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Ladies Love Cool James

Propos recueillis par Antoine « Wave » Garnier

A peine le quart de siècle, et déjà une décennie passée dans le giron du showbiz. A neuf ans, comme tous les autres gosses fous du beat funky de James Brown, et des jams de Sugarhill Gang, Grand Master Flash et autres Kurtis Blow, dont les ghettoblasters amplifiaient des rues, James Todd Smith se met à l’heure du hip-hop. Et comme tous les black teenagers, il enregistre des cassettes démos qu’il expédie à des directeur artistiques blasés. Là s’arrête la comparaison avec les autres. Car, à l’inverse de ceux qui n’entendront jamais leur lyrics sur microsillon, James, lui, a reçu un feed-back de ses envois.

 

De Russel Simmons, l’acolyte de Rick Rubin, tous les deux à la recherche de nouveaux talents pour leur label en gestation. Aujourd’hui, James Todd Smith est devenu Ladies Love Cool James, le maître du rap fun et sexy dans le sens le plus noble du terme, à l’opposé d’une propension hard à la two Live Crew. Et Def Jam, le label de référence du hip hop.     

 

Le 16 mars dernier, Def Jam invite quelques privilégiés à écouter en avant-première quelques morceaux de 14 Shots to the Dome, le nouvel LL Cool J au club Fez, l’endroit le plus in, Downtown Manhattan. Petits fours, moniteur vidéo Trinitron, baffes sur trépieds, avec en prime le président de Def Jam, qui nous souhaite « la bienvenue en Amérique et le séjour le plus agréable possible ». « Nice to meet you », continue-t-il.  Je n’ai jamais vu de plus remarquable « public relation ». Il sourit, presqu’à la commande, mais cela reste très amical.

« Que pensez-vous de l’album? », me demande-t- il, alors que la vidéo de « I’m Coming » capte tous les regards. Si je lui disais que j’adore la jeune femme qui s’y trémousse, trémousse, en répétant « shake baby »… je plaisante, mais « check » quand même. La plupart des gens présents, sont là pour discuter de leurs projets respectifs. Nous sommes en plein milieu. Je ne resterai pas longtemps.

Jeudi 8 avril, 550 madison Avenue, 31eétage. 16 heures 30. Une équipe canadienne finit de remballer son matériel télé. Le rendez-vous est reculé d’une heure. LL, enrhumé, est en retard. Il nous est alors permis d’entrer dans ce qui, visiblement tient lieu de salle de conférence. Le high-tech de l’audio et de la vidéo est encastré dans un rack de bois massif. « Banal pour une maison de disques à la moquette profonde comme le grand canyon », me direz-vous. Mais toujours impressionnant pour ma petite bourse. J’en ai rêvé, Sony l’a fait !

LL est accompagné d’un ami, promu garde du corps. Quatre vingt-dix kilos. Moi, j’ai Fritz célestin, soixante-dix kilos peut-être, étudiant en cinéma, promu photographe, à mes côtés. Il envisage de demander à LL d’ôter son chapeau… J’explique alors à cool J que black News est le seul magazine de ce type, réellement dirigé par un Noir en France. « Tu es un Brother  avant d’être un Africain-French »  me rappelait Fritz quelques minutes plus tôt. « Cool, cool », répond LL. Je sais qu’il a déjà eu à subir une batterie d’interviews ; je le remercie donc de nous accorder donc celle-ci. « Non, c’est moi », répond-il poliment. Le ton de sa voix contraste avec son apparence physique. J’ai devant moi un gaillard bien bâti, à la voix douce, et éraillée. C’est amusant, presque charmant. J’essaye d’être moins speed que d’habitude. Dans deux jours… on fête Pâques.

Depuis son dernier album, les choses ont mal évolué dans le monde du rap, notamment dans la spéculation vers plus de fiction (« Throw your Guns in the Air ») ou l’utilisation abusive de « nigger/bitch » comme étiquette « normale » pour qualifier les individus. Procédons donc par étapes.

LL Cool J, c’est quatre précédents albums ayant presque tous atteint des sommets de vente, et seul dinosaure de la « oldschool » à avoir réussi, non seulement à survivre mais à élargir son audience à l’Amerique blanche, sans se compromettre. Innovateur (premier véritable slow-rap – « I need Love -, premier rappeur « sex-appeal », avant Treach des Naughty By Nature, rappeur délivrant régulièrement des jams qui capturent l’actualité et la dynamique de la culture urbaine en étant aussi hardcore qu’un Ice-T (« Jam sobad / « suckmyowndick »), réputé pour mettre l’impensable ; premier rappeur à participer à l’inauguration de l’administration Clinton, premier rappeur (avant Heavy D) à faire un duo avec Michael Jackson… et enfin l’un des seuls à avoir visité l’Afrique, la Côte d’Ivoire, en l’occurrence, où il a fait un don pour la construction d’un dispensaire. L’équation LL= sexappeal + dope jams + ego mentalité est toujours vraie en 1993.

