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dimanche, juillet 21, 2019
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Menelik : les aventures d’un mec tranquille

Reportage par Elia Hoimian

 

Un titre, « Un petit rien de jazz » sur la compilation Les cool sessions de Jimmy Jay en guise d’introduction.  Puis « Quelle aventure » (un duo avec No Sé), deux ans après, et Menelik était fin prêt pour son entrée sur la scène du rap français avec  « Tout baigne », un premier succès et Phénoménélik. Parcours d’un mec tranquille… que l’on voulait comparer à Solaar.

 

Reportage lors d’un concert de Menelik à Bordeaux

 

Albert Tjamag alias Menelik, né le 10 septembre 1969, au Cameroun vit depuis plus de 14 ans à Bobigny. Son père, attaché culturel à l’Ambassade des Etats-Unis au Cameroun, puis journaliste correspondant au Tchad emmène sa petite famille à Paris, suit des études de droit et devient avocat. A l’époque, Albert n’a que sept ans. Ils vivent pendant deux ans à Aulnay Sous Bois, puis s’établissent définitivement à Bobigny. La cité Paul Eluard, fief du posse des Damiers, celui de Menelik, composé de deux groupes et de deux chanteurs solos. D’abord La Tribu, associée à l’album au sein duquel Nippy (un ancien géo du Club Med reconverti en DJ), Juice « l’être onctueux » (l’intello du groupe) et Dazle, qu’on devrait bientôt entendre puisqu’un maxi est en préparation. Puis le trio Osmose : Litchou, Géo (qui a du mal à se séparer de son pittbull) et Juice. Enfin les rappeurs « Charmant » Armand et Bluesy. Tous sont intimement liés à Menelik qui « n’oublie pas qu’ils étaient tous avec lui à ses débuts. »

 

Bordeaux, le week-end du 28 mai 1995, par un après-midi ensoleillé. La ville semble être divi­sée en deux. D’un côté, la gare et ses alen­tours (où hors du fameux « Café de la gare », il est pratiquement impossible de se restaurer) et le Zénith de Bordeaux, juxtaposé au Parc des Expositions, où les pays du monde entier (Du Bénin au Canada, en passant par l’Inde, l’Italie, l’Allemagne, le Japon…) se sont donné rendez-vous pour l’événement de l’an­née, « La Foire Internationale de Bordeaux ». Juste avant le grand concert de MC Solaar, attendu dans la soirée.

En backstage, danseurs et techniciens finissent de se mettre en condition, dans une atmosphère des plus relax, avant le branle-bas du « Prose combat Tour ». Parmi eux, Ménélik, garçon réservé, déambule calmement. Les présentations faites, on se retrouve plus tard pour une première mise au point. La prestation de Ménélik est plus un intermède du concert plus qu’une première partie. Il donne la réplique à Solaar sur un titre, avant de revenir pour son tour de chant : « Quelle aventure » et « Tout baigne » (le premier single de son album), selon le concert. Une telle assiduité sur le « Prose combat Tour », même si elle ne s’inscrit que dans une logique promotionnelle a son effet pervers : celui d’être asso­cié, tout comme Soon E MC en son temps, à Solaar. Il est vrai que le premier est issu du même posse, le 501, que le chanteur de « Bouge de là ». Une référence qu’a exploitée, à tort, la maison de disques de Soon E. Résultat des courses, Soon E MC est apparu, au public, comme du sous-Solaar.

La tentation est donc grande de récidiver avec Ménélik, d’autant que sans Claude MBarali, Ménélik n’aurait sans doute pas enregistré Phénoménélik, son album. En effet, trois ans plus tôt, Albert Tjamag de son vrai nom, las de galérer et ne voyant aucune issue à sa carrière, décide d’aban­donner le rap pour retourner à ses études, interrompues après une licence en droit. Il passe donc un coup de fil à son pote, Solaar, qui lui suggère d’aller voir Jimmy Jay, qui prépare sa compilation, les Cool Sessions.

