fbpx
jeudi, novembre 22, 2018
Accueil > Interviews > Linton Kwesi Johnson alias LKJ : le maître du dub (1992)

Linton Kwesi Johnson alias LKJ : le maître du dub (1992)

Propos recueillis par Elia Hoimian

 

S’il est un homme qui mérite un respect sans limite dans ce grand mou­vement du toast, outre le légendaire U-Roy, c’est bien lui. Sacré personnage que ce diplômé en sociologie de 41 ans, fer de lance de la contestation noire des événements de Brixton. LKJ est res­pecté. Pour sa musique, mais aussi et surtout, pour ses idées.

 

Paris, Zénith17 janvier 1992. Ses deux précé­dentes représentations de l’Élysée Montmartre,l’année dernière, après une longue absence, prédi­saient déjà de l’énorme affluence de celle du Zénith du 17 janvier. Son obédience par un public aussi divers que varié n’est plus à mettre en doute. Des incontournables inconditionnels aux novices du genre, Linton Kwesi John­son apparaît comme celui qu’il faut impérativement écouter, voir, si l’on veut complètement assimiler ce phénomène. L’ampleur de la tâche qui lui était assi­gnée, ce jour-là, obligait le grand maître à sortir les incantations les plus effi­caces. Ce qu’il fit avec une sérénité digne des sommi­tés. Après une prestation ragga musclée de Mu Shapata, le toaster du ghetto et celle non moins remarquable de Pablo Moses, le toaster
fit son apparition. Coiffé de son insépa­rable feutre mou et de son ensemble veste-cra­vate, il prend le pouls de l’assistance. D’un pas nonchalamment assuré, il jette les fameux « England Is A Bitch » et « Forces Of Victory » en patûre à des specta­teurs prêts à exploser, n’en pouvant plus d’attendre. La réponse ne fut pas longue à fuser. Le courant était bien passé. Prolongé par « Senne Outta Non­sense », « Mi Revalue-sha­nary Fren »… et Tings An’ Times, titre de son dernier opus (Fnac Mu­sic)… On y sort converti, par ce mélange de violon et de cuivres, qu’auréole la puissante bass-line de Denis Bovell. Du dub, du vrai ! On se demande encore comment a-t-il fait pour tétaniser d’admiration un public généralement turbu­lent ? Le maître s’explique sur son absence, le reggae…

 

Black News Magazine : Il s’est passé cinq ans avant Tings An’ Times. A quoi avez-vous occupé tout ce temps libre ?
Linton Kwesi Johnson : Ah, qu’ais-je fait Pendant tout ce temps (il réfléchit) ? J’ai travaillé à « Yesterday », un journal black de Londres. J’ai aussi été journaliste free-lance pour « The Banden V », une télévision de programmation black : j’y ai été reporter. C’est ainsi que j’ai couvert quelques sujets politiques en Angola, les élections en Gambie et des dossiers de société dans les îles caribéennes. Dans ce dernier cas de figure, je travaillais pour la BBC qui m’avait chargé de mettre l’accent sur les différents problèmes sociaux entre les hommes et les femmes. Mais aussi les problèmes que pourraient rencontrer les autochtones, par rapport à leur culture de base. En parallèle, je suis venu à Paris, en 1988, fêter mes dix ans de carrière avec des amis : Black Uhuru, Bunny Waller… C’était une sorte de cérémonial avant d’entamer la deuxième décennie de ma carrière.

 

« Le reggae n’est pas en déclin. Le style a simplement changé. Aujourd’hui, c’est le raggamuffin. Demain, ce sera autre chose. Mais le reggae survivra aux multiples vagues et tendances. »

 

BNM : Ces différents voyages vous ont-ils permis de mieux connaître l’Afrique et que pensez-vous des évé­nements qui s’y déroulent ?
LKJ : C’est une grande question. Je ne saurais parler précisément de l’Afrique en général mais je vais vous dire de ce que j’y ai vécu. Au Kenya par exemple, il y a quelque chose d’ahurissant. Dans les Universités, tous ceux qui s’aventuraient à faire des grèves ou à critiquer le pouvoir en place, se retrouvaient en prison. Ils ne sont vraiment pas libres. Il n’y a pas de démocratie là-bas. Je suis très concerné par ces problèmes. Je soutiens inconditionnellement tout mouvement allant dans le sens de la liberté d’expression. Les pays africains sont gouvernés par des partis uniques totalitaires ou des régimes oppressifs. Quand on voit les pratiques du parti nationaliste de De-Clerc, il y a de quoi être révolté. Ils essaient de diviser les mouvements noirs pour mieux régner. L’affaire de Winnie Mandela qui a servi de bouc-émissaire illustre parfaitement ce que je veux vous faire comprendre. Pour revenir à votre première question, je pense que l’Afrique vivra toujours dans la pauvreté et régressera davantage tant que des leaders comme celui du Kenya et l’Ivoirien (comment s’appelle-t-il déjà ? me demande-t-il, (Houphouët Boigny, je lui réponds) seront encore là. Ils sont vraiment néfastes au progrès de l’Afrique.

BNM : A propos d’Afrique du Sud, croyez-vous que l’abolition de l’Apartheid est une réalité ou un leurre ?
LKJ : Certes, c’est un progrès vers la liberté, mais la réalité du terrain montre bien que ce n’est pas encore la liberté.

BNM : Pour revenir à la musique, Peut-on dire que le reggae est en perte de vitesse, dix ans après la mort de Bob Marley ?
LKJ : Non. Marley était le plus grand ambassadeur du reggae dans le monde. Il a popularisé la version électrique de cette musique. On ne peut pas dire qu’elle soit en perte de vitesse, mais le sens du reggae est tout autre. J’ai été en Hollande, il y a deux ans. J’y ai vu un orchestre composé de policiers jouer du reggae.
Aujourd’hui, les groupes allemands, brésiliens, africains… jouent du reggae. Ce n’est pas une musique mondiale (dans le sens de « world music ») mais une forme d’expression populaire interna­tionale. C’est une musique qui s’implante partout. Quant aux styles, comme vous le savez, ils vont et viennent. Aujourd’hui, c’est le raggamuffin. Demain, ce sera autre chose. Mais le reg­gae survivra aux vagues et tendances.

 

Quand vous écoutez du raggamuffin, vous n’entendez que les drums-machines et autres choses du genre. Mais la base, c’est du folklore. C’est ce qu’on appelle le « folk groove ». Le rapport entre le raggamuffin et le reggae est le même que celui qu’a la soul américaine avec le rap. C’est l’expression de la nouvelle génération qui s’inspire de leurs aînés.

 

BNM : Le raggamuffin est donc la suite logique du roots et ne l’atrophie donc en aucune manière…
LKJ : Le raggamuffin n’atrophie rien du tout. Il représen­te la version dancehall et la culture live des sound sys­tems. C’est la génération post-Marley. C’est des jeunes qui découvrent et assimilent les messages du reggae, La seule différence et l’apport du raggamuffin se situent dans le rythme. Un « druming » qui vient des cultes afri­cains tels que Etu Kokomenya et Kumena que nous avons en Jamaïque. Quand vous écoutez du raggamuf­fin, vous n’entendez que les drums-machines et autres choses du genre. Mais la base, c’est du folklore. C’est ce qu’on appelle le « folk groove ». Le rapport entre le ragg­muffin et le reggae est le même que celui qu’a la soul américaine avec le rap. C’est l’expression de la nouvelle génération qui s’inspire de leurs aînés.

BNM : Concevez-vous le rap comme une musique créative ?
LKJ : Il n’y a pas de création musicale dans le rap. C’est ce que j’appellerais du minimalisme. C’est assez réducteur. Et ce que je n’aime pas, c’est le sampling que je considère comme du parasitage. Mais j’aime les messages que les rappeurs véhiculent. C’est très positif.

BNM : Et ce qu’il est convenu d’appeler acid-jazz ?
LKJ : Acid-jazz ? Je ne sais pas de quoi il est question. Qu’est ce que c’est ? (l’explication, une fois donnée) Je peux un peu vous parler du jazz car je viens à peine de le découvrir à travers la nouvelle génération de musi­ciens : les saxophoniste Courtney Pine et Andy Sheppard, Steve Williamson qui jouent de temps en temps avec les « Jazz Warriors », un big band. C’est cette génération de jazzmen là que je connais. Mais l’acid-­jazz, connais pas.

BNM : On Observe aujourd’hui que le reggae perd sa substance roots. Que pensez-vous de la nouvelle direction prise par certains qui vouent tout au culte du commercial ?
LKJ : Cela dépend de quel reggae et de quel groupe vous parlez. Parce des chanteurs comme Burning Spear, Culture, n’ont rien perdu de leur culture rasta.

BNM : Aswad, par exemple…
LKJ : Aswad a permis aux gens qui ignoraient tout du reggae de s’intéresser à cette musique. Cela est aussi bénéfique. Et le reggae est un genre qui revêt plusieurs styles : roots, raggamuffin, reggae commercial…

Interview paru dans le magazine New Beats en 1992

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *