Accueil > Events > Littérature > Léon-Gontran Damas, le Nègre (1912-1978)

Léon-Gontran Damas, le Nègre (1912-1978)

Par Jean-Bernard Gervais

Damas Léon-Gontran fut un poète sombre, précieux, comparable à l’onyx. A l’heure où la revendication nègre commence à se faire entendre de par le monde, où l’Afrique regagne, culturellement, la place qui lui revient, où hanches et fessiers européens tanguent aux rythmes originels des danses africaines, on a bien du mal à distinguer la voix des Noirs francophones. Et pourtant, sur la carte atrophiée du temps des Noirs, figure un petit territoire appelé Négritude : contrée où le Nègre se cabre virilement afin d’endosser « la négation de la négation du Noir. »

1932. Dans les universités de France et de Navarre, se consomment subrepticement les idées subversives des surréalistes. Claude McCay, Langston Hughes, les deux hiérophantes de la négro-renaissance américaine, acquièrent rapidement une audience parmi les jeunes étudiants noirs de la capitale. Damas avouera que ces deux mouvements artistiques furent ses principales influences dans la genèse de son œuvre politique.

1932 toujours. Aux Etats-Unis d’Amérique, Lester Young entreprend sa révolution mélodique alors qu’en Jamaïque, Marcus Garvey fournit aux anciens esclaves et nouveaux citoyens libres et indépendants, des idées révolutionnaires sur leur condition. Dans le bouillon culturel de l’instant, le Noir a le goût du cacao fraîchement cueilli : amer.

A Paris, Etienne Léro, jeune étudiant antillais, beaucoup plus audacieux que les autres, fustige la littérature de ses pairs, dans une revue, « Légitime Défense », qui fit date : « D’être un bon décalqué de l’homme blanc lui tient lieu de raison sociale.  » Mais qu’on ne se trompe pas : la Négritude ne fut en aucun cas racisme. Dès ses prémisses, elle a tenté de dégager le Nègre, l’Antillais en particulier, de toutes les attitudes sociales dénaturantes pour le rendre à son épaisseur humaine, à sa noirceur. Elle a essayé de conjurer l’humiliation historique dont il fut victime : l’esclavage.

« II ne faudrait pourtant pas grand chose/Pour qu’en un jour enfin tout aille/Dans le sens de notre race à nous. »

Léro qui mourra sur le front lors de la deuxième guerre mondiale, dénigre la poésie antillaise de son temps : « L’étranger chercherait vainement dans cette littérature un accent original ou profond, l’imagination sensuelle et colorée du Noir, l’écho des haines et des aspirations d’un peuple opprimé », afin de la négrifier : « le vent qui monte de l’Amérique noire aura vite fait, espérons-le, de nettoyer nos Antilles des fruits avortés d’une culture caduque.  »

Damas, ami des surréalistes – dont Desnos qui préfacera son premier recueil – de Léro, de Senghor et de Césaire, fut celui qui, par une opération alchimique, remplaça la misère d’une poésie antillaise en poésie de la misère antillaise. Il est le premier, en 1937, à inscrire la couleur de son encre, noire, au coeur de sa poétique. Salué par Césaire comme le premier poète nègre moderne, Damas n’est cependant cité par aucun précis de littérature française. Sa trace se perd dans la mémoire de ses proches, ses livres ne sont plus guère disponibles. Pourtant, sans sa vie tumultueuse, la Négritude n’aurait peut-être jamais vu le jour.

Cette vie commence en 1912 sur la terre guyanaise, pas encore département français. Métis — de Blancs, de Nègres et d’Indiens —, issu d’un milieu bourgeois qu’il n’aura de cesse de calomnier l’âge de raison une fois atteint, Damas est un enfant physiquement fragile, psychologiquement instable. Jusqu’à six ans, le futur orphée noir est silencieux. Une scolarité brillante mais agitée l’éloigne de sa terre natale pour le conduire en Martinique — où il a comme condisciple Aimé Césaire —, puis à Meaux, alors qu’en Guyane, de violentes émeutes suivent la mort de l’ex-député Galmot.

En 1929, le bac en poche, Damas s’installe à Paris où il entreprend successivement des études de langues orientales, de lettres, de droit et d’ethnologie. Cet éclectisme apparent masque la nature et l’unité réelles des activités intellectuelles du jeune militant : l’édification du « moi » nègre à travers l’étude des siens, qui le conduira jusque dans les bars populaires où la « faune nègre » — du maquereau au plombier en passant par le jeune diplômé s’étale dans toute sa magnificence.

Le pamphlet Retour en Guyane, publié en 1938, massivement acheté par l’administration française afin de les brûler, et d’effacer ainsi toute trace de son incompétence.

