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Montel Jordan : Le R&B en message

Propos recueillis par Frédérique Messent

 

Le R&B a trouvé son Jordan. Il s’appelle Montell et se la joue « magique » dans les charts avec « This Is How We Do It »… Remarqué dès sa sortie, This Is How We Do It, qui marque les débuts offi­ciels de Montell Jordan, a permis à ce dernier de réaliser un joli tour de passe-passe, en forçant le respect, tant dans la scène R&B, qu’auprès des fans hip-hop, réputés plus intransigeants…

 

L’impression, laissée par ce single, se confirme avec un premier album qui place ce nouveau visage, non seulement parmi les interprètes, mais aussi parmi les producteurs à suivre… Un album qui se dessine déjà tel une « leçon de savoir-faire », apte à donner un souffle nouveau à un R&B resté trop longtemps englué dans des formules toutes faites. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, Montell Jordan aurait sûrement pu susciter les convoitises de n’importe quel recruteur de la N.B.A. en quête d’un nouveau pilier. Ses origines, encore — South Central, L.A. — auraient pu faire de lui un énième débiteur de gangsta rap. Pas la tasse de thé de Jordan, qui décide de se situer délibérément aux antipodes du genre, préférant se concentrer sur les aspects positifs (fussent-ils minimes) de l’existence, dans un vivifiant cocktail né de l’étroit mélange d’attitudes soûl et d’influences hip hop marquées sur fond de swing énergétique…

Curieusement, c’est avec la démo d’un titre bluesy (« Comin » Home »), que Jordan parviendra à s’attirer les faveurs de Russell Simmons, le patron de Def Jam et Rush Associated Labels.

« Tu dois comprendre que l’expérience de Russell n’a guère eu l’occasion d’être mise à profit jusqu’alors dans le domaine du R&B, Si le savoir-faire de Def Jam est incontestable en matière de hip-hop, leur background dans le R&B ne leur permet pas d’avoir aujourd’hui cette même faculté d’orienter, voire façonner la carrière d’un artiste R&B… Signer avec Simmons n’a pas été un choix en soi, mais plutôt une opportu­nité que beaucoup d’autres labels m’avaient refusée à ce jour.  »

 

Jordan bataillera ainsi pendant plus de sept ans avant d’obtenir son premier contrat, frappant aux portes de nombreux labels, parmi lesquels Giant, RCA et Motown ; cette dernière préférant s’en tenir au développement de la car­rière de Johnny Gill. Montell, grâce à Paul Stewart — un DJ de L.A. à qui l’on doit notamment le tracklisting de la B.O. de Poetic Justice —, qui envoie une démo à un Russell Simmons, obtient un rendez-vous avec ce dernier, en quête de nouveaux talents originaires de la côte Ouest, fort du succès de Warren G.

 

« On a de quoi zoomer sur la misère, c’est vrai. Il y en a tellement ! Moi, je ne peux m’y résoudre totalement. Ce serait admettre qu’il n’y a plus de vie possible sur cette partie de la planète. Qu’il n’y a plus le moindre espoir. Autant se tirer une balle dans la tête alors. »

 

« Russell m’a approché de manière très simple. Sans chichi. Je suis issu d’une famille de la middle class, et il ne s’est pas présenté en cherchant à faire la moindre étincelle devant moi. Un businessman, pour sûr, mais pas un parvenu ! J’ai senti, d’homme à homme, que nous étions sur la même longueur d’ondes… Tout cela m’a mis en confiance…

Travailler avec les super-producteurs du moment ? Le problème vient du fait qu’à chacune de leur signature, correspondent un son et un concept, pour lesquels d’ailleurs on les choisit. Babyface, R.Kelly, Teddy Riley… Que de talents. Mais pour ce premier album, je ne voulais pas apparaître tel un énième artiste avec le son de quelqu’un d’autre… J’ai participé à l’écriture de tous les titres de cet album, et j’en suis le producteur exécutif. J’ai lais­sé beaucoup de moi-même sur ce projet, et je ne voulais pas que qui que ce soit puisse s’approprier cette substance pour la mettre à sa propre sauce…