 

Je commence par lui demander ce dont il est plus fier jusqu’à maintenant

LL : Ce que j’ai pu faire jusqu’à aujourd’hui et qui me permet d’être assis en face de toi et de pouvoir te parler , il n’y a pas de faits particuliers. Avoir été capable d’affronter l’adversité et pouvoir continuer ce que je fais actuellement sont une grande réussite

B.N : Rencontres-tu toujours de grosses difficultés ?

LL : La situation après l’album Walking Like A Panther  (pour lequel il a beaucoup été critiqué par son public de base. Ndlr) a été difficile pour moi. Je suis fier de ce que je fais, de travailler dur. Je sais que je n’offre pas quelque chose de faux, que je ne fais pas cela pour rien. Tu me comprends ?

B.N : Penses-tu que ton image a énormément changé au fil des années ?

LL : On devient plus mûr. Si cela se fait devant une caméra, cela se remarque davantage. Je suis aussi naturel maintenant que je l’étais à 16 ans. C’est un processus naturel. Ce n’est pas un effort conscient pour changer, d’être différent (rires), c’est une croissance normale.

 

B.N : Quand tu es sur scène ou dans la rue, tu as la possibilité de mesurer combien le public t’apprécie, mais qu’en est-il des gens de l’industrie ?

LL : Je m’habille différemment. Je ne pense pas que la seconde question, c’est une très bonne question. Je crois que certaines personnes respectent ce que je fais et d’autres ont plus de difficultés à apprécier la qualité réelle de l’art que je pratique.

 

 

« On m’a fait un certain nombre d’offres mais je ne veux rien accepter qui véhicule de stéréotype. Je ne veux pas de rôle où j’incarnerais un de ces clichés du ghetto »

 

B.N : Comment expliques-tu le fait, que malgré ton statut de superstar, vendant beaucoup plus de disques que n’importe quel autre rappeur, séduisant un plus large public, on te te propose  pas  de rôle principal d’un film ?

LL :  On m’a fait un certain nombre d’offres mais je ne veux rien accepter qui véhicule de stéréotype. Je ne veux pas de rôle où j’incarnerais un de ces clichés du ghetto. De plus, je ne veux pas avoir à supporter toute la pression de celui qui tient un rôle principal. Je ne prétends pas être acteur. Ce n’est pas à ma portée. Je fais ce que j’aime, des disques. Je ne veux pas savoir combien je peux en faire, combien de fois je peux rapper pour un soda, ou sur un poulet (rires complices. Celles et ceux qui ont vu les publicités pour Pepsi et KFC auront compris l’allusion à Hammer. Ndlr), ou encore porter le tee-shirt de quelqu’un d’autre. Ça ne m’intéresse pas autant que faire un bon album, parce que c’est plus dans mes cordes. Si les rôles se présentent, ils viendront à l’allure à laquelle ils viennent jusqu’à présent, lentement. Je ne suis pas pressé.

 

 

« Je n’ai pas d’image. Une image est ce, dont se revêt un artiste quand il monte sur scène, et se débarrasse après l’avoir quittée (…) Je ne cherche pas à représenter quelque chose. Ni à être soft-core, hard-core… Enregistrer des disques n’est pas une activité hard-core »

 

B.N : As-tu néanmoins reçu des offres intéressantes ?

LL : Le film Toys en était une. C’était une occasion de voir un jeune Noir positif et intègre. Hard Way était aussi bien. Il y a de petits projets dans ce sens, mais rien dans lequel je me sois complètement investi jusqu’à présent. Je dois te dire honnêtement que les rôles sont de plus en plus stéréotypés, et je ne veux pas y être associé.

