rolling Stones et enregistre une reprise de ‘’Don’t look back » des Temptations, en duo avec Jagger.

« Chacun veut la paix, personne ne réclame la justice. Je ne veux pas de paix, je réclame des droits équitables et la justice !’’

Gros succès ! Mais les puristes du reggae n’apprécient pas vraiment ce qu’ils considèrent comme une concession au ‘’shitstem’’. Pourtant l’album, Bush Doctor, se vend bien. « Ce que tu fais, je peux le faire, mais en mieux. Je suis le plus dur (..) N’essaie pas de m’imiter », chante Tosh dans « I’m The Toughest » (un ancien morceau ‘ »rude boy » que les Waillers avaient enregistré pour coxsonne en 1967. La version qui figure sur  Bush Doctor est un classique). Il enchaîne les tournées avec son groupe attitré, World, Sound & Power, dont la centrale rythmique est composée de Sly & Robbie.

‘’Si tu veux vivre, traite-moi décemment (…) je suis un rasoir ambulant. Regarde mon visage, je suis dangereux !’’

« On a tourné avec tosh de 1976 à 1980’’ précisent-ils, « lui il a toujours été très correct avec nous. On était autonomes. On s’occupait des autres musiciens, etc. Le problème, c’était ces gens qui l’entouraient, son management. Ils lui disaient : fais ceci, fais cela à la fin, on en avait marre. « 

Mystic Man et Wanted Dread Or Alive ne marchent pas aussi bien que Bush Doctor. Mais qu’importe, Peter continue. Trois albums sortent encore chez EMI. Le dernier, en 1987, No Nuclear War, est un vrai cri de rage contre l’Apartheid, notamment. « Dans mon pays, tu prends mon or, tu extrais mon diamant, dans mon pays, en toute illégalité (..) Tu ne construis aucune école pour mes enfants. Tu es sur ma terre » (« Fight Aparteid »)

1987 ! Peter Tosh est abattu dans sa villa de kingston. Cette même année, au pays de l’Apartheid justement, on parle beaucoup d’un jeune reggaeman qui a presque la même voix que lui et qui chante « Je suis un esclave dans mon propre pays. » Son nom ? Lucky Dube !

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*Henry Morgan, né le  au Pays de Galles et mort le  en Jamaïque, était un des plus célèbres pirates boucanier. Homme violent et sans scrupules,  il fut malgré sa cruauté, anobli à la fin de sa vie.

*Sir Francis Drake, né vers 1540 à Tavistock (Devon), Angleterre, et mort en à Portobelo (Panama), est un corsaire, explorateur, esclavagiste et homme politique anglais du XVIe siècle.

Discographie. Legalize lt (virgin 1976) Equal Rights (virgin 77) Busch Doctor (EMI 78) Mystic Man (EMI 79), Wanted, Dread or Alive (EMI 81), Mama Africa (EMI 83) Captured Live (EMI 84), No Nuclear War (EMI 87), The Toughest, compilation (EMI 88)

Vidéo : La vie et la mort de Peter Tosh de Nicholas Campbell (Polygram video)

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