J’ai conservé le contrôle quasi total au plan artistique, de même que la liberté de choisir avec qui travailler au niveau de la production ; Je n’ai eu d’ailleurs à affronter aucune remarque particulière de mon directeur artis­tique (sic), qui aurait pu m’imposer de faire une ballade par ci ou par là… Ou me dire : OK, il te faut un uptempo ici et tu as besoin de tel ou tel produc­teur… Je me suis installé dans mon coin, j’ai écrit, et j’ai composé. This Is How We Do It englobe tant de choses. Parlant de R&B, cet album signifie : voilà comment je le conçois… Même chose pour le hip hop. Mais le choix de ce titre ne s’arrête pas là. D’aucuns à L.A. comme à New York peuvent s’y reconnaître en disant : This is how we do it… Les Anglais, voire les Français… C’est un message dans lequel tout un chacun peut se retrou­ver : hommes, femmes, gays. Un hymne supposé universel, quoi… C’est l’hymne de 1995.

 Je ne me suis jamais pris à croire que je pourrais être un rappeur, même si mes influences hip hop sont incontestables. J’aurais pu essayer de raconter telle ou telle histoire de gang, les aventures de tel ou tel vendeur de came, etc. Mais tout cela a déjà été raconté en long en large et en travers, et avec un grand réalisme de la part de gens comme Ice Cube, Tupac ou Snoop. Moi, je viens de la même planète, mais pas du même côté. Il y a une fractu­re nette entre ce que nous faisons les uns et les autres. Ils te disent : attaque ce gars en justice, règle lui son compte, venge-toi…

 

« Je ne me suis jamais pris à croire que je pourrais être un rappeur, même si mes influences hip hop sont incontestables. (…) Les histoire de gang, ont déjà été racontés avec un grand réalisme par des gens comme Ice Cube, Tupac ou Snoop. Moi, je viens de la même planète, mais pas du même côté. »

 

Mais il n’y a jamais rien de vraiment positif dans tout cela. Tout n’est pas que violence dans ce coin (South Central, Long Beach, la west coast). Moi, quand bien même je suis confronté à ce climat explosif tous les jours, je préfère m’atte­ler aux aspects positifs qui, heureusement, existent encore dans la vie de tous les jours dans cette région. Je suis un chanteur par définition et j’affec­tionne les harmonies et les mélodies. Je crois que je chante ces mêmes chansons sur lesquelles Snoop pourrait rapper, mais je me situe à l’opposé au niveau de mes interprétations des faits. Où lui te dirait qu’il y a ces rixes entre gamins de gangs opposés dans la rue, moi je te dirai me réjouir d’avoir passé une journée complète sans en avoir vu une seule… On a de quoi zoomer sur la misère, c’est vrai. Il y en a tellement ! Moi, je ne peux m’y résoudre totalement. Ce serait admettre qu’il n’y a plus de vie possible sur cette partie de la planète. Qu’il n’y a plus le moindre espoir. Autant se tirer une balle dans la tête alors. « 

Bien que les mentalités aient sensiblement évolué depuis quelques mois, il n’en reste pas moins que les artistes qui se situent au confluent de deux ou plusieurs styles font souvent l’objet de critiques de la part de ceux qui se veulent les plus fervents partisans dans chacun de ces styles.

« La barrière entre le hip-hop et le R&B n’est pas si fondamentale qu’on vou­drait le faire croire. Le hip-hop puise une partie de son énergie dans le concept rythmique du R&B, et les amateurs de R&B oublient trop souvent que certaines de leurs idoles ont rappé sur leurs chansons ; des gens comme Lionel Richie, Gil Scott, voire Marvin Gaye… Moi, j’ai mélangé le tout, le R&B et le rap ; mais aussi le hip-hop east coast et le hip-hop west coast. Je suis parti d’un titre de Slick Rick, qui est du hardcore de la côte Est pour y rajouter ces influences laid back que l’on trouve dans le son west coast.

