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vendredi, octobre 19, 2018
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Les visions amères du Ministère

Propos recueillis par Elia Hoimian

 

Une ville,  Sarcelles.  Un groupe, Ministère A.M.E.R. Une étiquette  : «dangereux pro-blacks d’une obscure secte, Adullah ». Une institution : les flics. Et une chanson : «Brigitte, femme de flic» qui marquera le rap français  comme référence  du premier essai de censure. Un an après, les récalcitrants  récidivent avec «Brigitte … 2».

 

BN : Dans un de vos textes, vous dites en fait que ça ne sert à rien d’aller à l’école car les places sont prises d’avance…

Kenzi : Non, on dit que quand on nous tient le discours « Va à l’école et t’auras un boulot, etc. », c’est un peu trop quand tu sais que tu seras sans doute recalé à cause de tes origines ou un truc du genre.

BN : Et quelle est  la solution ?

K : Il y a plusieurs écoles à faire. Nous, on était tous dans une bonne école,  l’école  de Jules  Ferry.  C’est  pas  la  seule.  Il y a toujours eu un  fossé entre l’école de la rue et l’école académique. Nous,  on ne dit pas  : laissez-en une au détriment de  l’autre,  on  dit  : faites  les deux pour y trouver votre compte.

BN : Ne  trouvez-vous pas la manière restrictive dont vous le dites dangereuse pour les jeunes de 14/15 ans  qui vous écoutent ?

K : On n’a jamais dit aux jeunes de ne pas aller à l’école. Maintenant qu’on commence à avoir un peu d’impact sur  eux,  on n’est pas  assez naïfs  au point  de penser  qu’ils vont  aller  ou  non  à l’école  si on le  leur dit.  Moi,  Aucune  grande personne ne m’a dit de faire ce que j’avais envie de faire. Le jeune,   il a un truc  dans la tête et il veut le mener à bien.  Ce qu’on  leur dit, c’est : suivez le droit chemin, si vous trouvez qu’en ayant quatre doctorats ou trois maîtrises, ça  peut  vous  aider  à atteindre ce que vous voulez,  c’est  bien, sinon il y a une autre  école.

 

« En France, on n’est pas raciste devant toi, c’est toujours derrière toi. Quand tu passes, si t’es noir on te dit : « Moi, j’aime bien les Noirs mais pas les Arabes », et quand t’es arabe, on te dit le contraire… »

 

BN : Est-ce que  vous avez véritablement déjà été confrontés au racisme en cherchant du  boulot ?

K : Bien  sûr, il n’y  a pas  de  preuves  concrètes, on  nous  a jamais dit  : on veut pas de toi parce que t’es noir, on dit simplement qu’on vous écrira.

BN : Mais ce n’est pas forcément du racisme ça, on le dit à tout le monde…

K : Non, mais en France, on n’est pas raciste devant toi, c’est toujours derrière toi. Quand tu passes, si t’es noir on te dit : « Moi, j’aime bien les Noirs mais pas les Arabes », et quand t’es arabe, on te dit le contraire, on ne te le dit jamais en face. Au taf, on ne te le dit jamais en face car tu pourrais porter plainte et le mec aurait des problèmes.

Les Noirs en France, sont un peu perdus avec la notion du racisme. Ce qu’on essaie de dire aux gens depuis le début, c’est qu’en France, il y a deux sortes de racisme. Il y a celui qui ressort de temps en temps , celui qui vient de faire 13% avec De Villiers (aux dernières élections européennes. Ndlr), et avec De Villiers et Lepen, les gens se disent : « Ah, les vieux fantômes ressortent des placards ». Et il y a De Villiers qui fait 13% mais il y le RPR et l’UDF qui font bien plus. Et on a tendance à dire aux gens qu’il y a des différences ; nous, on ne fait pas de différence entre la droite, la gauche, l’extrême-droite et l’extrême gauche. On sait que la France n’est pas un pays de Noirs.

BN : Est-ce que  le problème majeur des Noirs en  France ne vient pas des Noirs eux-mêmes ?

