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Le rivival Kunda (1993)

Par Awal Mohamadou & Elia Hoimian

Après un passage à vide, les Touré Kunda sortent de l’ombre, avec un nouvel album, Sili Béto, qui précède une tournée mondiale. L’occasion de faire le point sur leur florissante carrière.

Nous rencontrons Ismaël et Sixu, d’abord dans un ancien cinéma, puis un autre jour, au siège de Trema, leur maison de disques. On commence à parler de l’Afrique, et puis la conversation glisse sur la carrière du groupe. Comment se fait-il que ces pionniers de la world music aient perdu une grande partie de leur public qui faisait leur force dans les années 80 ? Nous ressortons de cet entretien avec la profonde conviction que les frères Touré, ont aujourd’hui encore, beaucoup de choses à dire et à nous faire découvrir.

Black News : On vous disait finis…

Touré Kunda : Tu sais, pour beaucoup d’artistes, pas seulement dans la musique africaine mais dans d’autres genres, il y a un passage à vide à un moment donné. Les plus faibles en pâtissent, et peut-être qu’on est les plus faibles d’une manière générale dazns notre catégorie. Mais je peux t’assurer qu’on a la même foi qu’avant et avec ce nouvel album, on sort du tunnel.

BN : Alors, le Bataclan (et la tournée mondiale), c’est le grand retour ?

T.K. : Ce serait prétentieux de parler de grand retour, car pour nous, il n’y a pas vraiment eu de rupture. Tu sais, dans la vie d’un groupe, il y a plusieurs phases. Celle de la préparation d’un album, de son enregistrement, puis le temps passé à répéter pour la tournée. Quand tu fais la somme de toutes ces périodes, tu te rends compte que, pendant ce temps, le public entend très peu parler de toi.

BN : En 1986, vous avez changé de maison de disque : vous êtes passés de Celluloïd à Trema et, c’est aussi à cette période qu’on a commencé à moins entendre parler de vous. Avec du recul, pensez-vous avoir fait un bon choix ?

T.K. : Quand notre contrat avec Celluloïd est arrivé à son terme, on a voulu le renégocier sur d’autres bases, et ils n’ont pas été d’accord. On a donc cherché une autre maison de disques. Tu sais, on agit en personnes indépendantes, et beaucoup de gens dans ce milieu n’aiment pas les indépendants. Maintenant, on est chez Trema, qui est ce qu’elle est, mais je crois qu’on est arrivés au bout d’une expérience avec elle. Rien ne nous empêchera de signer un autre disque avec elle si elle s’améliore, et si elle fait le nécessaire pour qu’on nous entende, et qu’on nous voit, comme tu dis.

BN : L’album Paris-Ziguinchor a été votre plus gros succès. Dans quelles conditions l’avez-vous enregistré ?

T.K. : Quand on est partis en tourné, personne ne voulait mettre de l’argent dans cette aventure ; on nous disait : « Mais vous êtes fous, qu’est-ce que vous allez faire en Afrique ? » Aussi surréaliste que cela puisse paraître, on leur a répondu que nos frères étaient là-bas et qu’ils voulaient voir ce qu’on était devenus. On a dû mettre un bon paquet de notre poche pour monter l’affaire. Quand le disque est sorti, il a donné la côte à Touré Kunda. Ce que les gens doivent savoir, c’est que nous produisons nos albums, les maisons de disques ne font que distribuer.

 

« Nos frères n’aiment que ce qui semble leur appartenir. Lorsqu’ils sentent que ça leur échappe, ils s’en désintéressent. »

BN :Entre cette époque et aujourd’hui, il y a eu beaucoup de changements dans votre greoupe, notamment le départ de vos deux frères. Cela ne vous a-t-il pas déstabilés ?

T.K. : Touré Kunda est une PME. On embauche des gens et quand ils sont en fin de contrat, on est libres de le leur renouveler ou pas. Ce qui s’est passé avec notre ancienne danseuse, Nabou, c’est qu’elle ne voulait pas progresser, elle se prenait pour une star. Alors basta, mais on ne s’est pas engueulés. Quant à nos anciens clavier, batteur et sax, ils sont allés faire Kaoma, ce coup de la lambada ; on nous l’avait proposé d’une manière détournée, on a refusé, ils ont accepté et ils sont partis. D’autre part, la séparation familiale était inévitable. Au départ, nous étions quatre frères : Ousmane, Hamidou, Sékou et Tidiane. Hamidou est décédé. Ousmane, lui, ne supportait pas qu’il y ait quelqu’un qui conduise l’équipe. Il disait souvent : « Pourquoi ne pouvons-nous pas faire comme les ? Pourquoi devons-nous forcément rester ensemble ? » Il a toujours nourri l’ambition de faire cavalier seul. Il ne se sentait pas bien dans la formation. Il est donc parti. C’était d’ailleurs le premier à le faire.