 

« Combien de fois m’a-t-on demandé, Que faites-vous ? Je chante… Vous chantez comme R.Kelly ? Non… Je prends des textes rap et je les chante… Alors vous faites comme Domino ?(…) On cherche toujours à te mettre dans une case. C’est plus simple et ça rassure. »

 

Dans le même esprit, j’utilise des textes de rap et leur donne une mélodie en les chantant… Pour moi, cela permet de replacer le R&B dans la rue, car « This Is How We Do It » a d’abord marché dans les clubs, autant hip-hop que R&B grâce aux deejays qui ont pu le mixer avec le titre de Slick Rick. Puis sur les radios, et ensuite, on l’a vu entrer dans les pop charts. Ça boucle le bec à tous ceux qui voudraient voir la musique confinée dans des appellations hermétiques, en disant : c’est un bon titre R&B ou encore c’est un must hip hop. Moi, je dis non à tout ça. Je dis : c’est une bonne chanson et c’est avant tout ce qui compte… Tu ne peux pas dire que c’est un titre hip-hop, pas plus que c’est un standard R&B… Mon prochain 12″ devrait sortir accompagné de remixes de « This Is How We Do It » (signés E-40, Sean « Puffy » Combs et Funk-MasterFlex). »

Jordan découvre le piano dans une église, où il se familiarise avec le gos­pel. On en retrouve certaines influences sur des titres comme « Daddy’s Home » ou « To Do Anything ». Il fera encore l’apprentissage des chants jazz durant ses études, avant de jouer les DJ’s au collège et se familiariser avec les synthétiseurs. « Je pense que si j’avais un nouvel album à enregistrer aujourd’hui, je ferais sûrement des économies. Non pas que ce trente m’ait coûté énormément (d’ailleurs, mon contrat ne me le permettait pas), mais je gagnerais probablement en temps.

Il m’a fallu environ huit mois pour l’enre­gistrer. Je ne changerais pas la méthodologie. J’ai passé beaucoup de temps à écouter de la bonne musique (Stevie Wonder, les Four Tops, les Isley Brothers, Charlie Wilson, Slick Rick, Run DMC…), mais je ne me dis pas pour autant : je veux chanter comme un tel, je veux avoir le son de tel autre. Je suis moi-même, tout simplement. Combien de fois m’a-t-on demandé, lors de mes rendez-vous, avant même de m’avoir entendu : Que faites-vous ? Je chante… Vous chantez comme R.Kelly ? Non… Je prends des textes rap et je les chante… Alors vous faites comme Domino ? On cherche toujours à te mettre dans une case. C’est plus simple et ça rassure. On veut appeler ça du hip-hop, ça du R&B, ça une ballade. On ne fait que restreindre la dimen­sion musicale de tel ou tel titre…

Je peux faire une belle ballade, sans pour autant être rangé dans la catégorie des chanteurs de ballades. Parce que si cela devient le cas, le public aura tendance à refuser mes uptempos…Je ne veux à aucun prix devenir l’otage d’une réputation momentanée. Trop d’artistes perdent leur personnalité et leur consistance en cédant aux pres­sions de leurs labels qui les incitent à vouloir refaire une formule qui s’est avérée payante par le passé. Je crois que mon attente avant d’être signé m’aura permis d’éviter d’être un simple produit, dans la mesure où ces déceptions accumulées m’ont poussé à me remettre régulièrement en cause, mais aussi à devenir plus exigeant quant aux garanties de ma liberté artistique. Il y a encore deux ou trois ans, j’aurais probablement été balancé entre les mains d’un ou plusieurs producteur(s) de renom avant de pouvoir sortir quoi que ce soit.

Je crois qu’il existe une ligne entre musiciens et artistes. Whitney Houston est une grande artiste. Elle excelle dans les interprétations. Je n’ai par contre aucun souvenir à propos de ce qu’elle a pu écrire ou produire…En ce sens, elle est un instrument. Je la respecte. Moi, je ne m’en tiens pas seu­lement au rôle d’artiste… »

 

La participation de Montell Jordan est murmurée sur la B.O. du remake de The Nutty Professor, avec Eddie Murphy, à laquelle s’ajoutent divers projets de production pour des nouveaux venus.

 

Montell Jordan This Is How We Do It LP (PMP/RAL/lsland)

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