 

Après lui avoir demandé s’il contrôlait son image, je me suis rendu compte que j’aurais dû être plus précis dans le choix des mots. LL met les points sur ‘’I’’

LL : Je n’ai pas d’image. Une image est ce, dont se revêt un artiste quand il monte sur scène, et se débarrasse après. Ou je porterais plutôt quelque chose de plus présentable (il porte une casquette, un sweat et un jean. Ndlr), mais je n’ai pas d’image. I’m not frontin. Je ne rappe pas, je n’aborde pas qu’un seul thème dans mon album, je ne cherche pas à représenter quelque chose. Ni à être soft-core, hard-core, ou core à n’importe quelle sauce. Comme je l’ai dit, une personne hard-core ne chercherait pas à faire un disque, mais des activités hard-core. Enregistrer des disques n’est pas une activité hard-core (rires), tandis qu’une personne soft-core n’aura peut-être pas la persévérance ou la patience pour le faire. Elle s’effondrera sûrement sous la pression exercée par les maisons de disques, ou se jettera du sommet d’un building. Tu me comprends ? Je me situe juste au milieu des deux attitudes.

B.N : Tu reconnais que les gens te perçoivent selon ce qu’ils voient, que ce soit véhiculé par toi ou par ton label…

LL : C’est la manière dont les gens perçoivent ma personnalité. C’est ce qui se passe quand les gens appliquent leurs tours psychologiques à partir de la pochette d’un album. Ce n’est pas une image que j’essaye de véhiculer. C’est la musique qui parle. Si je pose pour un magazine, je le fais de telle sorte que les gens me voient, me reconnaissent, sachent qui je suis, et partagent ma musique.

 

« Il y a de la force dans le nombre, mais c’est en fonction de la capacité de chaque individu. Cela veut simplement dire qu’il n’y a pas de force dans un groupe sous prétexte que vous êtes nombreux. »

 

B.N : Pourquoi n’as-tu jamais été affilié à un « posse » ?

LL : Pour la même raison évoquée précédemment. Je ne veux pas véhiculer le faux. Quand tu as trop de gens autour de toi, ça frise le non-sens. Avec deux ou trois personnes, les choses sont plus révélatrices. Souvent, avec beaucoup de monde, certains parlent pour ne rien dire et cela devient la norme, et personne n’apprend rien, il y a de la force dans le nombre, mais c’est en fonction de la capacité de chaque individu. Cela veut simplement dire qu’il n’y a pas de force dans un groupe sous prétexte que vous êtes nombreux. Je n’ai pas envie de m’afficher avec des gens qui ne sont pas des amis, ça n’a pas de sens. Mais ceci n’est valable que pour moi. Je ne condamne pas ceux qui le font.

B.N : Que penses-tu des collaborations avec d’autres artistes (on lui avait à l’époque reproché sa non-participation au projet HEAL de KRS1. Mais il a invité les Lords Of The Underground sur “No Frontin’Allowed”)

LL: Si je juge pouvoir et vouloir le faire, c’est d’accord autrement, c’est non.

B.N : que conseillerais-tu à quelqu’un qui chercherait à entrer dans le bizz, en considération de ton refus du « posse » (groupe) (Je pense là aux artistes français), et quel est ton meilleur conseiller ?

LL : Reste concentré, ne t’occupe pas de ton « posse» mais de ton rêve, de ton but, de ta mission. Si tu fais partie d’un groupe et que vous vous aimez tous, combinez vos énergies. En tant qu’individu, garde l’esprit libre, planifie ton objectif, et cherche à l’atteindre. Ne crois surtout pas tout ce que te dis ta propre presse. Fais la part des choses et continue d’avancer. Pour la seconde partie de la question, je crois que mon meilleur conseiller devrait être une bibliothèque, n’importe quel livre. Quand j’étais plus jeune, mon grand-père qui est à l’origine du titre ‘’Mama Said Knock You Out’’, et mon père qui est aussi mon manager. Ils m’apportent beaucoup.

B.N : Accepterais-tu de donner des conférences, par exemple ?

LL : (il réfléchit…pause puis enthousiaste) Tu sais pour qui j’accepterais de donner une conférence ? Pour des enfants de maternelles ou de CP, parce que je pourrais peut-être leur apprendre quelque chose. Autrement, non… qui suis-je pour prétende donner des leçons aux gens comme si j’étais un expert ? Tu vas chez le médecin et tu as ses encadrés aux murs (rires)… j’ai toujours à apprendre. J’assisterais aux conférences… en spectateur, pour retirer quelque chose.

B.N : Parle-moi d’uncle Records…

LL : C’est un label que je viens de monter. Plusieurs artistes rap, R&B et peut-être dancehall sont sur le point de sortir. La philosophie du label est le funk. Nothing lessthan the funk !

B.N : A quand LL producteur ?

LL : Peut-être un jour. Pas maintenant. Ce « LL Cool J thing » est important pour moi.

