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dimanche, décembre 16, 2018
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MC Lyte : l’élan freiné ?

Propos recueillis par Antoine « Wave » Garnier & Elia Hoimian

Elle a fait les beaux jours des clubs avec « Cold Rock A Party », après « Keep On, Keepin’ On ». Lana Michele Moorer alias MC Lyte, l’une des premières stars du rap, est loin d’être une nouvelle recrue. Elle a déjà près de dix ans de métier. Et une grande expérience du bizz. Interview.

 

BN : Penses-tu que l’association rap et violence, comme la décrive les médias est justifiée, surtout après la mort de Biggie et Tupac ?

MC Lyte : Comme tout le monde, je pense que leur mort est triste. Nous avons perdu des personnalités du hip hop et de la communauté en général, c’est une situation vraiment triste … Et ça n’a rien à voir avec le hip hop ni tout le trip East Coast/West Coast.

Non, je pense que le rap est le reflet de la réalité et ce dont ont l’habitude de parler les rappeurs en sont une pour certains, mais pour d’autres, c’est de la fiction, mais il ne faut pas les blâmer ou les rendre responsables pour ce qu’ils disent ou véhiculent aux enfants (trop facile. Ndlr).

BN : Mais ne penses-tu pas que certains en rajoutent un peu pour les besoins du marché el qui en est responsable ?

MC L : Tu veux dire pour gagner plus d’argent ? Peut-être, je suis sûre que certains le font pour de l’argent, comme beau­coup de personnes. Il ne faut pas désigner qu’un responsable mais aussi bien le rapper, la maison de disques, que les radios, parce que ce sont tous ces faits divers qui font marcher l’indus­trie. Les rappeurs racontent, les maisons de disques les signent, les radios les passent, et le public achète, qui accuser quand tout marche ?

BN : Tu as participé au mouvement « Stop The Violence ». Que penses-tu de l’évolution du hip hop depuis cette période ?

MC L : Je pense qu’on accepte beaucoup plus de la part du rappeur, qu’on joue beaucoup plus de rap parce qu’il y a aujour­d’hui plus de radios qui en diffusent pour satisfaire des fans de plus en plus nombreux. En ce qui concerne Stop The Violence Movement, il y a encore de nombreux rappeurs qui s’y intéres­sent et une autre grande portion pas du tout. Mais à l’époque, ça a été un grand succès. D-Nice prépare d’ailleurs un album sur le sujet auquel je participe en aidant à le mettre en forme afin d’offrir quelque chose de positif à écouter aux enfants, en mettant l’accent sur la bonne direction à prendre.

« Une grande révolution est en train de s’opérer au point de se demander qui possédera vraiment Harlem… »

 

BN : On sait que le public hip hop accorde beaucoup d’importance à l’image, et depuis Ruffneck tu as changé la tienne qui est plus féminine, pourquoi ?

MC L : Parce que je ne peux ressembler à celle que j’étais il y a 10 ans, je n’ai plus 16 ans (Ruffneck est sorti en 1993. Et à l’époque, c’était l’image à la mode. Ndlr). Donc cela me semble naturel de faire ou d’avoir une image différente, si je ressem­blais à la fille que j’étais à 16 ans, je ferais du Kool Moe Dee ; mais qui l’écoute actuellement ? Tu dois changer avec le temps mais choisir ton moment avec précaution parce que le public hip hop est très sévère sur ce qu’il aime ou pas, ce qu’il est prêt à accepter ou pas, je pense qu’il l’était pour moi, c’est pourquoi je suis encore là.

BN : Le titre a été disque d’or, comment expliques-tu son succès ?

MC L : C’est une combinaison de plusieurs facteurs : par la place plus importante accordée par la radio au hip hop – parce qu’à mes débuts, les radios ne défendaient pas le hip hop, il n’y avait qu’une émission de deux heures par semaine avec Red Alert (Kiss FM), Mister Magic (WBLS) ; par le fait que les gens commençaient à accepter les femmes rappeurs, et aussi par l’association des participants au titre – Teddy Riley, le producteur, je l’ai écrit en jammant avec Wrecks-N-Effect -, c’était une « Party song », c’était aussi la première fois que MC Lyte chantait (au lieu du rap habituel) sur un refrain et qu’un chœur le reprenait alors qu’avant je faisais mes titres toute seule, avec mes propres samples.

BN : Ne penses-tu pas que les gens attendaient que tu continues dans la même direction ‘?