Peu à peu, Damas s’impose au sein de l’intelligentsia française : en 1934, cinq poèmes du futur recueil « Pigments » sont publiés dans la revue « Esprit ». La même année, son professeur en ethnologie, E. Mauss, lui confie une mission en Guyane. De ce voyage, naît le pamphlet Retour en Guyane, publié en 1938, massivement acheté par l’administration française afin de les brûler, et d’effacer ainsi toute trace de son incompétence. En 1937, c’est la publication, à compte d’auteur, de Pigments, affligé en 1939, d’une censure rétroactive pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat ». En effet, le refus de la mobilisation prônée par Damas dans certains de ses poèmes, est appliqué par un grand nombre en Côte d’Ivoire, encore colonie française…

Et pourtant, c’est à l’issue de cette même guerre que l’on retrouve le poète anti-militariste, décoré de la médaille commémorative 1939-1945 pour avoir fait partie de la résistance ! Inévitablement, la charge sociale dans ses poèmes conduit Damas à la politique. En 1948, il est élu député de la Guyane. Il a l’occasion de s’opposer à son ami Césaire sur la départementalisation des territoires d’outre-mer, à laquelle il se refuse catégoriquement. En 1951, Damas est battu aux élections législatives ; son mariage se déchire douloureusement. De cette séparation, juridiquement prononcée en 1956, il retire la matière du recueil « Graffiti ». C’est en 1956, avec la parution de Black Label, que sa carrière littéraire voit son apothéose et sa fin. Désormais et jusqu’à sa mort en 1978, sa vie se partagera entre les recherches pour l’Unesco sur la Négritude, les conférences de par le monde dans les universités, et son énorme contribution à la reconnaissance de l’œuvre nègre.

« Parmi eux complice/Parmi eux souteneur/Parmi eux égorgeur.

Pour sa part, son œuvre poétique, rare, exprime précisément la situation conflictuelle de l’homme noir au sein d’une société blanche. Situation qui le pousse à adopter une attitude de refus et de rébellion face à des valeurs opposées à celle de Rousseau et de Voltaire.

Dès Pigments en 1937, un cinglant réquisitoire est dressé contre l’Europe où Damas ne voit autour de lui que pollution morale et racisme latent : « J’ai l’impression d’être ridicule avec les théories qu’ils assaisonnent forme de paillasson. » Mais peut-on s’étonner d’un tel climat lorsque l’on connaît toutes les atrocités refoulées de l’Occident ? La seule réaction digne que l’on puisse attendre est une réaction de dégoût : « Parmi eux complice/Parmi eux souteneur/Parmi eux égorgeur.  » Et l’on a beau se proclamer Nègre, pour sauter hors du rang des criminels, l’Europe vous rattrape, vous empoisse du sang coagulé des civilisations assassinées : « Se peut-il donc qu’ils osent/Me traiter de blanchi/Alors que tout en moi/Aspire à n’être que Nègre/Autant que mon Afrique qu’ils ont cambriolé.  » Elle vous poursuit et vous charcute jusque dans votre intimité, cette Europe, pour enfin atomiser tout espoir d’amour heureux ; mais c’est compter sans la ténacité nègre : « Nulle part il n’a pu être annihilé ni maté : toujours quelque manifestation inattendue, soit dans l’art, soit dans le verbe même…témoignage de l’indestructible et parfois ironique vitalité de ces regroupements ».

Et Damas d’entonner le grand chant de la révolte noire, aux accents nihilistes : « Plaise à mon cœur/Mis un instant à nu/D ‘afficher sur les murs de la ville/A bas tout/Vive rien ». Le rythme de son vers n’est pas assez africain pour sublimer les qualités nègres : « Jamais le Blanc ne sera Nègre/Car la beauté est nègre/Et nègre la sagesse/Car l’endurance est nègre/Et nègre l’ironie/Car la vie est nègre ». Beauté, sagesse et humour que l’on retrouve intacts dans son recueil de contes Veillées noires. Ces qualités sont alliées à un style nègre marqué par un rythme saccadé et par une myriade d’images colorées, en rupture radicale avec la rhétorique occidentale.

L’image Damassienne conserve un rapport étroit avec le paysage guyanais. Le rythme, nerveux, reproduit les vibrations provoquées par le choc de la paume du griot sur la peau tendue du « tam tam » africain. Le lexique quant à lui, est créole ou argotique, mais reste, dans les deux cas, proche de la diaspora noire, qu’il faut émouvoir, choquer, pour provoquer, un jour, une réaction salutaire : « II ne faudrait pourtant pas grand chose/Pour qu’en un jour enfin tout aille/Dans le sens de notre race à nous. »

Bibliographie:

Pigments/Névralgies ED. Présence africaine.

Retour de Guyane, Corti.

Graffiti, Seghers.

Black Label, Gallimard.

L.G. Damas racine, Présence africaine.

Anthologie négro africaine L. Kesteloot, Marabout.

Nos pensées vont aux illustres hommes de la culture et de la fierté nègres : Frantz Fanon, Leopold Sedar Senghor, Aimé Cesaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *