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lundi, juillet 23, 2018
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L’esprit Leon Parker (1998)

Par Leonard Silva

 

Leon Parker est un défricheur de territoires. Son objectif : redéfinir une approche du jazz, moins nombriliste, plus global, et ouvert sur les rythmes du monde, notamment africains. Le retour aux sources du jazz.

 

Au-delà de son approche minimaliste de la batterie – il se restreint à une cymbale et une caisse claire pour concocter sa palette de rythmes entrecroisés-, ce natif de White Plains (Etat de New York) est à son troisième opus, en tant que soliste (Above & Below, 1994/Epicure ; Belief, 1996/ Columbia, et Awakening, 1998/Columbia).

 

Léon Parker, qui a commencé à s’exprimer avec les baguettes dès l’âge de trois ans, ne veut pas se confiner à une technique qui tournerait à la démonstration. En fait, il rejette les schémas rigides et privilégie l’imagination. Il n’a jamais été en Afrique de l’Ouest, néanmoins, son but est d’inventer un langage de la percussion qui puise son énergie dans les racines de cette partie de ce continent. « Il s’agit d’inventer ou de créer une sorte de « funky drumming de l’Afrique de l’Ouest » qui a trouvé sa nouvelle expression dans la diaspora », explique-t-il.

Le batteur et percussionniste qui n’en est pas à sa première expérience, a aussi pour souci de créer une musique multiculturelle.

 

« Je ne voudrais pas voir la world music, et en particulier la musique africaine, être traitée de la même façon que le jazz, car je pense qu’elle y perdrait son âme. Il n’y a pas longtemps, j’assistais à un séminaire sur la world music et ce que j’y ai entendu, m’a sidéré… »

 

« A l’image des musiciens qui m’entourent sur ce nouvel album, je tiens à lier à ma musique une démarche dans laquelle fusionnent plusieurs cultures. Mon concept de la rythmique en découle, et s’accompagne d’une quête spirituelle ». C’est en effet sur ce dernier aspect que Léon Parker se distingue de ceux de sa génération, car il ne se borne pas à reformater un certain classicisme. Avec lui, le jazz s’invente d’autres territoires et ramène surtout la composition aux sources de la tradition orale. Bien que ce concept soit lié à l’Afrique, il ne prétend pas faire de la musique africaine, loin de là. « Dire que je fais de la musique africaine serait très prétentieux car ma démarche est simple. Elle consiste à grouper un échantillon de références culturelles et à les laisser s’exprimer dans le cadre d’une construction musicale. Ce que je propose au public est un échange culturel. Qu’il s’agisse de musique afro-cubaine, brésilienne ou autre, mon souci est de créer un espace d’ouverture où n’importe qui pourrait s’exprimer. Je verrais plus ma musique dans une perspective « world music » plutôt que dans les limites du jazz au sens dont certains critiques l’entendent. C’est ainsi que je m’emploie à respecter les traditions…

J’essaie, en quelque sorte, d’apporter une nouvelle respiration aux traditions africaines ; il ne faut pas oublier que nous vivons de plus en plus dans un village planétaire. D’autre part, je ne voudrais pas voir la world music, et en particulier la musique africaine, être traitée de la même façon que le jazz, car je pense qu’elle y perdrait son âme. Il n’y a pas longtemps, j’assistais à un séminaire sur la world music et ce que j’y ai entendu, m’a sidéré. Des maisons de disques et des rock et pop stars avaient décidé d’étudier des stratégies pour « booster » les ventes de world dans le monde. Franchement, je ne vois pas pourquoi un artiste ou un groupe africain aurait besoin d’une rock star pour communiquer sa musique au reste du monde. Je pense que l’un ou l’autre sont suffisamment adultes pour le faire, à partir du moment qu’on leur en donne la possibilité. Par exemple, on se souvient de la collaboration entre Paul Simon et les Ladysmith Black Mambazo de l’Afrique du Sud… D’accord, elle a permis au groupe de se faire connaître, mais pourquoi ne pas permettre aux Ladysmith de s’exprimer eux-mêmes, au lieu de le faire dans l’ombre d’une quelconque rock ou pop star ? »

« Le jazz est en quelque sorte devenu un article de luxe, notamment pour les Européens…Les préoccupations financières l’ont dévié de son caractère initial de musique avec un impact politique, culturel et artistique. »

 

Léon Parker n’a pas esquivé l’aspect polémique de la question, car selon lui, ce n’est pas le public occidental qui est en cause. Ce dernier apprécie bien évidemment la world music avec ses racines et ses références culturelles. Toutefois, la recherche rapide du profit des maisons de disques fait qu’elles sont tentées de la commercialiser comme des McDonald’s. « Or, rajoute le batteur, cette façon de projeter cette musique est dangereuse pour son intégrité culturelle et artistique. »

Dans ce contexte, on pourrait se demander si le jazz a préservé ses références historiques et culturelles originelles ? Personne ne pourrait nier le caractère innovateur et évolutif de la musique africaine-américaine, néanmoins, il faut bien reconnaître que le jazz, tel que perçu par certaines loges d’intellos de Manhattan à Saint-Germain des Prés, nous pousse à croire que la « rebel music » des Bird, Coltrane et autres Coleman (Omette, Steve…) a depuis longtemps fait le deuil de ses racines populaires pour devenir une « commodity (article) de luxe », apanage des bien-pensant de l’orthodoxie. Les uns refusant d’accepter ses racines intrinsèques, c’est-à-dire le blues et la danse, les autres se confortant dans le label de « musique pour l’esprit ». Le jazz n’est-il pas aussi en train de perdre son âme ?

 

« (…)Seul le rap a de l’intérêt pour la jeunesse afro-américaine. Mais ce n’est pas une expression artistique, c’est avant tout une affirmation culturelle. Je me suis rendu compte que le jazz parlait plus à un public européen ou japonais qu’aux Africains-Américains. »

 

« C’est vrai… (silence)… que le jazz est en quelque sorte devenu un article de luxe, notamment pour les Européens, qu’il a perdu sa force d’affirmation culturelle et son expression artistique. Plusieurs facteurs ont contribué à cet état des choses. On vit dans un monde où les préoccupations financières passent avant tout et cela a dévié le jazz de son caractère initial de musique avec un impact politique, culturel et artistique. C’est peut-être pour cela qu’il a perdu de l’attrait auprès des Africains-Américains. A l’heure actuelle, seul le rap a de l’intérêt pour la jeunesse afro-américaine. Mais ce n’est pas une expression artistique, c’est avant tout une affirmation culturelle. Je me suis rendu compte que le jazz parlait plus à un public européen ou japonais qu’aux Africains-Américains. Mais, en même temps, ces premiers qui l‘écoutent se rapportent plus à un certain traditionalisme, qui consiste à limiter leur intérêt aux œuvres de musiciens comme John Coltrane, Charlie Parker, Thelonious Monk…

Or aujourd’hui, pour une grande majorité de jeunes Africains-Américains, les références sont James Brown ou Marvin Caye. Aussi, le fait que le jazz a joué, à ses débuts, un rôle libérateur pour leurs parents qui ont dû se battre pour leur reconnaissance au sein de la société américaine, a amené certains à vouloir oublier une période douloureuse de leur histoire. D’ailleurs, contrairement à la plupart des Américains, Latinos ou européens, les Africains-Américains ne font pas souvent allusion à des références historiques, justement parce qu’ils ont perdu les liens avec leur terre d’origine. Nous n’avons pas une langue commune d’origine ni un endroit où l’on pourrait retourner. La rupture à laquelle on a été forcé, façonne encore aujourd’hui notre comportement dans la vie…

Léon Parker, Awakening (Columbia/Sony Jazz).

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