B.N. : Au contraire de la pop, du classique ou d’autres formes de musique, le rap n’est pas (encore) consommateur d’artistes quinquagénaires. J’imagine donc que tu as déjà des projets après ta carrière ?

LL :  Je crois que c’est une progression naturelle. Tu rencontres des gens pendant que tu fais le tour du monde. Tu serres de nouvelles mains, tu ingères de nouvelles formes de littératures. Ton esprit se façonne selon tel ou tel autre modèle, tant que tu « grandis ». J’espère que je prendrai les choses toujours aussi calmement et que je serai encore positif. Je veux faire ma musique aussi longtemps que les gens voudront bien l’apprécier et l’aimer. Quand il sera temps de partir, je m’en irai. Mais quoi que je fasse, je le fais à 129%.

B.N. : Il existe maintenant deux types de public rap : l’un qualifié d’underground et l’autre de « grand public ». Reconnais-tu cette distinction et ne penses-tu pas que le rap a perdu son tranchant pour un cross-over confortable ?

LL : Oui, je reconnais la distinction, je ne pense pas qu’il ait perdu son tranchant. Si tu as 100 millions de personnes qui n’ont jamais entendu de rap et 10 millions, le contraire, et que ces 10 millions en connaissent l’arôme, et qu’un jour une des 100 millions imite ce qu’est le rap et le présente aux autres qui gravitent autour d’elle parce qu’elle connaît cette culture, je ne crois pas que ce soit la dissolution du rap. Je crois plutôt qu’un hybride est né. Ce que nous aurons est une nouvelle culture qui s’articule autour de la culture originelle. Néanmoins, la nouvelle a des fondations fragiles et commence à voir à travers et demande un peu plus de culture originelle introduite par des faux pionniers de cette culture. Les membres de la culture de base entrent l’un après l’autre et la « fausse culture » peut avoir le goût d’un concentré de la vraie. C’est ainsi qu’ils découvrent la vraie saveur, l’objet de l’imitation. La fausse culture s’effondre et laisse la place à une autre, qui apprécie davantage la culture originale

B.N. : N’est-ce pas une image trop optimiste ?

LL : Non, c’est en train de se faire. « Mama Knock You Out » l’a montré. (C’est en effet, le premier rap à régulièrement passer sur les radios blanches américaines, et à présenter officiellement la culture hip-hop au grand public. C’est à partir de ce moment qu’on a vu LL dans de grandes émissions télé, sur les couvertures de magazines célèbres, sans que sa musique ne change. Ndrl)

Pour la seconde qu’il me reste, Dorothy, la responsable de Sony me presse de conclure. Je lance donc, à la volée, deux questions.

B.N. : Que penses-tu du rôle croissant des rappeuses et peux-tu décrire la forme de ta participation au projet de l’album Dangerous de Michael Jackson ? Devais-tu simplement rapper sur la musique ou avais-tu un rôle plus important ?

LL : Michael et moi avons fait quelques morceaux. Il ne les a pas utilisés. Je ne sais pas pourquoi, (en riant) ils sonnaient pourtant bien. Je ne veux pas trop en parler car je ne sais pas ce qu’il compte faire des enregistrements. Quant au rôle croissant de la gente féminine, elles ont leur place. J’espère qu’elles iront loin. Je les respecte. Je les respecte (presque religieusement).

 

Nous n’en saurons pas plus. LL est en retard, une séance photo l’attend Downtown. Le studio est loué depuis trois heures, il est cinq heures. Un liner, une poignée de main, un regard aussi franc que son sourire et LL disparaît derrière son garde du corps. Mission non avouée : régénérer le rap. En a-t-il les moyens ? En tout cas, il a l’allure des grands. C’est le seul rappeur qui, jusqu’à maintenant, fait passer de l’émotion au-delà de sa simple promotion lors d’une interview. L’émotion, n’était-ce pas ce que tentait de faire passer le rap, à ses débuts ?

 

LL Cool J, 14 Shots to the Dome (squatt/Sony Music)

Merci au regretté Olivier Béalu, Dorothy Reynaldi et Chris Brin.

Antoine Garnier Shouts out 2 : Fred Davie, Bernard Poppe, Phillipe Boukobza, Famille Celestin, Mariette Monpierre Dugan, AiméeDjimi, EuzhanPalcy, Spike Lee, Muhamad Ali, Marvin Gaye, Pete Rock/CL Smooth, Toussaint-Louve, gang Starr, Paul Mooney, Dominique Ransay, Robert Hall, Fort Greene The Mecca, Brooklyn n°1.

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