K : Moi, je pense  que le problème ne vient pas seulement des  Noirs, il faut remonter en arrière dans  l’histoire. Lorsque la première génération des Noirs  est  arrivée ici au début  des  années  50/60, il y a tout de suite  eu une  différenciation  entre ceux  qui  venaient des Antilles et ceux d’Afrique  ; maintenant,  il y a même  une différenciation  entre le Sénégalais et le Camerounais…  Aujourd’hui, il y a assimilation, c’est ce qui fait qu’entre les  Noirs,  il n’y aura pas  de cohésion  basée seule­ment sur la couleur de peau. Il faut chercher autre part.

BN : Et le problème entre les  Antillais et les Africains ? Même si on a appris aux uns  à détester tes  autres, arrivé à un  certain âge,  chacun peut être mâture, ce n’est pas parce  que  dans le passé  c’était comme ça que…

K : Mais  pour faire  la part des choses,  il faut avoir le temps.  Quand on t’a appris toute ta vie que l’Africain vendait les bananes  les  moins  chères et  que  dans  ton   pays,  on  vend  moins  de  bananes  et que  t’as une famille  avec  cinq  enfants…  Les  Noirs sont pleins  de bonne  volonté, mais  quand  ils  rentrent du travail,  ils ont  autre chose à  penser  que « tous les Noirs sont des Africains » ; c’est la même chose pour tout le monde, ce n’est pas spécialement antillais ou africain… et même pour les Français à la base.

BN : Quand on voit un Antillais et un Africain se traiter de sales nègres, ce n’est pas le Blanc qui a créé ça…

Kenzi et Bouboulle (qui se réveille ! ) : Ah bon ?

BN : Comment peux-tu, toi, à 20 ans, adopter un langage qui n’est pas le tien ? Tu es quand même capable de réfléchir et te dire que tu ne peux pas traiter celui-ci de Nègre simplement parce qu’on t’a appris à le faire…

K : Mais on ne traite pas un Nègre de sale Nègre uniquement pour le traiter de sale Nègre. Moi, quand j’ai un problème avec un Blanc, je le traite de sale Blanc, avec un Juif, je le traite de sale juif… Ce n’est même pas un problème de Nègre à Nègre, c’est un problème d’homme à homme.

« Nous, on ne veut pas créer une communauté où les gens rentrent simplement parce qu’ils sont noirs ;on veut créer une communauté dans laquelle les gens entrent parce qu’on a confiance en eux. »

 

BN : Je parle du fait que…

K : La cohésion entre les Noirs ? Nous, on ne veut pas créer une communauté où les gens rentrent simplement parce qu’ils sont noirs ;on veut créer une communauté dans laquelle les gens entrent parce qu’on a confiance en eux.On sait qu’il y aura en France une communauté noire où les gens pourront être mobilisés en cinq minutes comme aux USA. On sait que ça ne sera pas possible avant trente ans. Il y a des communautés qui arrivent à être autonomes : les Asiatiques, les Juifs,les Roumains, les Bulgares. Ils ont tous leur propre écriture. Ils peuvent faire des affiches dans leurs langues. Donc il faut faire une communauté basée sur autre chose que la couleur.

BN : Ce que peuvent faire les Noirs dans le cadre d’une association n’est pas forcément du vent…

K : Ça dépend de ce qu’elles font.

Bouboul : Les symboles, ça fait pas vivre ; il y en a qui s’en servent pour faire des soirées, t’as pas remarqué ?

K : Il y a des  associations qui ont  voulu  se rattacher à nous  mais  elles ne proposaient rien de concret. Par contre, à Sarcelles,  il y en a une qui fait du rattrapage scolaire,  ça  c’est concret. En plus,  ça va  bien  avec notre politique.  11    y a des  gens  qui  ont  des  initiatives  concrètes, c’est pas des associations qui s’occupent d’organiser le carnaval.

BN : Dans le cadre du  carnaval antillais, c’est peut-être au  moins une  fois par an  l’occasion de  voir des choses qu’on ne peut pas voir habituelle­ ment, et de  se  retrouver tous…

K: C’est  réducteur, carnaval  antillais, c’est pas carnaval  noir,  si c’était le cas, tout le monde  irait;  mais  là, le public est  à 98  % antillais; c’est organisé   par  des  gens  d’une tranche d’âge supérieure  à la  nôtre  ; ça aurait été nous, on aurait fait le carnaval  noir ou le carnaval  tout court.

BN : Quand il  y a eu  le  meurtre du  Zaïrois Makomé,  comment expllquez­ vous que  la majorité des  gens qui  défilaient, c’était des Blancs ? Ça ne  vous choque pas  ?

K : Certains  d’entre nous  ont  bougé,  on ne peut  pas  se  porter garants pour tous  les Noirs de France.

BN : Concernant le problème de cohésion, on pourrait tenir le discours sui­vant : « Comment voulez-vous que les Noirs avancent quand ils ne  sont même pas capables de  se  défendre eux-mêmes ?

K :  Mais ça, c’est quelque chose qui est plus fort que simplement ta couleur de la peau.

BN Mais c’est une  injustice qui  a été faite à l’un des n6tres…

K : Tout  le monde ne s’est peut-être pas se sentir concerné.

B : tu  protèges ton  enfant  avant  tout   (parlant des   parents.  Ndlr); Manifester, c’est bien beau mais si t’as  un enfant, tu  le protèges.

K : On va pas commencer  à dire aux gens d’aller manifester.

BN : J’ai pris cet exemple pour dire simplement que  la plupart du  temps, quand il y a un problème avec un Noir, on n’est pas là

Kenzi et  Bouboul :  Et toi,  t’en a parlé?  T’es  allé manifester?

BN : Je  n’y suis pas allé, Je  m’inclus aussi dans le lot, je  ne vous accuse pas,  cool bouboul ! (Je préciserai plus tard que j’y étals: avec une collaboratrice pour voir.  Ndlr)

B : Toi non plus, t’es pas blanc comme  neige  !

BN : Ah,  « T’es pas  blanc comme neige » fait aussi parti du langage qu’on a appris,  n’est-ce pas  ?

K : La rééducation est très dure, mais petit à petit on y arrive (rires).

BN : chez  nous, en  Afrique, la  couleurdu  linceul dans  lequel on embaume  les  morts, cest le blanctout comme la couleur « du  revenant« …

B : Comme dans  le·clip de  Eurythmics avec les anges.   Ils ‘sont   tous blancs, ils volent, et soudain tu vois  un petit ange  noir  mais  il  n’a pas  d’ailes. Ils  ont  mis un  ange  noir et ils- ont réussi à ne pas lui mettre d’ailes.

BN : Qu’est-ce que  vous  pensez de la situation au Rwanda?

K+B+Les autres : Oh ! là là  I Grand  débat !

K: On n’a pas toutes les données du problème.

B : Dis seulement ce  que  tu penses, je ne te demande pas  de  résoudre le problème

K : Ben, la France essaie de protéger ses intérêts, c’est logique,  mais ses intérêts ne sont pas forcément les mêmes  que ceux de la population.

B : Je pense  pareil.

K : Les français ont des affaires au Rwanda, li y a des  problèmes et  ils font croire qu’il  a des méchants Noirs qui sont en train de tuer des personnes. Ils envoient des soldats, France 3, France 2 avec des cameramen,  ils donnent des drapeaux dix  minutes avant à tout le  monde ; pendant ce temps,  le  Français moyen dit : moyen dit : «C’est ici qu’on a besoin  de vous,  c’est ici  qu’on  a besoin  d’argent.» Et quand  il voit les drapeaux,  il dit  :11Ah ben oui,  on a bien fait d’y aller. »

BN : Mais le problème du  massacre à la base, le  spectacle est  vraiment insoutenable quand on voit à la télé

K : On essaie  de  donner  notre  avis  comme  ça  mais  le  Rwanda, c’est comme  la Bosnie  : on ne peut rien  y faire. On peut  être choqué en temps qu’homme,  et au  Rwanda en tant qu’homme  noir  parce que  ce  sont des Noirs qui sont tués, mais tant que en tant que personnes capables de changer la situation, on est impuissants. Il y des partis politiques qui ont dit : « Non, n’allez pas là-bas ! », et nous des pauvres négros….