BN : Les artistes sénégalais sont bien côtés en Europe, je pense à la carrière de Youssou N’Dour. C’est une ascension bien contrôlée. Que vous suggère cette situation ?

T.K. : Nous faisons partie de ceux qui l’ont fait exploser en Europe. Quand la musique africaine a commencé à marcher ici, beaucoup de gens sont partis là-bas pour voir ce qui se passait. Je me souviens que pendant la tournée Paris-Ziguinchor, au Sénégal, on a invité Youssou à venir jouer, il a accepté. Beaucoup d’autres, dont Alpha Blondy, ont refusé. Tu sais, dès qu’un Africain perce au niveau international, nous en sommes très fiers.

 

« La malchance de la musique africaine, c’est l’interprétation que la presse en a faite. »

BN : Comment expliquer le fait que les concerts d’artistes de world, n’attirent, en majorité, qu’un public européen, à l’exception de celui de Youssou, qui a déplacé tous les Sénégalais ?

T.K. : Tu sais, James Brown est mon idôle. Et pourtant, je l’ai vu une seule fois, et ça m’a suffi. Ceci pour expliquer la réaction du public africain. Youssou, lui, vient d’arriver. C’est donc tout à fait normal que les Africains s’y intéressent davantage. De plus, il représente la photographie wollof, un peuple qui aime beaucoup faire la fête. De toute façon, nos frères n’aiment que ce qui semble leur appartenir. Lorsqu’ils sentent que ça leur échappe, ils s’en désintéressent.

BN : Un bilan sur la musique africaine…

T.K. : Je crois que le mauvais départ de la musique africaine en général est dû à l’interprétation que la presse en a faite. Mais comme on dit : « Lorsque tu tues un scorpion, tant que tu ne l’as pas jeté au feu, il vit toujours ». La musique africaine vivra encore pendant longtemps. Je dirais même qu’elle est en train de gagner ses lettres de noblesse, même si, aujourd’hui, ce sont les branchés qui, en majorité, en parlent.

BN : On reproche aux musiciens africains leur absence sur les front social et politique. Un avis sur la forme de démocratie en Afrique, en particulier sur la floraison des partis politiques ?

T.K. : La politique, c’est comme la musique. Au début de la musique africaine en France, n’importe qui se levait et s’autoproclamait musicien. Aujourd’hui, seuls les vrais sont restés. Ce sera le même cas pour la démocratie en Afrique. la sélection se fera d’elle-même.

Dans « A Casalé », dans lequel j’appelle les Casamanciens à plus de tolérance. Nous, Casamanciens, avons toujours eu l’impression d’avoir été délaissés, alors que cette région est considérée comme le grenier de l’Afrique. »

BN : Sur les conflits ethniques qui déchirent l’Afrique, certains arguent que ce sont les frontières héritées de la colonisation qui les exacerbent. Le problème Maures-Sénégalais, par exemple…

T.K. : Le conflit entre la Mauritanie et le Sénégal est un problème humain. C’est avant tout une question raciale, une attitude raciste de la part d’un individu qui sous-estime un autre. Les Maures blancs estiment que tout Noir est issu de l’esclavage, et ne supportent pas qu’il y ait plus de cadres plutôt noirs que blancs chez eux. Mais ce pays oublie que c’est le Sénégal qui lui a fourni sa première capitale, Saint-Louis, en 1969.

BN : Pour revenir à la musique, quel est le message principal de Sili Béto ?

T.K. : Depuis 1977, nous avons sorti dix albums. Toute cette période est placée sous le signe de l’expérience. Sili Béto, c’est la maturité. C’est la projection que nous avons de ce que sera la musique africaine dans dix ans. Comme son titre l’indique, avec cet album, nous pensons avoir trouvé notre chemin. Aujourd’hui, tout le monde découvre Cesaria Evora, et la mornha, mais ils oublient que ce style de musique, Touré Kunda l’a fait il y a très longtemps. En ce qui concerne les messages de l’album, celui qui me touche le plus est « A Casalé », dans lequel j’appelle les Casamanciens à plus de tolérance. Nous, Casamanciens, avons toujours eu l’impression d’avoir été délaissés, alors que cette région est considérée comme le grenier de l’Afrique. Aujourd’hui, ils veulent l’autonomie. Bien que de cet avis, je leur demande de le faire dans la paix. Ne réitérons pas l’expérience libérienne. Si nous, Africains, ne dépassons pas ses différentes ethniques, les Européens nous laisseront loin derrière.

Touré Kunda, Sili Béto (Trema)

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