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samedi, septembre 22, 2018
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L’Ebonics : l’origine du langage des rappeurs

Par Antoine « Wave » Garnier

 

Aujourd’hui comme hier, certains utilisent un langage que des membres de la même génération ou que leurs parents ont des difficultés a comprendre. A cause d’un accent particulier, d’un usage de règles ou d’une déstructuration de la grammaire. Aux Etats-Unis, cette forme de communication a été reconnue ou montrée du doigt sous le nom d' »Ebonics« , un terme mis en exergue dans les dossiers du Bureau de l’Enseignement d’Oakland (Oakland School Board), Californie, en 1996 après une campagne sur l’utilité de son emploi par des collégiens noirs, et les difficultés que poserait sa reconnaissance officielle.

L' »Ebonics », autrefois désigné sous le sigle « Black English » ou « Negro nonstandart English », suscite toujours autant de controverses, avec ,son lot de dérapages. Parmi quelques aberrations, les approches « exotique » et « sentimentale ». La première soutient que l' »Ebonics » a pour origines les langues du Congo et du Niger ; la seconde, qu’il en est Ia traduction directe. L' »Ebonics » n’est rien d’autre que la réinterprétation de l’Anglais des émigrants européens par les différentes communautés noires avec des spécificités de langues africaines. En effet, « Ebonics », un mot inventé, combine au moins deux choses : Ia couleur de peau et la phonétique ; ce qui n’a rien a voir avec la définition d’un langage. Problème.

 

Le langage ne peut être génétique. C’est le contexte (historique, social, économique, culturel) et parce qu’ils vivent différemment que leurs homologues blancs, et non pour des raisons ancestrales en rapport avec les lointains Niger et Congo que les jeunes Noirs d’Oakland parlent de fait un autre langage ; tout comme les descendants de pays nor­diques installés dans les Etats du Midwest parlent un Anglais fait de patois de villages européens et d’Anglais d’émigrants. La transmissibilité d’un langage passe par sa pratique et non par le fait du sang. Une telle évidence rend caduque toute tentative de stigmatisation automatique et singulière d’un problème social soit-disant lié a un seul profil ethnique.

Peut-on « sonner » Noir ? L' »Ebonics » est-il un langage bilingue appelé à être reconnu officiellement, par son introduction dans les écoles ? Ses opposants arguent que c’est une difficulté dans l’apprentissage de I’Anglais classique, que son utilisation ralentit l’intégration des Noirs dans la société américaine, et qu’il renforce la discrimination et la ségrégation. Pourtant, le gouffre entre élèves noirs et enseignants n’est que le reflet de l’état des relations des Noirs avec le système éducatif américain — depuis la déségrégation officielle, la majorité des enseignants sont blancs et ne vivent pas dans des quartiers noirs pour en comprendre la vie. C’est une réalité culturelle. Depuis leur arrivée sur le sol américain, jamais les moyens n’ont été mis pour que les Noirs acquièrent les bases de l’Anglais standard. A travers l' »Ebonics », un problème historique et politique revient brutalement sous le feu des projecteurs, et pose deux questions essentielles : son usage n’est-il pas issu de la ségrégation ? N’est-ce pas faire aujourd’hui un procès d’intention à une technique de survie culturelle ? Car la séparation des Africains de même origine était délibérée pour éviter toute communication possible. « Si deux Africains déportés aux Etats­-Unis avaient pu parler le même langage, l’institution esclavagiste n’au­rait jamais duré aussi longtemps » (James Baldwin)*. La reconnaissance de l' »Ebonics », n’accentue t-elle pas la marginalité de la communauté noire ? N’est-ce pas hypocrite de s’interroger sur ses effets secondaires et le remettre en cause quand il transmet une partie de l’héritage historique des Noirs ? Cette tradition orale peut-elle perdurer a l’ère de l’in­formation par ordinateur ? N’a-t-elle pas déjà prouvé qu’elle passait allègrement le test de la survie malgré les techniques ou instruments qui auraient du l’éliminer (télévision, cinéma, journaux, etc.) ?

Que dire des Black British qui parlent plus cockney ou South London ou Manchester que ça en fait parfois sourire ? Tout comme I’effet que pro­voquent des Békés parlant un parfait créole aux Antilles, ou des Asia­tiques parlant le Français « aye » l’accent de Marseille ou de Toulouse ? Le « Black English » est-il exportable quand on sait que la plupart des jeunes Noirs en France utilise le mot « Nigger » sans en comprendre le sens ?

« Comprendre Le Rap » (CLR) a été motivé par plusieurs objectifs. Ainsi, la décision de rédiger cet ouvrage s’est prise parce qu’en tant que passionné de culture Hip Hop, je me sens concerné à plusieurs titres : Le premier but est de permettre au plus grand nombre de comprendre les messages des rappeurs américains de manière a évaluer (parfois relativiser) leurs talents d’auteurs, mais surtout proposer des clefs pour expliquer le contexte dans lequel cette transcription s’inscrit, et aussi se débarrasser des clichés qui minent l’image du Hip Hop (négation de sa valeur artistique par l’establishment, exagération de situations sociales négatives par ses auteurs, contradictions liées aux pièges, effets de mode). Ce qui n’est pas sans poser une série de problèmes. En effet, il existe des argots locaux qui peuvent différer d’Etats à Etats, et même de quartiers à quartiers. Certains mots n’existent que pour qualifier ou identifier une situation économique, sociale et culturelle propres à un mode de vie spécifique. Par exemple, la violence policière quotidienne dans les quartiers noirs de Los Angeles a donné naissance à un vocabulaire qui n’existe que là-bas. De même, certains rappeurs inventent des termes dans le seul souci de coordonner rythme et son afin qu’ils riment avec le mot ou la phrase précédente. Ce qui était le cas au début du rap. De ce fait, le rappeur recherchait avant tout une sonorité, avant que “The Message” (référence symbolique du début des années 80) allie sens et esthétique sonore.

“CLR” prend tout cela en compte et explique que certains mots sont soit intraduisibles soit manquent d’équivalence car liés à une réalité américaine. Ces explications expliquent le choix des textes, réalisés en fonction de leurs époque et sens.

CLR” ne prétend pas proposer LA seule traduction, mais une adaptation qui met en avant le texte, l’esprit et le style de l’auteur.

Enfin, I’idée d’écrire CLR » a également vu le jour, parce qu’en tant qu’antillais, il existe des similitudes entre l’expérience noire-américaine et antillaise (tradition orale, reconnaissance de la langue créée à partir d’emprunts à d’autres langues, etc.)

Les années 90 ont imposé une certaine culture Hip-Hop comme étant LA culture des jeunes de la planète, dans ses diverses formes (vêtements, styles, comportement, philosophie, danse, musique, art, etc. Elle dicte à une partie du monde ce qui est « in” (“dans le coup ») et efficace. Les Schott, Caterpillar, Fila, Adidas, Nike, Tommy Hilfiger, Timberland, Calvin Klein, Triangle, Homecore, et autres marchands le savent bien.

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