MC L : Non, je ne pense pas car je suis connue pour ma diver­sité, et parce que tout ce que j’ai fait depuis a bien marché donc le public comprend que je ne resterai pas la même. Je suis toujours MC Lyte, avec de la consistance, des lyrics qui ont un sens, une image sage. (. .. ) Je ne pense pas qu’il soit difficile de survivre dans le rap car je suis encore là. Je suis la preuve de tout ce qui peut être accepté dans le hip hop. Et j’ai encore trois albums à fournir à ma maison de disques.

BN : Le choix de Jermaine Dupri pour « As Bad As I Wanna B » était pour marquer ce changement de cap ?

MC L : Oui, je voulais plus un producteur de chansons que de beat. Je voulais qu’il travaille plus sur la mélodie et c’est ce qu’il a fait. Je voulais aussi qu’il fasse quelque chose de différent pour moi par rapport à ce qu’il fait pour Da Brat, Kriss Kros ou XScape. J’ai également travaillé avec R. Kelly sur deux titres dont un a été choisi pour l’album, avec Rasheed (l’assistant de Jermaine. Ndlr) et pour le remix de « Cold Rock A Party », son choix de Sean Pully Combs a été judicieux, je suis donc satisfaite.

BN : Tu as été la deuxième femme du rap, après Queen Latifah, à te lancer dans le business en créant ta boîte de management et ton restaurant, où en es-tu actuellement?

MC L : Je n’ai plus aucun des deux (rires). C’est une situation compliquée quand on regarde où nous étions situés. Qui nous loue les murs ? Une grande révolution est en train de s’opérer au point de se poser la question suivante : qui possédera vraiment Harlem ? Et je pense que beaucoup de business noirs sentent maintenant les effets secondaires. C’est mal­heureux à dire mais la 125e rue était pleine de revendeurs noirs dont ils se sont débarrassés. Pendant qu’ils chassent les marchands ambulants noirs des rues, les grosses chaînes telles Body Shop et la Chemical Bank absorbent tout l’argent des Noirs de Harlem…

Cela va plus loin que le problème de tous ces marchands ambulants qui n’ont que cette voie là pour vendre leurs mar­chandises. Tu as aussi des disquaires noirs dont les boutiques ont été brûlées. C’est une situation compliquée. Ce n’est pas qu’une question de propriété immobilière, tu as des locaux commerciaux qui sont à vendre mais tu ne le sais pas, leurs propriétaires ne les vendent qu’à des personnes bien précises. On subit encore les contrecoups de cette politique. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai plus le Harlem Coffe. Et c’est -pourquoi nous cherchons à nous installer à Atlanta pour l’ouvrir.

BN : Pourquoi aussi loin de New York ? Il y a plusieurs per­ sonnes qui s’installent maintenant dans le sud, y-a-t-il vrai­ment des opportunités ?

MC L : Parce que je suis partout chez moi et Atlanta est un endroit que j’affectionne. Oui, il y a de grandes possibilités, mais ça dépend de la manière dont tu diriges tes affaires. Au contraire de Harlem, tout se fait en voiture à Atlanta ou par transport en commun, donc tu dois prendre en considération d’autres facteurs lors de ton installation. Ça ne peut pas être un café à la manière du Harlem Coffe, il fallait aussi tenir compte de la clientèle avertie du sud.

« Puffy est dans une pôle position, où il dirige un gros bataillon d’hommes, et je ne sais pas si tout un escadron d’hommes seraient prêts à écouter une femme… »

 

BN : A Harlem, il y a aussi le choix parce que les touristes n’ont plus peur de s’y rendre… Peux-tu nous parler de la boîte de management ?

MC L : Je me suis lancée dans cette affaire pour des questions d’amitié, je m’occupais de deux groupes : Linque et Born ln Hell. Je connais Linque depuis un moment, elle avait besoin d’un moyen pour s’occuper de ses affaires, quelqu’un capable d’accomplir les tâches administratives et de se consacrer à la partie créative du travail. Quant à Born In Hell, et j’ai été à l’école avec un des mecs du groupe. Je ne pouvais pas m’occuper de n’importe qui, je voulais me consacrer qu’à des proches. Nous avons par la suite ensemble pris la décision qu’il fallait passer à autre chose, et ils ont quitté leurs labels respectifs pour chercher quelque chose qui leur convienne le mieux, et dans le même temps, j’avais commencé à enregistrer mon album et je cherchais ma direction. Donc nous avons décidé d’un commun accord de dis­soudre la boite de management afin qu’ils puissent suivre leurs propres chemins, parce que je pensais avoir fait tout ce que je pouvais pour eux. Ils ont d’ailleurs tous deux signé chez des majors, et à deux reprises chacun : Linque chez Ruffhouse/Columbia et EastWest, Born ln Hel chez MCA et Select Records.

BN : Comment peut-on concilier l’amitié et les affaires dans ce cas précis où les rapports sont anciens 7

MC L : Je pense que j’avais plus une vision d’amitié que de femme d’affaires avec elles. Il y a trop de gens qui pensent qu’ils seront automatiquement des stars parce qu’ils ont une équipe de management, mais ils doivent comprendre que ce n’est pas parce que MC Lyte fait des interviews qu’elle ne pense pas à eux, qu’elle ne s’occupe pas d’eux, mais si tu te sens mon amie et tu sais comment je raisonne, tu dois me comprendre.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, c’est très dur.

BN : Quels sont les obstacles quand on est jeune, noire, et businesswoman ?

MC L : Les mêmes obstacles habituels depuis le commence ment des temps : manœuvres douteuses, chauvinisme, préjugés, le mépris qui peuvent stopper les noires et les femmes en général dans tout ce qu’elles veulent entreprendre. Mais d’un autre côté, il y a de nombreuses opportunités pour les femmes dans les affaires ; ceux qui t’ouvrent la porte ne veulent pas seulement que tu prouves que tes idées sont bonnes, ils te demandent si tu es capable de les mettre en application.

BN : Dans ce contexte, y-a-t-il actuellement une place pour une version féminine de Sean « Puffy » Combs (voir BN N°2) ?

MC L : Je n’en suis pas sûre· parce que « Puffy » est dans une pôle position, où il dirige un gros bataillon d’hommes, et je ne sais pas si tout un escadron d’hommes seraient prêts à écouter une femme, mais s’il y en avait une, ce serait pour Missy, la pro­chaine femme en vue. Parce qu’elle fait tout ce qu’elle fait avec un seul producteur, Timberland ; elle écrit, elle rappe, elle chante et elle produit. J’espère qu’il sera possible d’avoir cette version de « Puffy » et ce sera l’une d’elles (Missy, 24 ans, est la compositrice derrière « If Your Girl Only Knew » de Aaliyah et « Steelo », le tube de 702. Ndlr). Si les hommes veulent bien le permettre parce que ça a pris du temps pour que les rappers féminines soient où nous sommes actuellement. J’ai vu cette évolution depuis la période où je n’étais pas encore dans le milieu, mais depuis mon arrivée, beaucoup de choses ont changé dans la mentalité des programmateurs radios, des dirigeants de labels qui savent maintenant que les femmes peuvent aussi vendre des disques, faire bonne figure, des vidéos intéressantes, écrire de bonnes chansons, et peuvent aussi être populaires. Ce sont tous ces facteurs là qui ont créé les opportunités pour Lil’ Kim, Foxy Brown et me donnent plus d’opportunités encore pour faire des titres qui se vendent et qui prouvent que les femmes peuvent devenir aussi populaires que les hommes. Maintenant, Missy est en train d’imprimer un autre niveau, déjà beaucoup d’artistes la veulent comme compositrice, guest-rapper ou productrice de leur album. Mais je pense que ça prendra encore du temps pour que cette position prenne forme.

BN : Il y a en gros cinq femmes à des postes de décisions dans les maisons de disques, comme Sylvia Rhone, penses­-tu que cette position se renforcera ?

MC L : Elles l’ont déjà fait, elles l’ont prouvé. Cela fait plus de vingt ans qu’elle est dans un label. Elle a commencé au bas de l’échelle et maintenant elle est gérante, mais il y a eu un homme d’Atlantic Records, Doug Morris, qui lui a donné cette opportuni­té. C’est toujours un homme qui te donne ta chance, et malgré cette ouverture, elle devait prouver ses capacités. Elle en tire maintenant les bénéfices, mais d’un autre côté, il n’y a personne pour confirmer ce genre d’ascension. Il y a bien eu Angela Winbush et Patrice Rushen qui ne sont pas liées au hip hop, Nicki Nicole et Sweet Sable qui sont dans le R&B ; Maintenant nous arrivons au niveau où le hip hop et le R&B peuvent s’associer. Et Missy en est le résultat. Mais cela prendra du temps.

MC Lyte, Bad As I Wanna B (Eastwest)

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