 

« J’en avais marre parce que j’avais les études en même temps et je voyais que le rap ne me menait nulle part. Je me disais : je vais arrêter. C’était il y a trois ans. Ça fait à peu près six ans que je suis 

là. J’ai donc appelé Claude et qui m’a dit : N’arrête pas, vas voir Jimmy Jay, il prépare une compil. J’ai alors été lui proposer mon morceau, il m’a dit : les paroles sont bien mais je n’aime pas trop la musique. Il l’a refaite et l’a sorti sur la compil.  » Ainsi est né « Un petit rien de jazz », et l’espoir… Vite déçu. Car, comme la plupart des artistes, Ménélik a cru qu’un titre sur une compil était un déclic à une carrière.

« // y a encore eu des galères après. La compila­tion est sortie mais la maison de disques n’a pas voulu faire de clip vidéo. C’était médiatisé mais il n’y a pas vraiment eu de promotion. Ça a eu beau­coup plus d’impact à l’étranger, je ne sais pas pourquoi. C’est à cause de Virgin qui, à l’époque, n’avait pas une bonne politique. Ils se foutaient de la gueule des artistes. J’en profite pour lancer un petit avertissement à tous ceux qui veulent se lancer. Il faut bien penser son truc avant de le faire. C’est pas parce qu’une maison de disques te propose un truc qu’il faut signer tout de suite. Il faut vraiment être très méfiant. Je pensais que c’était arrivé parce que je me suis dit : je suis sur une compil, je sors un disque, c’est bon. J’ai été vite déçu. Cela devait être comme ci comme ça.

Rien n ‘a été, il n’y a pas eu de clip, pas de pro­motion. Résultat, le disque sort et c’est comme s’il n’était pas sorti en fait.   Quand on allait en province, les gens ne savaient même pas que la compilation était sortie. Il y a des réseaux under­ground, des choses comme ça à exploiter, surtout lorsque ce n ‘est pas grand public. Il y a un minimum à faire, et la maison de disques ne l’a pas fait. Et le minimum, c’était de faire un clip. »

 

« c’est une question de pognon. Ils voient qu’ils vont faire du fric en le mettant sur une compil, alors ils le mettent. En faisant cela, ils se foutent de l’artis­te. Pourtant, j’avais rencontré les dirigeants de Big Cheese qui m’avaient dit : on le sort parce que c’est toi, parce qu’on respecte l’artiste. Mais ce n’est pas respecter l’artiste que de le mettre sur n’importe quelle compilation de merde. »

 

Une expérience qui l’a marqué et l’a certainement rendu méfiant envers l’industrie du disque. Un autre fait, récent celui-là, le fait sortir de ses gonds. C’est la voie que prend « Quelle aventure », — un titre sorti sur Groove Attack, en Allemagne, et sous licence Big Cheese, en France—, qui se retrouve sur des compilations dance. « C’est Big Cheese qui a tous les pouvoirs, c’est une question de pognon. Ils voient qu’ils vont faire du fric en le mettant sur une compil, alors ils le mettent. En faisant cela, ils se foutent de l’artis­te. Pourtant, j’avais rencontré les dirigeants de Big Cheese qui m’avaient dit : on le sort parce que c’est toi, parce qu’on respecte l’artiste. Mais ce n’est pas respecter l’artiste que de le mettre sur n’importe quelle compilation de merde. Ça, m’a franchement chauffé. C’est à moi que ça porte préjudice. « Quelle aventure » c’est un titre, ça va durer deux ou trois mois. Mais après, ça restera toujours sur moi. » C’est pas bien, tout ça pour une question d’argent. »

 

« Non, je ne peux pas être considéré comme un deuxième Solaar, car j’ai ma propre personnalité, ma façon d’écrire et même ma manière de rapper. »

 

Un cas qui, pense-t-il, ne devrait pas se produire avec Jimmy Jay, son producteur. « Avec Jimmy Jay, on a une très bonne entente et puis on se consulte tout le temps. C’est vraiment une complicité, donc il ne peut pas faire quelque chose sans m’en aviser et c’est réciproque. Mais c’est aussi une question de confiance. Quand je l’ai ren­contré, il m’a tout de suite inspiré de la confiance. Vas savoir comment il agira par la suite… je ne sais pas ». Ménélik, après cette chausse-trappe, est bien décidé à gérer lui-même son image. Ce qui le pousse à se démarquer de l’image de Solaar. Même si, quelques coïncidences peuvent le lais­ser supposer. Notamment « Ma belle », qui pourrait se rapprocher de « Caroline », ou « II est parti », et « Armand est mort ». Enfin, un sample d’un titre de Gainsbourg qu’il prépare actuellement (peut-être sur son deuxième album ?)

La mort est un thème universel ; Gainsbourg est un chanteur qui a influencé pas mal de monde et qui a vraiment été un grand en France. Donc for­cément, on est obligé de le faire. Enfin, disons qu’on peut tomber dessus, car c’est une ligne qu’on doit peut-être traverser un jour ou l’autre. Par exemple, sur mon album il y a le sample « Tranquille ». Alliance Ethnik a utilisé le même, Tupac aussi, Society, un groupe américain, l’a aussi utilisé. C’est pas pour autant que je ne vais pas le sortir, parce que même si c’est la même chose, c’est travaillé de façon différente. La manière d’aborder le sujet et de l’exprimer est aussi différente. Chacun a sa personnalité, sa sensibilité, donc on ne dit pas forcément la même chose que l’autre.

« J’ai beau faire le style de rap que je fais, tant que je suis en accord avec moi-même, tout baigne. Différents groupes de rap peuvent s’entendre sans se faire la guerre ».

 

Ce ne sont pas des coïncidences. Je ne peux pas dire que Solaar est le premier qui a fait ça, mais c’est lui qui a fait ça de la façon la plus médiatique. Donc forcément quand je ferai quelque chose, on me comparera à lui. C’est évi­dent. Mais cela mis à part, il y a aussi Benny B qui faisait des chansons « Dis moi bébé est ce que l’amour est cruel », Mais c’est pas pour autant que je fais du Benny B.

Moi j’essaie plus de partir de l’être même, de l’in­térieur de l’être et de vivre la situation plus que de la décrire. Parce que je trouve que c’est important par rapport au lieu où je vis, aux gens que je côtoie. Les galères qui leur arrivent, ça peut aussi m’arriver. Et puis c’est mieux de se mettre dans la situation de la personne afin d’essayer de com­prendre ce qui l’a poussée à faire ci ou ça ou bien pour savoir ce qui lui est arrivé, dans quel chemin de pensées elle s’est trouvée pour pouvoir arriver à faire ce qu’il fait. Donc je trouve que c’est beau­coup plus intéressant et c’est beaucoup plus vivant.

J’aime aussi tout ce qui est action, les romans d’aventure… Donc je ne peux pas être simple­ment le conteur, il faut que je sois aussi l’acteur. Ce que je dis est un simple constat, ce n ‘est pas une attaque personnelle ou quoi que ce soit. C’est juste dire qu’à mon avis, Claude est plus un chroniqueur et moi, j’essaie d’être plus en phase avec la réalité. Moi, je n’ai rien contre Claude, c’est un ami.

« Tranquille »

Je dis toujours « tranquille », c’est un état d’esprit, mais c’est aussi pour essayer de bien accueillir la personne. Quand on me serre la main et que l’on me dit « ça va ? », je réponds « Ouais, tranquille ». Mieux vaut planifier les choses avant de savoir ce qui peut arriver. Si on me demande « ça va ? » et que je dis « non, ça va pas » c’est pas bien. Mieux vaut dire tranquille, tout baigne, c’est cool.

