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mercredi, décembre 12, 2018
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"Le souffle d’Antoine" par Médina

Merci Elia, de raviver les mémoires, merci de nous rappeler combien l’absence n’efface pas les souvenirs vifs dans nos cœurs.

Antoine Garnier, journaliste, animateur radio, manager, afro conscient, ami… nous a quitté bien trop tôt à un moment clé de l’histoire afro américaine : l’accession du premier noir à la magistrature suprême à la Maison Blanche.
Maintenant qu’Antoine est souvenirs, ce sont des moments d’une intense vérité, de partages, de passions et de délicatesse qui refont surface. Je me permets de rendre hommage à travers mon prisme à celui qui m’a profondément marqué ainsi que de nombreux passionnés du hip hop des premières heures.

La passionnée et la plume d’Antoine

Comment résumer l’impact de cet homme qui m’a profondément touchée et inspirée à une période cruciale de ma vie ? La gamine des Francs-Moisins à Saint-Denis fraîchement titulaire d’un Bac L venait de vivre l’une des périodes les plus sombres de sa vie : le décès violent de son grand frère. Il me fallait un environnement puissant pour me sortir de l’ océan de douleur dans lequel je barbotais silencieusement.  C’est en intégrant en tant que chroniqueuse le fanzine Da Niouz et l’émission de radio “Waganda en action” sur FPP animés par Kalengé, Shock R, Puissant, The Ych, BabyMan qu’a émergé la femme que je suis.  En véritable passionnée, je collectionnais fanzines et magazines spé. Forcément, la plume d’un certain «Wave» chatouillait l’esprit de l’assoiffée de culture rap et r&b que j’étais. Antoine, Antoine “Wave”, Antoine “Wave” Garnier brillait par un style narratif entraînant, des tournures de phrases et des métaphores à tomber. Atypique, il distillait son savoir et ses analyses saupoudrées d’analyses militantes sur la cause noire.
Pour rappel, en ces temps-là, internet était un luxe peu accessible, avoir un téléphone portable était un luxe, Skyrock n’existait pas, le seul noir qui passai à la télé tapait sur un gong et criait « gag », les films cultes hip-hop étaient véhiculés via des K7 VHS et la musique s’écoutait en boucle sur des K7 dans des ghettos-blasters.
Les puristes du rap couraient les rares librairies distribuant la presse spécialisée Black News, Groove, Rap, The Source, Vibe, Right On, l’Affiche…
Forcément, c’est précisément parmi ces supports que se nichaient les pensées d’Antoine. Rare journaliste à même de faire le pont entre la vision US et francophone, il démultipliait interviews et analyses riches et rigoureuses

Waganda & Black News

Dans la toute fin de ces années 90, à part Radio Nova il n’y avait que les radios associatives comme lieux d’expression de l’ “underground hip-hop”. Forcément, dans un univers émergent avec peu de visibilité, la solidarité par affinité permettait de renforcer les artisans de l’ombre du business naissant.
Fort de ses appuis, Antoine est passé donc de l’écrit à la présence régulière sur les ondes. Le fond prenait magnifiquement forme : sa voix était claire, chaude, soulignée par une diction et un phrasé impeccables. Sur F.P.P, la “maison Waganda” était ouverte aux “frères” passionnés qu’étaient Elia Hoimian, directeur de Black News et Antoine Garnier. En quelques phrases, les auditeurs avaient droit à des expertises tantôt magiques, tantôt cinglantes. Moi la nouvelle venue, je n’avais jamais vu les deux compères. Il m’aura fallu assister à un brief par téléphone filaire de Kalengé et Puissant pour assister à des joutes verbales amicales. A travers le combiné, j’écoutais les uns et les autres parler de références ou d’infos musicales à programmer. Gourmande de sons, j’assimilais les good vibes de cette ambiance comme on dévore des bonbons. Il faudra qu’Elia interpelle Kalengé au sujet de la “petite qui se débrouille pas mal dans l’émission” pour que le premier contact se fasse. Avec leurs rires moqueurs, Puissant et Kalengé annonçaient que j’étais à l’écoute. Aussitôt, le duo de Black News me souhaita en cœur la bienvenue dans la «famille». De là, est partie une relation bienveillante et pleine de partages.