BN : Pourquoi  «pauvres  négros,  vous avez un  langage assez  fataliste.Pour changer les choses, ne pensez-vous pas qu’il faille avoir un comportement un  peu plus révolutionnaire ? Les  grands changements n’ont -Ils  pas  été possibles que grâce à des  révolutions ?

 K : déjà par rapport aux Noirs en France, nous avons parlé. C’est déjà beaucoup. Quand t’es Noir en France  et que tu  parles,  quelque part,c’est déjà un risque  que tu  prends.  Les gens  nous  disent parfois : oui, mais vous,  vous parlez mais  qu’est-ce  que vous faites ? Il faut savoir’ qu’avant nous, qui est-ce qui a parlé ? Qui a parlé avec autant  d’impact ? A partir du moment où on a dit ce qu’on avait à dire, des Noirs ont voulu faire la révolution en deux jours. Des Malcolm X et des Marcus Garvey qui se sont faits en un jour, on en a beaucoup vus. On a même trop vu. Malcolm X est à la mode. Et maintenant, qu’est-ce qu’il en est  ? Nous, on: continue à parler. Pour un Blanc, un Noir qui parte comme  nous … La  première fois, il grince  des dents ;  la deuxième,  il commence  à dire : « Oh là là ! » ; à la troisième, il dit : « Ah non, là il faut  faire quelque  chose, on se moque de nous. »

 

« Si  t’es  pas respecté en tant qu’être humain, en tant  qu’homme dans  l’endroit où t’es  majoritaire en nombre, tu ne seras jamais respecté dans un pays où tu es minoritaire. »

 

BN : Finalement, vous avez des pensées négatives…

K : Maintenant, on sait ce qui attire les gens en France. Tu parles de la femme d’un policier, et hop, on fait grincer des dents, donc ça fait vendre. Si c’était comme ça qu’on travaillait, on aurait fait quatre morceaux semblables. En fait, on a un deuxième « Brigitte… » car, à chaque fois qu’on est attaqué, on répond. Un mec dans une société, le CRS de Toulouse ou un autre groupe de rap, on répond. On prend des risques, on est là et on ne sait pas ce qui va nous arriver tout à l’heure. On sait que dans un pays où les Blancs sont majoritaires comme la France, t’es pas un Noir, t’es un Nègre. C’est logique, en Afrique, les Blancs, on les appelle des toubabs et aux Antilles des Zoreilles. C’est le peuple majoritaire qui donne des noms aux minorités. Comme les Allemands à l’époque des Boches.

B : Et pour les Allemands, les Français sont des « p…. » (rires).

BN : Vous m’avez aussi dit qu’on ne respectera pas les Noirs partout dans le monde tant qu’on ne les respectera pas en Afrique…

K : on, ce n’est pas ce qu’on t’a dit. C’est qu’un Américain, partout où il va, il est respecté parce que dans le pays où les Américains sont majoritaires, les  Noirs sont forts. Tant qu’il y aura des massacres au Rwanda et des gens  qui crèvent de faim en Somalie,  on ne respectera les gens nulle part,  c’est ça qu’on veut dire. Et  si  t’es  pas respecté en tant qu’être humain, en tant  qu’homme dans  l’endroit où t’es  majoritaire en nombre, tu ne seras jamais respecté dans un pays où tu es minoritaire.

BN : Et l’avenir ?

K : L’avenir pour les Noirs ?

K+B+ les autres (rires) : C’est triste mais on reste optimiste. On pourra pas devenir blanc, alors ça ne sert à rien de se voiler la face. C’est triste mais on se bat,  on lâche pas l’affaire.

Passi  : Rira bien qui rira le dernier. On est venus les premiers et là, maintenant, on est les derniers.

 

Ministère A.M.E.R., 95200 (MAM/Musidisc)

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