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dimanche, septembre 23, 2018
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Omar : le prince de la Brit Soul ! (1994)

Par Leonard Silva

 

Depuis son Entrée dans le monde du music business, Omar Lye Fook n’en finit pas de rêver … d’une Motown sur les bords de la tamise, à l’image de Berry Gordy aux Etats-Unis. Pour l’heure, il nous livre son nouvel album, For Pleasure réalisé avec des Américains. En attendant ce moment historique…

 

Aussi vieux que le monde des effets de mode et des phénomènes de tous bords, les étiquettes ont de tout temps aidé à refaçonner la musique populaire et surtout à remplir les tirelires des départements marketing en panne d’opérations juteuses : techno par-ci, techno par-là ; acid-ci, Jazz-là. Ces réflexions nous reviennent à l’esprit, au moment où, justement, un personnage peu friand d’étiquettes, nous propose un troisième opus, For Pleasure.
Omar, inclus, malgré lui dans la confrérie «acid jazz», revient après « There’s Nothing Like This » (1990, Kongo Records), et Music (1992 Talkin’ Loud), certainement avec une idée plus approfondie de sa musique, en rejetant les appellations contrôlées. Il ne renie aucune de ces positions sur le « music business », en rappelant que ce n’est pas lui qui a institué le système de coloration raciale qui prévaut dans la musique populaire d’aujourd’hui : black rock, white soul…
For Pleasure nous révèle un Omar au summum de son art ; le pas vers l’âge adulte du musicien et du chanteur est franchi. Personne ne saurait nier à cet enfant de la « street soul », passé par le haut-lieu de l’instruction musicale britannique, la Guildhall School of Music, une plus grande maîtrise de son langage musical, parsemé de genres et motivations culturelles.

« La musique n’est que le reflet d’une pratique culturelle qui contribue à l’affirmation de l’individu », dit-il. Une des raisons de son divorce d’avec Talkin’ Loud, suivi d’une période silencieuse consacrée à sa vie personnelle. Période néanmoins troublée par la disparition prématurée de Kongo Records (Voir BN 16) – qui l’a visiblement affecté -, label créé par son père Byron Lye Fook. Car pour celui qui n’a pas fini de rêver de la fin d’un monde du show-business européen hermétique aux « Black Executives », la disparition de Kongo Records ressemble à un échec cuisant d’un entrepreneur afro-caribéen.
« En effet, la fin de Kongo Records a été un coup dur… A l’époque, j’étais à Los Angeles. C’était au même moment qu’avait lieu le tremblement de terre. A mon retour à Londres, on me l’a confirmé. Ça sonnait comme ces années terribles où tout te tombe sur la tête. Mais nous en avons tiré les conséquences afin de mieux préparer l’avenir. »

 

« Je ne crois pas que les Noirs anglais soient moins capables que les autres de réussir dans le showbizz, spécialement dans la gestion d’un label. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’ils sont confrontés à un nombre impressionnant d’obstacles, qui n’ont parfois rien à voir avec la musique… »

 

Lorsqu’on connaît le point de vue d’Omar sur la façon dont la musique des « yobebe » – Young, Black and British (jeune, Noir et anglais) -,  devrait être promotionnée, on est en droit de s’interroger sur son sentiment qui ressemble à une résignation face aux échecs qui ont caractérisé jusqu’à présent toutes les tentatives de création de labels par des Noirs britanniques.

« Non, non, il ne s’agit là en aucun cas d’un échec. Je ne crois pas que les Noirs anglais soient moins capables que les autres de réussir dans le showbizz, spécialement dans la gestion d’un label. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’ils sont confrontés à un nombre impressionnant d’obstacles, qui n’ont parfois rien à voir avec la musique … Et Kongo, n’étant pas l’exception à la règle, était borné à un certain espace. Le reste n’est que le reflet des dures réalités de la vie. A cet égard, mon père et moi en avons donc tiré les conclusions, pour aborder l’avenir autrement. »
Omar, homme à la grande sobriété malgré son image de «dread locker» décontracté, est toujours en quête d’un nouvel espace où sophistication musicale et appels à la « conscience » cohabiteraient en parfaite harmonie. L’ancien percussionniste du Kent Youth Orchestra, qui porte un regard sévère sur les départements marketing des maisons de disques, n’est pas réduit à la raison. Mais à condition qu’il y ait des «vibes».
« Ma signature avec RCA est en quelque sorte le résultat des « vibes », entre le personnel de la maison de disques et moi. Car il est important que les gens qui s’occupent de moi, aussi bien au niveau du marketing que de la promotion en général, sentent ma musique. C’est pour cela que les « vibes » entre les gens et moi jouent un rôle primordial. Ça a été le cas, au début avec Talkin’ Loud mais j’avais besoin, en plus, de voir les gens montrer une certaine motivation. Et je pense l’avoir aujourd’hui trouvée. »