-Dans ce morceau, je veux dire que je suis arrivé tranquillement. J’ai pas eu besoin de faire des pieds et des mains pour dire « Je suis là, regardez moi, j’arrive, me voici ». Ce n’est pas mon état d’esprit. Des fois, t’es tranquille, parfois t’es coloré, enfin tu passes par plusieurs phases. Je veux dire, le deuxième couplet « J’ai attendu mon temps, parfois j’ai mis longtemps, j’ai attendu patiemment de prendre le stylo… ». J’ai vraiment galère, j’ai pris tout mon temps. Alors si ça arrive maintenant, c’est cool.

 

« Rapports Artiste/Major »

Les majors n’aiment pas que les artistes soient naturels. Si le type veut faire ça, elles vont dire « non, on fait plutôt ça parce que ça vend ou ça, parce que c’est mieux, c’est plus grand public. » En fait, il faut laisser vivre l’artiste. Avec les labels, c’est beaucoup plus facile. J’ai eu beaucoup plus de liberté et juste­ment le patron de Squatt avec qui j’ai signé. J’ai vraiment l’impression de m’épanouir en tant qu’artiste. On ne me dit pas simplement fais ceci ou fais ça. Pour chaque produit qui sort ou qui est dérivé de l’album, on me demande mon avis. Pour les tee-shirts pro­motionnels, c’est moi-même qui ai fait la typogra­phie. Donc c’est vraiment un travail de collabora­tion. Il faut vraiment avoir le dialogue avec son interlocuteur. Pour exemple, « Quelle aventure » signé en licence chez Big Cheese et sur lequel je n’ai aucun contrôle. J’ai appris récemment qu’on l’a mis sur des compilations de dance. Et ça fran­chement ça me tue.

 

« Tout baigne »

Quand j’ai signé avec Squatt, j’ai tout de suite eu confiance en mon interlocuteur. Vas savoir com­ment il va agir par la suite, je ne sais pas. Faut voir plus loin. C’est juste l’instant qui comp­te. Si aujourd’hui j’ai envie de faire la fête tout baigne, le reste j’en ai rien à faire. Si j’ai un pro­blème, j’y penserai demain. Mais ce soir, tout baigne et le reste, on verra.

 

« Manège »

C’est un titre qui a été écrit par DJ Seeq. Il l’a composé après la disparition d’un de ses amis et il m’a demandé d’écrire une chanson sur là mort. Je me suis dis que sur l’album, il y avait déjà beaucoup de chansons sur la mort et la mélanco­lie donc j’ai voulu faire un truc inverse. Un hymne à la vie. Donc je chante le « Manège ». Dire que la terre tourne, qu’il ne faut pas se contenter de son petit espace vital et que le monde est ouvert. Il y a plein de choses à voir.

 

« Maldonne »

« Manège », c’est un peu quand je plane dans les airs, et dans « Maldonne », c’est quand je retombe dans la réalité brutale. C’est à dire quand il me faut de la thune et qu’il me faut vivre. Qu’est ce que je dois faire?Est-Est-ce qu’il faut que j’aille à l’aventure pour avoir de la thune dans je ne sais combien d’années, ou bien est-ce que je dois suivre le chemin de certains que je vois dealer et avoir la thune tout de suite ? C’est donc ce dilemme que j’ai traduit dans la chanson. 

 

« Il est parti »

C’est la mort qui est traitée sous différents aspects. C’est la mort en général mais c’est sur­tout le déchirement de la séparation que je vou­lais décrire.

 

Loin des affrontements inutile entre les franges d’un même mouvement, Ménélik se veut positif et « lance un coup de gueule contre les gens qui croient que parce qu’ils font du hardcore, c’est la seule musique au monde, et qu’il n’y aura plus jamais rien d’autre. Et aussi contre les gens qui sont cool et qui se disent que les rappeurs hard­core ne font que brailler dans le micro. Ce genre d’attitude extrême ne mène à rien. J’ai beau faire le sty/e de rap que je fais, tant que je suis en accord avec moi-même, tout baigne. Différents groupes peuvent s’entendre sans se faire la guer­re. C’est pas parce que je fais du hardcore que je suis forcément contre ceux qui font du rap plus mid-tempo. C’est pas parce que je fais du mid-tempo que je suis contre ceux qui font du rap déchaîné..

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