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mercredi, décembre 12, 2018
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Parole d’Angélique Kidjo ! (1998)

Propos recueillis Par Elia Hoimian

 

La « World » d’Angélique provoque la colère des Adeptes d’une musique africaine traditionnelle. Mais Kidjo récidive à chaque sortie ; son nouvel album, avec Cassandra Wilson et Brandford Marsalis enfonce le clou. Nous l’avons rencontrée à cette occasion.

 

Black News Update : La direction de cet album ?
Angélique Kidjo : Je ne sais pas s’il y en a une (rire)… L’idée est partie d’une réflexion alors que j’étais encore étudiante. Ce qui est dommage en Afrique, quand on va à l’école, on n’apprend pas forcément à connaître son pays, son continent ni l’histoire noire en général ; si tu veux savoir ce qui se passe dans le pays voisin, il faut te renseigner par toi-même, si tu veux connaître l’histoire de la Traite des Noirs, il faut chercher par toi-même. Et « Roots » (« Racines »), le film d’Alex Haley, a été le déclic ; j’ai commencé à lire, à me renseigner, à poser des questions à mes grands-mères sur le sujet, comment elles l’ont vécu aussi bien que la colonisation, la peur qu’on avait lorsque les gens partaient aux champs et qu’on se demandait s’ils allaient revenir ou pas, etc. Je me suis donc demandée où c’en était de tout ça, de tous ceux qui sont partis, ces Noirs-Américains, Brésiliens, Haïtiens… ?

Je me suis dite qu’un jour, je ferai la démarche d’aller vers eux, en partant de l’Afrique et en utilisant la musique qui est quand même la chose qui nous lie, pour qu’on arrive à avoir un dialogue. Au-delà du problème de communication qui peut exister, arriver à créer une communauté un peu plus soudée. Ce processus va nous amener, nous, Africains, à régler nos problèmes, sinon on ne pourra pas aller vers eux. On ne peut pas leur dire de venir sur un continent qui n’est pas uni, car le racisme existe en Afrique ; le racisme entre Noirs me fait plus mal que celui du Blanc envers nous, le racisme entre Blancs existe aussi, mais c’est leur problème, c’est à eux de le gérer.
Cet album est donc la première pierre d’une trilo­gie, la rencontre des Noirs-Américains ; c’est la raison pour laquelle il sonne ainsi. C’est en effet, la première fois qu’une personne intervient, en dehors de mon mari (Jean Hebrail. Ndlr), au niveau de l’écriture, car je ne peux écrire un album qui s’adresse à une communauté qui est de l’autre côté en restant dans mon coin, ça n’a pas de sens. La démarche vers les gens passe par l’écriture, il y a donc des paroles écrites par des Américains. Dans un deuxième temps, j’ai envie d’aller au Brésil, faire une partie de l’écriture à Salvador de Bahia, et enregistrer à Rio parce que les studios n’y sont pas mal ; dernière partie de la trilogie : la rencontre entre Cuba, Haïti et la Nouvelle-Orléans. Une fois que tout ceci sera fait, la synthèse et conclusion de tout ça sera de retourner en Afrique, enregistrer avec des musiciens africains et ceux de la diaspora européenne, ceux qui n’ont pas souffert de l’esclavage, qui se sont déplacés volontairement.

 

« …Pour que la France ose faire ce qu’elle fait aujourd’hui, c’est parce qu’elle sait qu’elle a le pouvoir ici, en Afrique. Elle nous affame dans nos pays et nous dit Allez crever chez vous, ne venez pas ici. »

 

BN U : Comment expliques-tu qu’on n’arrive pas à créer un lien ici, et pourquoi, les descendants des ex-colonies françaises et britanniques sont si différents dans l’approche de la question ?
A K : La colonisation anglo-saxonne a été très brutale, donc par réaction, les gens se sont unis. La française, elle, a utilisé le paternalisme, mais ça ne les a pas empêchés de nous entuber, c’était plus pernicieux, plus vicieux, ils se disaient nos amis, mais quand on arrive ici, qu’est-ce qu’on trouve ? Il faut regarder la situation en Afrique, c’est douloureux de se rendre compte que lorsqu’on rentre chez soi, il y a toujours une suspicion quelque part : « parce que t’as réussi, c’est louche quand tu es Africain, tu ne dois pas réussir, tu dois rester dans la mêlée comme tout le monde, toute tête qui dépasse doit être coupée. Où est-ce qu’on va avec tout ça ? (…) Tous ceux qui réussissent en Occident ont peur d’y retourner pour ne pas se faire tuer. Il va falloir qu’on règle ce problème-là, pour pouvoir se dire capables d’apporter quelque chose aux autres. Qu’est-qu’on fait de notre culture si riche ?

BN U : Le vaudou est présent à chacun de tes albums. Quelle est ta relation avec ce culte et ton éducation, tes choix personnels, tes expériences ?
A K : C’est dû à tout ça. Disons que j’ai toujours été curieuse, et j’ai toujours posé des questions sur les rites, parce que si tu n’en poses pas, personne ne te dira rien, ou juste ce qu’il faut que tu saches ; je n’avais aucun complexe à aller au village, à passer des vacances à Ouidah, donc la religion vaudou, je l’ai vue au quotidien, je ne vais pas dans les couvents parce que je n’ai pas été initiée ni choisie, mais je suis allée aux sorties. L’un des grands chefs vaudou est mon grand oncle donc quand je vais chez lui, je suis en plein dedans (…) Avant la grande cérémonie du vaudou, on va à la mer, à la rencontre des dieux qui y sont, qu’ils soient tous d’accord, parce qu’il ne faut pas qu’ils se percutent, car ce sont des forces de la nature ; quand on va les voir, on décide du jour de la cérémonie pour purifier l’air, les hommes, les femmes, les enfants de ce pays pour qu’au cours de l’année il y ait moins de maladies, de problèmes.

 

« Les artistes africains se sont tus pendant trop longtemps, il faut voir leur situation en France… La francophonie ? Ça nous donne le droit de passer sur les ondes ici ? »

 

Ce n’est peut-être pas efficace pour le Blanc qui le trouve futile, mais c’est important pour nous parce que, psychologiquement, ça nous tient debout. Le vau­dou a cette particularité d’unifier les gens, c’est pourquoi l’homme blanc l’a diabolisé, car ce n’est pas son intérêt qu’on soit unis autour d’un truc. Quand les catholiques sont arrivés, ils ont essayé de s’en débarrasser, mais ils ont échoué, car les gens sont profondément animistes et le demeureront. Donc tout ce qui peut faire la publicité négative de cette « croyance du diable » est bonne pour eux. Quand on parle de ce culte en Occident, sa repré­sentation se résume à des aiguilles plantées dans une poupée, mais je n’en ai jamais vues chez moi.

BN U : Que penses-tu de la paranoïa concer­nant les sans-papiers, les immigrés ?
A K : Comme tu dis, la paranoïa des immigrés. Quand il y a eu les sans-papiers de l’Eglise St-Bernard, j’ai été les voir, j’ai signé la pétition… C’est terrible, cette sensation d’impuissance qu’on a face à cette situation ! D’un autre côté, si tout ceci arri­ve, c’est parce que nos gouvernants n’ont aucun pouvoir. On a toujours accepté de jouer le jeu des Français : quand ils ont besoin de nous, ils vien­nent faire les « lèche », nous prendre en tant que main d’œuvre à bas prix dont on se débarrasse après. Quand est-ce qu’on aura conscience du fait qu’on est des êtres humains, capables de faire aussi bien que les autres, accepter qu’on est ce qu’on est, et arrêter de prendre l’homme blanc comme l’exemple à suivre. Pour cet homme, on n’est rien d’autre qu’un objet qu’on peut balan­cer, et cela se vérifie encore aujourd’hui. On fête cette année les 150 ans de l’abolition de l’esclavage, donc on est sorti du servage. Sortir de là, c’est dire non à l’homme blanc, poser nos besoins en termes clairs et s’y tenir. Beaucoup sont déboussolés, ont des problèmes de papiers parce que leurs gouvernements ne peuvent pas faire pression pour que leurs cas soient réglés.
Quand on voyage dans le monde entier avec un passeport africain, on voit combien on est à la merci de tous, qu’on est rien. Et ça, ce sont nos hommes poli­tiques qui, eux, voyagent avec des passeports diplomatiques, qui nous y ont mis. Parce qu’ils ont accepté de baisser leurs frocs, tout le monde paye. Pour que la France ose faire ce qu’elle fait aujourd’hui, c’est parce qu’elle sait qu’elle a le pouvoir ici, et en Afrique. La réalité est celle-là. Nos matières premières, bien qu’elles soient sur nos territoires, ne nous appartiennent pas. La France nous affame dans nos pays et nous dit « Allez crever chez vous, ne venez pas ici ». Elle nous dit de sauter, tout le monde saute. Où sont la dignité et la responsabili­té des politiques qu’on met en place en Afrique ? Ils sont partis depuis longtemps, mais ils nous colonisent mieux que s’ils y étaient encore. On a l’indépendance, mais un chef d’Etat africain peut-il dire « merde » à la France ? Non, donc on n’a d’in­dépendance que sur le papier.

BN U : N’as-tu pas peur que ton discours soit quelques fois mal interprété, surtout lorsque la plupart des artistes africains ne prennent pas position ?
A K : C’est leur problème. Je suis une trouble-fête parce que je dis des vérités, ce que tout le monde sait mais ne dit pas. Combien de temps ça va durer ? J’ai fait mes études en Afrique, j’en connais les carences : dans les écoles qu’est-ce qu’on apprend ? Les auteurs africains, l’histoire africaine, de son pays ? Tu vis dans un pays que tu ne connais même pas, ce n’est pas un résidu de la colonisation ça ? On n’en parle même pas, moi, j’en parle parce que je n’ai pas envie que la jeunesse subisse la même chose. J’ai une fille métisse, elle est autant africaine que française, quel avenir je lui prépare, si je n’en parle pas ?

BN U : Et ta maison de disques dans tout ça, que pense-t-elle de ta prise de position ? A K : Elle n’a rien à voir là-dedans, c’est mon opi­nion, c’est ma vie, et j’en fais ce que je veux ; si elle ne veut pas se mouiller, qu’elle me rende mon contrat, j’irai ailleurs, je me débrouillerai toujours. Les artistes africains se sont tus pendant trop longtemps, il faut voir leur situation en France… Cette dernière nous parle de la franco­phonie à tout bout de champs, ça nous donne quoi ? Le droit de passer sur les ondes ici, ça nous nourrit, ça nous apporte l’éducation, la santé ? Ce n’est que du néocolonialisme…

 

« Je suis une trouble-fête parce que je dis des vérités, ce que tout le monde sait mais ne dit pas… (…) Le quidam français devrait se demander où passent ses impôts, il devrait plus s’intéresser à la politique française en Afrique, il aurait alors honte de se regarder dans un miroir (…) Ils nous parlent d’intégration en France, mais quand ils sont là-bas, ils sont entre eux, ne s’in­tègrent pas à nos populations. »

 

BN U : Le quota de 30% de diffusion de musique française sur les ondes…
A K : Oh, laisse tomber, je ne veux même pas en parler… C’est dit dans la charte de la Francophonie que les langues de l’espace franco­phone y sont prises en compte. Ils votent des décisions qu’ils ne sont même pas capables de mettre en application. Et c’est ça que les Africains vénèrent ? On dit « La France, La France » et tout le monde est par terre, c’est quoi l’histoire ? ? Il faut venir ici pour se rendre compte de l’entourloupe, de l’arnaque que c’est. Tout ça, c’est du vent, j’en ai marre, je n’ai pas envie qu’on me sorte toutes ces salades, je veux des actes, de la bonne volonté, pour que les pays africains s’auto-suffisent, et se déve­loppent. Car si ces pays s’auto-suffisaient, il y aurait moins d’Africains ici, il y aurait un rapport de par­tenariat, et pas celui de dominatrice à dominés, entre la France et ces pays. Le quidam français devrait se demander où passent ses impôts, il devrait plus s’intéresser à la politique française en Afrique, il aurait alors honte de se regarder dans un miroir, Le Pen ne pourrait même pas parler. Parce que tant qu’il y aura des Africains sous domination française, qui n’auront pas à manger ni d’éducation, ils auront beau fermé les frontières, les gens viendront, c’est clair. Les Français, eux, gagnent beaucoup d’argent en Afrique, ont des chauffeurs, des cuisiniers, des gardiens, tout le bazar ; ils y mènent une vie qu’ils ne pourront jamais mener chez eux. Et à diplôme égal, l’Africain ne gagne pas pareil. Ils nous parlent d’intégration en France, mais quand ils sont là-bas, ils sont entre eux, ne s’in­tègrent pas à nos populations. (…) C’est tellement cynique et ridicule que parfois on a envie de pleu­rer. Et avec Chirac qui nous parle des odeurs… (rires). Ils nous insultent et on ne dit rien, ils nous font des excuses, et on oublie tout…

BN Up : Clinton a commencé à présenter des excuses pour ce que l’Amérique a fait, penses-tu qu’un jour l’esclavage sera reconnu comme un crime contre l’Humanité* ?
A K : J’espère qu’on y arrivera. Il faut faire la part des choses entre l’esclavage et la Traite des Noirs, qui est un génocide. L’esclavage, l’asservissement d’un homme par un autre a toujours existé, même dans la Rome antique. La Traite des Noirs a découlé sur l’esclavage, on leur a pris leur liberté, leurs racines, leurs cultures, et ça, c’est un crime contre l’Humanité. Des gens ont décidé, en leurs âme et conscience, qu’ils avaient besoin de main-d’oeuvre pour construire le Nouveau Monde et que les maboules qui devaient le faire, c’était les Noirs qu’ils considèrent comme des sous-hommes. (…) Les excuses ne servent à rien, s’ils veulent bien faire les choses, c’est reconnaître que La Traite des Noirs est un crime contre l’Humanité et qu’ils donnent tous les registres de tous les ports, pour que chacun puisse faire le retour en arrière nécessaire.

*Depuis, la loi du 21 mai 2001 dite Loi Taubira, reconnait comme un crime contre l’humanité, les traites et les esclavages pratiqués à partir du XVe siècle sur les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes.

Angélique Kidjo, Oremi (Island)
Grande surprise,  la  lionne semble s’être  assagie! Finies  les  grandes envo­lées  rythmiques,  le  groove  à  tout  rompre,  les  vibes  se  font  plus  douces, plus  chaloupées.  En  effet,  ce  cinquième album,  produit  par  Peter  Mokran (le  dernier  Maxwell)  et  co-écrit  avec  Jean  Hebrail,  marque  un  tournant musical dans la  carrière  d’Angélique  depuis le  fabuleux Parakou,  en  1990.
C’est  l’album  de  l’introspection  sentimentale  (Oremi  signifie  « Ami » en  Fon), et  pour  ce  faire,  la  rythmique est  repoussée  au  second  plan faisant  place à la  mélodie et  aux  harmonies.  Soutenue par  Naïma  (sa  fille qui fait  là  ses débuts),  le  saxophone  de  Branford  Marsalîs  daris  « ltche  Koutche »,  Le chanteur  R&B  Kelly  price  (« Open  Your  Eyes »),  et  la  voix  suave  de  la  gran­de  dame  du  M  Base,  Cassandra  Wilson,  sur  « Never  Know »,  Angélique continue  son  exploration  des  sons  d’essence  africaine  remaniés  par  la diaspora  aux  quatre  coins  du  globe  – elle  reprend  ici  le  « Voodoo  Child » de  Hendrix,  C’est un  pari  risqué,  mais Angélique  a toujours  eu  le  don  de surprendre  son  monde  (CF.  le  beat  hip  hop  de  « Never  Know »),  c’est  ce qui  fait  son  originalité. Elia Hoimian

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