Le Crew

Seule fille du groupe “Waganda”, je marchais avec une équipe de passionnés intègres. Mes talons martelaient le bitume, foulaient le sol de squats artistiques, jumpaient dans un secteur où baskets, baggy et casquettes étaient la norme. Je détonnais dans cet univers où les “lady”, “Sista”, “Queen” et autres anglicismes étaient légion chez les rares filles du mouv’… Moi, dans ce groupe “afro conscient”, j’avais opté pour mon prénom traditionnel et marquais là encore une différence qui interpellait Antoine. En pleine préparation de son livre, il me disait que je participais à le nourrir en éléments d’analyses. Que d’after concerts à refaire le monde en transport en commun entre Paris et nos villes de banlieue Aubervilliers pour lui, Saint-Denis pour moi. Que de débats sur Salt N Pépa, Aaliyah, Boys II Men, D’Angelo, les Black Panther, Chester Hymes, Mumia Abu Jamal, les migrations, la vie de citoyens ni vraiment français, ni vraiment africain, la différence entre afropéens et afro-américains…
Puis est venu ce jour où mes lèvres sont restées scellées. Parce que faisant face à de lourdes charges émotionnelles… et me sentant plus forte dans ma carapace je n’ai jamais pu exprimer mon immense émoi  lorsqu’Antoine me fit l’honneur de me rendre un hommage puissant dans l’un de ses articles…
Brillant, impressionnant, Antoine ne laissait personne indifférent. J’avais le privilège de graviter dans le cercle du charismatique caribéen «ricain» de cette époque.
Avec le temps, j’ai compris qu’il était, pour certains, inaccessible, parce qu’il fallait mériter son attention. J’ajouterai que la force de ce complice qui m’a tant manqué par la suite résidait dans sa capacité à rester inatteignable préservant ainsi son intégrité intellectuelle.

Les ondes

Ferme dans ses positions, féru de réalités historiques, toute personne se mesurant à ses propos avait intérêt à présenter des références pour ponctuer tout argumentaire lors de joutes verbales mémorables.
C’est ce qui attirait, je pense, les éditeurs en quête de sujets à contre-courant à même de rivaliser avec les belles plumes des médias généralistes.
C’est ainsi qu’à l’aube de l’âge d’or du rap français, il a brisé les codes en frappant aux portes de médias généralistes pour se faire entendre. Avec force persuasion, il a été le tout premier animateur radio rap sur…Fun Radio.  Ainsi, le slogan «1er sur le rap» aurait pu être propriété de cette antenne nationale, jeune.
Rendez-vous compte, aux Etats-Unis la référence radio était Hot 97 dans un pays qui cumulait déjà 20 ans de rap. Des invités aux dj et aux animateurs tout était rodé. Il lui fallait rendre accessible une culture jugée éphémère, invendable, underground, critiqué par la télé et de nombreux magazines généralistes. L’émission a tenu  autant que possible contre vents et marées.

Book et boss

Ecrire, penser le monde, partager sa passion de la musique : voilà ce qui animait ce passionné de l’âme noire. Dans un éclair de génie Antoine se mit à écrire frénétiquement ses anecdotes et analyses. Ecrire encore, associer son et sens. Ecrire, ne pas perdre le fil de sa narration …voilà Antoine exprimant ses passions sans relâche. Comme il me l’expliqua au retour d’un concert durant sa phase d’écriture, il voulait que le lecteur vive une expérience auditive et figurative. Les atmosphères et situations décrites étaient donc accompagnées de références musicales à écouter ou à se remémorer… il sortait des sentiers battus.
Loin de se satisfaire du statut d’auteur, il développait aussi en parallèle des artistes coup de cœur. Durant cette phase, j’étais assistante en formation chez V2. Parce que je croyais en ses analyses, j’avais négocié un unique rendez-vous avec le directeur artistique que j’assistais Philippe Baïa.
Pour rappel Iam, NTM, Solar, Alliance Ethnik, Ménélik, Gyneco, Passi, Neg Marrons…étaient connus. La palette d’artistes allait du rap dit conscient au rap dit commercial. Ne manquait que l’humour à ce paysage musicale en devenir. Voilà ce que proposa Antoine en tant que manager. Assis dans la salle de réunion, le DA quelques membres de l’équipe et moi assistèrent à la démo de Chicken Boubou et Polichinel. Le duo plein d’humour enchaînait œuvre originales et parodies de classiques du rap. Cette scène se passait il y a bientôt 20 ans. Jamel Debouze n’existait pas, le Comedy Club non plus, la génération les Nuls et les inconnus étaient les références humoristiques modernes. Le groupe ne fut pas signé. Mais à chaque fois que je vois des humoristes jeunes, je repense à cette démo arrivée trop tôt. De nos jours, l’humour urbain fortement exprimé lors de stand up s’exprime partout avec succès…. Pour preuve de la maturité de public, c’est maintenant que le titre “Pas de porc”, présenté avant 2000 par Chicken Boubou, trouve une résonance auprès du public du Comedy Club et autres scènes…

L’envol

Le nouveau millénaire pointait son nez, la jeune femme que j’étais prenait son envol professionnel. Plus centrée sur du marketing généraliste et des interventions médias, j’étais moins exploratrice de l’underground. Le rap et le rnb français suivaient une route bien différente de la version us. Parallèlement, l’industrie du disque commençait à se faire tacler par les premiers acteurs du net… Alors, les routes de l’un et l’autre commencèrent à suivre des voies différentes. Antoine continua sur des sentiers en productions audiovisuelle, je l’entends encore m’annoncer qu’il voguerait vers des projets outre Atlantique. Je l’ai appelé pour avoir des news au début…le temps est passé. Puis, est venu ce fameux jour en 2009…

Désormais, le stupéfiant nom Antoine Garnier flotte dans de nombreux esprits comme un passeport vers les souvenirs d’une époque de pionniers passionnés.
Antoine, Antoine Wave, Antoine Wave Garnier !

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