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dimanche, décembre 16, 2018
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Peau blanche, Musique noire (4/6) : Le reggae sans message !

Par Awal Mohamadou

 

Notre appréciation du «reggae blanc» dépend de la manière dont on conçoit la musique rasta. Le reggae est-il un style de musique profane comme le heavy métal ou la chanson française, ou une musique sacrée, indissociable du rastafarisme ?

 

Les rastas mystiques et bon nombre de puristes ont une conception globale du roots : il est divin — «jah Music !» — et véhicule une philosophie basée sur l’idée d’un messie noir (Haile Selassie), et du retour phy­sique et/ou spirituel des Nègres en Afrique. L’affirmation répétée des racines africaines des Noirs «en exil», l’esclavage, l' »Ethiopisme », constitueraient la véritable nature de cette musique. La question est de savoir jusqu’à quel point un Blanc peut intérioriser ces réalités qui sont fondamentalement étrangères à sa condition. «On ne peut pas attendre d’un groupe blanc qu’il chante ses racines africaines, ce serait absurde», pense Aswad (voir BN 18). En effet, on voit mal un chanteur blanc souffrir comme Burning Spear en criant au public : «Ils nous ont arrachés à l’Afrique (Vous vous rappelez des temps de l’esclavage ? Comme ils nous frappaient…» Ce ne serait pas crédible, pire, ridicule ! Aussi les Blancs qui font du reggae n’opèrent pas dans ce registre. Et certains puristes de conclure que leur musique n’est pas authentique, et que, même si elle «sonne» comme du reggae, ça n’en est pas !

Maintenant, si on envisage le reggae avant tout comme un style de musique, une autre perspective s’offre à nous. Que le message soit rasta ou non, peu importe, pourvu que le rythme renvoie aux riddims jamaïcains, tout est reggae. Dans cette logique, UB 40, Culture, Big Mountain font partie de la même famille.

La filière anglaise

La spécificité britannique en matière de reggae fait par des Blancs s’explique par l’importante communauté jamaïcaine qui réside en Angleterre, dont une minorité de la population dominante partage les goûts musicaux. Rappelons que l’immigration jamaïcaine a commencé au début des années 50. Et entre 1955 et l’aube des sixties, plus de 100 000 Jamaïcains gagnaient la métropole dans l’espoir d’une vie meilleure. Ces premiers immigrés fréquentaient des boîtes de nuit (on y jouait du calypso) où il n’était pas rare de rencontrer des Blancs. Le rhythm & blues jamaïcain et le ska avaient également leurs publics au sein de la population dominante. Les Mods en particulier, des jeunes Anglais de la classe moyenne qui jouaient les dandies sur des Vespas ultra sophistiquées. Aussi quand le reggae apparaît, des groupes blancs assimilent son mécanisme et tentent de l’impliquer dans le punk, le rock et la pop. Dans le premier cas, on pense à UB 40 dont la création, à la fin des 70’s, s’inscrit dans un contexte d’émergence d’un reggae spécifiquement anglais. On ne reviendra pas sur les nombreux tubes du groupe de Birmingham, mais notez que son ascension s’est accélérée depuis Labour Of Love I, puis Labour Of Love II, des albums constitués de standards jamaï­cains recyclés (que les néophytes prennent souvent pour des compositions du groupe car les média «grand public» n’ont jamais intéressé leurs cibles aux racines du reggae). Quant à la mouvance punk/rock/reggae, l’exemple le plus saisissant restera The Clash qui militait pour une union des minorités sociales et raciales au travers d’organisations de l’establishment.

Leur version nerveuse de « Police And Thives » de Junior Murvin, rejoint les célèbres « London Calling », «Guns Of Brixton., «Armagedde On Time» dans un même esprit de révolte contre le « shitstem ».

En 1979, Lee Perry produisait leur second single, «Complete Control», et trois ans plus tard, Mickey Dread collaborait à Sandinista, et ces années là, Police tentait sa fusion reggae/rock avec Outlandos d’Amour (LP-1978) et Reggata De Manu (LP-79). Mais le punk expire. Il fait place à une nou­velle vague (new wave) qui exprime son spleen en sonorités dépressives au moment où un « revival » ska, éphémère, traverse l’Angleterre. Un son frais ! Des groupes généralement pluri-ethniques ! Le mouvement se range sous la bannière du label Two Tones et part à l’assaut de l’Europe. Madness, seul groupe blanc et grand public du circuit, engrange plusieurs hits (ne serait-ce que « One Step Beyond » en 1981) avant de se séparer dans la médiocrité en 1986. Les autres groupes nous intéressent davantage. The Specials — premier hit, « Gangster », en 1979 (pompé sur « Alcapone » de Prince Buster), « Too Much Too Young », «Rudi, A Message To You», deux albums, Specials et More Specials — The Selecter — un album exceptionnel, Too Much Pressure ; les (english) Beat — une bonne repri­se de « Rough Rider » de P. Buster, le fabuleux « Mirror In The Bathroom »…. ; les Bodysnatchers. Tous constituent autant d’expé­riences multiraciales crédibles. Mais l’aventure s’achève aussi vite qu’elle avait commencé et on découvre de nouveaux visages comme celui de l’androgyne Boy George, trempé dans la soul, qui bloque les charts avec « Do You Really Want To Hurt Me (tiré de l’album Kissing To Clever de Culture Club), et double la mise en 1987 avec une version de « Everything I Own » (Ken Booth) classée numéro 1 en Angleterre et en France.

Business & Reggae music

Si l’intérêt du public blanc pour le reggae ne date pas d’hier, il s’est considérablement accru ces dernières années. Mais de quel reggae s’agit-il ? Le jeu est truqué dans la mesure où les majors promotionnent un style de reggae apolitique et inoffensif au détriment de la musique culturelle, «poussent» des groupes blancs qui dénaturent l’esprit des années 70 en vidant la musique d’inspiration rasta de ses références traditionnelles (le cas de Ace Of Base est stupéfiant !!!), et vendent le DJ style comme du rap.

Le ragga dancehall est une expression noire, certes, mais il verse trop souvent dans le culte du dollar, véhicule un machisme détestable et érige le «bad boy» au rang de modèle. Ces valeurs négatives correspondent exactement aux clichés racistes que beaucoup de Blancs ont sur les Noirs, est-ce un hasard si le dancehall bénéficie d’une telle promotion ? Non ! Le «reggae blanc» et insipide constitue également une arme redoutable contre la musique authentique. «En fait, les majors veulent tuer le reggae culturel parce qu’il éveille les consciences. Nous, artistes noirs et conscients, n’avons pas une vision eurocentrique des réalités, donc nous sommes dangereux», nous disait Pablo Moses (Voir BN 10). Dangereux ! Le mot est lâché.

Peter Tosh était dangereux parce que très lucide. Il fallut attendre que les Rolling Stones s’intéressent à lui pour que les médias occi­dentaux lui donnent l’occasion de s’exprimer. Bob Marley lui-même, a dû composer avec son producteur blanc (Chris Blackwell, que Tosh excécrait ! II l’appelait d’ailleurs Chris «Whiteworst») qui, non content d’avoir provo­qué la scission des Wailers en mettant Bunny et Peter au second plan. Est-ce un hasard ? Certainement pas. Bob Marley, métis, passait certainement mieux que deux Noirs aux allures et aux idées effrayantes. Mais malgré ses «ajustements», Marley n’a jamais eu, de son vivant, un succès «grand public» aux States. Par contre, en s’emparant de «I Shot The Sheriff», Eric Clapton tenait son premier numéro 1 sur le marché américain en juillet 1974. Aujourd’hui, le business blanc a augmenté ses capacités de manipu­lation et les groupes comme Aswad, Steel Pulse, Inner Circle, restent dans la course aux hits, mais au prix de concessions peu louables. Et Babylone, qu’ils dénoncent de moins en moins dans leurs chansons, prospère au détri­ment de l’authenticité et de la vérité. Selah !

«Aux armes et caetera»

Le reggae n’a jamais vraiment intéressé les chanteurs de variétés et les chansonniers français. Question de culture certainement. Et le malentendu demeure même si on note ici et là des coups. Pourtant, quand Serge Gainsbourg sort sa Marseillaise reggae, tout semble possible. L’excellente version jamaïcaine de l’hymne national passe pour un joyeux pied de nez aux nationalistes réactionnaires de l’Hexagone et nous renvoie à Aux armes et caetera (album-1979), enregistré avec Sly & Robbie et les I Threes. Gainsbarre empoche son premier disque d’or et sort Mauvaises nouvelles des étoiles (LP) avec la même équipe, deux ans plus tard. En 1980, quelques morceaux d’inspiration reggae passent à la radio, notamment «African Reggae» (Nina Hagen, une punk allemande) et «Faut plus me la faire» de Valérie Lagrange. Cette dernière exploite la même formule (reggae/rock) pour Les trottoirs de l’Eternité (LP-83). C’est toujours aussi agréable mais sans perspective. Il faut bien se rendre à l’évidence, au pays de Pasqua, même le reggae/rock fonctionne mal. Du côté de la chanson, ce n’est guère encourageant. Bernard Lavilliers «explose» avec «Stand The Ghetto» (extrait de O Gringo-1983) mais on attend la suite. Plus tard, les FMs nous ont servi de la pauvre «Femme libérée» de Cookie Dingler (et pour cause, puisqu’il était animateur sur NRJ…), il y a une dizaine d’année, même si un ou deux titres bien ficelés et «bon esprit» échappent à la censure («Babylone, tu déconnes» de Bill Deraime, un an après la disparition de Marley). Quant à la nouvelle génération des Saï Saï et autres Massilia Sound System, les médias de masse les négligent, préférant les garants d’une certaine tradition (Bruel, Cabrel, Halliday, Sardou…) à ces nouveaux poètes blancs de la rue. Telle est la France de Balladur.

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