Sa rupture d’avec Talkin’ Loud a été justement le fait des mauvaises ventes de Music qui portait déjà les germes de cette musique raffinée aux confluences latino, afro-caribéenne et afro-américaine qu’il affectionne tant. L’album, exutoire d’une certaine liberté artistique, doublée d’une fragilité, a prouvé qu’Omar n’est pas entièrement à l’aise dans son rôle d’homme-orchestre, contrôlant la production de bout en bout, en ne laissant que de rares intrusions de personnes étrangères. Lui, qui s’est toujours senti en dehors de cette scène londonienne, s’est mis, au début des années 80 à ingérer sans vergogne tous les styles et tendances américaines pour mieux les reformuler, a eu quelque mal à s’intégrer à cette communauté d’esprit musical, habitué aux partages des tâches. Mais Omar a fini par s’y résigner, comment le démontrent les participations dans For Pleasure, de Mica Paris, Tony Rémy (guitariste), Gary Crosby (bassiste) et autres figures du « New London groove ».

 

« II est vrai qu’en Grande-Bretagne, la radio n’est pas fragmentée dans des catégories raciales […] Mais cela n’a pas empêché les médias de forger des étiquettes pour la street­soul. Mais ces étiquettes n’engagent qu’eux, car la plupart se situe en dehors du contexte où est née et s’exprime cette musique. »

 

Pourquoi a-t-il senti le besoin de recourir aux services de Lamont Dozier, Leon Ware (arrangeur de Marvin Gaye), David Frank (l’autre moitié du chant dans «I Feel For You» de Chaka Khan), Mike Mangini, et de… Stevie Wonder ? « Eh, man, tu sais, la seule raison, c’est que lorsqu’on fait de la musique en solo, on risque de s’ennuyer très vite. On fait tout et cela devient ta propre musique, mais à la fin, ça devient ennuyeux aussi à l’écoute. »

Le morceau sur lequel a travaillé Stevie Wonder sera, à en croire Omar, sur son prochain album. Même si là Omar fait appel aux Américains, la nouvelle génération de Britanniques en général, dans sa majorité Yobebe, s’est faite une réputation grâce notamment à ses sonorités spécifiques, dans lesquelles le choix de production joue un rôle important… Un style qui mélange soul, reggae, funk, jazz, où chaque élément s’exprime à l’intérieur d’un espace bien précis, nous épargnant la bouillie indigeste qu’est devenu le « New Jack Swing ». Souvenez-vous de Mica Paris, piégée dans « l’enfer New Jack » le temps d’un album américain, au début des 90’s dont la qualité douteuse nous a fait perdre la trace. Mais cela n’a pas dissuadé Omar d’aligner les Dozier, Frank, Ware et consorts.
« II est vrai qu’en Grande-Bretagne, la radio n’est pas fragmentée dans des catégories raciales […] Mais cela n’a pas empêché les médias de forger des étiquettes pour la street­soul. Mais ces étiquettes n’engagent qu’eux, car la plupart se situe en dehors du contexte où est née et s’exprime cette musique. »

Ne craignait-il pas de perdre son âme de Yobebe? « Non, non », répond-il décontracté, « Avec moi, c’était différent. Ils ont tout de suite respecté aussi bien ma musique que ma personnalité. Tout a été fait dans un bon équilibre. Pour l’écriture et la réalisation, Dozier, Ware et les autres ne m’ont jamais dit : « Tu es encore jeune, nous sommes plus âgés et expérimentés, tu n’as donc qu’à nous obéir ». Au contraire, ils ont respecté ma musique. Ils y ont bien sûr beaucoup contribué, mais globalement, c’est moi qui ai tout dirigé. Cela va sans dire que ça été bénéfique pour nous tous. »

Outre la qualité musicale, le propre de la black brit soul est le besoin de faire passer un message (« meaningful words ») parfois d’une rare gravité. Ainsi, « Making Sense of It » aborde le drame du chômage et ses conséquences ; « Outside » soulève une question toujours d’actualité : être Noir et vivre dans une Europe en proie aux pires démons de l’exclusion et du racisme. A ce propos, Omar dit : « Le Noir sent le monde se refermer autour de lui ».
Si Omar a vraisemblablement mûri et approfondi sa perception du monde, il n’a pas encore atteint la maturité suffisante pour aborder librement les sujets qu’il traite. « C’est vrai, je n’ai pas encore acquis la confiance nécessaire. Lorsqu’il s’agit d’écrire, cela me rend tout de suite nerveux, car je me demande si ce que je dis va être accepté. Et surtout comment les gens vont réagir. Je crains parfois que leur intensité puisse nuire à la qualité de ma musique. »

 

« Je n’ai toujours pas compris ce que les médias veulent dire par « acid-jazz ». Sinon qu’il s’agit d’un désir de créer une tendance pseudo- branchée […] Tout ce cycle fonctionne comme une machine. Et moi, je n’ai nullement envie d’être utilisé comme une machine.. » 

 

Si Omar est rentré dans le giron des majors, il affirme néanmoins que ces dernières devront adapter leurs modes de promotion aux exigences de cette musique née dans la rue, vendue majoritairement dans des « specialized outlets » (petits magasins spécialisés) et non dans les grandes chaînes de distribution londoniennes ou d’ailleurs. Et qui a, malgré cela, fini par s’imposer.

« Ce ne sont pas les exemples de réussite qui manquent. Tiens, Jamiroquai est un « street soul kid », ça a pris quatre ans mais regarde où il est maintenant. Un peu avant, The Pasadenas, The Brand New Heavies, ou encore McKoy et bien d’autres. Le potentiel existe et la « street soul » est aujourd’hui une réalité à la fois artistique et économique. »
Est-elle aussi une réalité médiatique ? Ceci, si on se rapporte au fait que la Grande-Bretagne ne cultive pas le syndrome des « Black and White radios ». « II est vrai qu’en Grande-Bretagne, la radio n’est pas fragmentée dans des catégories raciales », renchérit-il. « Mais cela n’a pas empêché les médias, notamment les spécialisés, de forger des étiquettes pour la street­soul. Mais ces étiquettes n’engagent qu’eux, car la plupart se situe en dehors du contexte où est née et s’exprime la street­soul. Je n’ai d’ailleurs toujours pas compris ce qu’ils (les médias) veulent dire par « acid-­jazz« . Sinon qu’il s’agit d’un désir de créer une tendance pseudo­ branchée. Mais comme tu le sais, en Europe ­ avec une pointe d’ironie-, on affectionne les classements et les catégories en tous genres. Et la musique n’y échappe pas. C’est de là que résulte le terme d’acid-­jazz, qui, soit dit en passant, est très juteux pour les maisons de disques, qui en font à l’heure actuelle leur bourse de valeurs. Elles ont compris qu’en ayant un ou deux groupes de soi-disant « acid-jazz », ça pouvait aider à résoudre quelques problèmes de trésorerie. You know, just money ! Tout ce cycle fonctionne comme une machine. Et moi, je n’ai nullement envie d’être utilisé comme une machine… »

Omar, For Pleasure LP (RCA/BMG).
Fruit de la rupture consommée entre M. Lye-Fook Junior et son ancien label, Talkin’ Loud, ce nouvel album marque ses débuts sur RCA. On pouvait se poser des questions quant à son exil de circonstance aux Etats-Unis afin d’y enregistrer une partie de ce set. En conservant un œil omniprésent sur la production de son œuvre, Omar a ainsi évité de tomber dans le piège de l’américanisation qui devait frapper notamment le dernier LP d’une Mica Paris que l’on retrouve, pour l’anecdote dans les background de « Confection ». Ray « Opaz » Hayden, Max Beesley, Tony Remy, Vanessa Simon contribuent à amplifier cette approche brit-soul unique dont Omar est l’une des figures incontournables. C’est cool, c’est chaud, c’est subtil, c’est varié et c’est intimiste. C’est unique, c’est Omar et c’est encore un album d’anthologie. FM

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