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jeudi, octobre 18, 2018
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Lucky Dube : Rencontre londonienne

Propos recueillis par Awal Mohamadou

Jeudi 18 mai, 2h3O du matin. Lucky Dube, retrouve les backstages de L’Astoria (Londres), après un concert proprement démentiel, exécuté à un rythme d’enfer, et consacré à son nouvel album, Trinity…

 

Malgré quelques problèmes techniques, le big band (trois cho­ ristes/danseuses, trois claviers, sax, basse, batterie, guitare, perçus) a donné au public ce qu’il était venu chercher : un fin mélange à base de roots jamaïcain et de soûu fermentée dans les townships de l’Apartheid. Dube maîtrise le style comme aucun autre reggae-band sud-africain (O’Yaba, The Elephants…). Quelques heures plus tôt, j’étais avec lui dans les salons d’un hôtel, près de Hyde Park. L’homme est assez grand, il porte un bonnet vert jaune rouge. Je me présente. Il s’asseoir, commande un thé, je jette un coup d’œil sur le mobilier du salon… D’un mauvais goût typiquement anglais. Peu importe, nous discutons…

BN  : Quand le reggae jamaïcain est-il arrivé en Afrique du Sud ?

Lucky Dube  : Il me semble qu’il a toujours été en Afrique du Sud. Quand j’ai commencé en 1984, on en écoutait déjà. Le problème est que les radios ne le jouaient pas parce qu’il est politique. Et quand elles en programmaient, c’était du genre Jimmy Cliff, parce qu’exempt de contenu politique. Tu vois ?

BN  : Avant de faire du reggae, tu faisais du pur mbaqanga, comme les Soul Brothers, les Mahiatini, etc… Quand as-tu commencé à mélanger reggae et mbaqanga ?

L.D.  : C’est avec l’album Rasta Will Never Die, en 1985 que j’ai commencé à les fusionner.

BN  : Les lois de l’Apartheid étaient encore en vigueur, à cette époque…

L.D.  : Bien vivantes, oui ! En tant que musicien déjà, tu étais coincé, tu ne pouvais pas chanter ce qui te plaisait. Tu devais te contenter de chansons d’amour, sinon ça ne passait pas. D’ailleurs, c’est pour ça que Rasta Will Never Die n’a pas marché.

BN  : Les média occidentaux nous expliquent que la situation est en train de changer en Afrique du Sud, depuis l’abolition des lois de l’Apartheid. Je suis sûr que c’est de la désinformation. Qu’en est-il exactement ?

L.D.  : En ce qui concerne les réalités sociales, rien n’a changé ! Même si la censure a quasiment disparu, on peut chanter ce qu’on veut, parler librement sans craindre de se faire arrêter. Les mentalités n’ont pas évolué. Les rapports entre les gens restent les mêmes qu’avant. L’Apartheid est toujours dans les esprits.

BN  : Les Noirs doivent être très déçus…

L.D.  : Ils le sont. Nous savons que Mandela ne peut pas, en quelques mois, transformer un système qui est en place depuis des dizaines d’années. Mais il n’empêche, le fait est que le Noir de la rue est déçu, même s’il est parfaitement conscient de ce fait. Il se dit : Je n’ai toujours pas de maison, de travail, etc.

 

« Il y a trois raisons pour lesquelles je fais de la musique : divertir, éduquer et unifier. C’est une trinité. »

 

BN  : Une question me hante. Quand on a subi une telle oppression, peut-on pardonner ? Doit-on le faire ?

L.D.  : (Il réfléchit) Premièrement, pour être en mesure de pardonner, il faut savoir QUI t’a fait du mal. Les Noirs se disent : à qui devons nous pardonner ? Les Blancs, en général ? Le Gouvernement ? La police ? Pour ma part, je pense que c’est le Gouvernement qui faisait fonctionner l’Apartheid.

BN  : Peut-être, mais les Blancs dans leur ensemble appuyaient ce Gouvernement. Ils étaient complices de ces autorités. Qu’en penses-tu ?

L.D.  : Oui. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Les lois étaient en faveur des Blancs, et ils avaient surtout peur de tout perdre, s’ils n’appuyaient pas le système en place. Donc ils le soutenaient et fermaient les yeux sur certains comportements de la police, par exemple…

BN  : En tant que Noir sud-africain, as-tu la volonté de pardonner à ceux qui ont commis les atrocités de l’Apartheid, et si oui, est-ce facile ?

L.D.  : Oui, à ta première question. Non, à la seconde.

BN  : Le Gouvernement d’unité nationale qui dirige actuellement ton pays comporte en son sein des acteurs de l’ancien régime. Qu’en penses-tu ?

L.D.  : Le président Mandela a toujours dit que sa volonté n’était pas d’accaparer tous les pouvoirs. Son Gouvernement est à l’image de notre pays. Pour ma part, ça ne me gêne pas que les De Klerk soient encore dans des cabinets ministériels s’ils ne commettent pas les erreurs qui ont été faites dans le passé.

BN  : Beaucoup de gens se disent : il a la même voix que Peter Tosh ! Même si ton style s’est affirmé. Une telle référence ne te dérange pas ?

L.D. : Non. Parce que Tosh est toujours une source d’inspiration pour moi.

BN  : Pourquoi avoir intitulé ton nouvel album, Trinity ?

L.D.  : Il y a trois raisons pour lesquelles je fais de la musique : divertir, éduquer et unifier. C’est une trinité.

Lucky Dube Trinity LP (Tabu/Motown)

Principaux albums disponibles : Slave (1986), Together /\s One (1 989), Prisoner (1989), Captured /.;Ve(1991), House Of Exile (1991), V/cf/ms (1993), Trinity (1995).

Ndlr : Lucky Philip Dube a été tué par balles, jeudi 18 octobre 2007, au cours, apparemment, d’une tentative de vol de sa voiture à Rosettenville dans la banlieue de Johannesburg. Il est mort sur le coup, touché par les tirs de malfaiteurs devant ses deux enfants. Il avait 43 ans

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