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mercredi, décembre 12, 2018
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Jungle Brothers : la voie de la sagesse hip hop

Propos recueillis par Leonard Silva

 

LES JUNGLES BROTHERS SONT UNE GRANDE PARTIE DE L’HISTOIRE DU HIP-HOP, CELUI QUI NOUS RÉCONCILIE AVEC SES FONDEMENTS. COMPOSANTE MAJEURE DU NATIVE TONGUE, AVEC A TRIBE CALLED QUEST ET DE LA SOUL, ILS ONT INFLUENCÉ TOUTE UNE GÉNÉ­RATION DE MCS QUI ONT PROFITÉ DE LA SOLVABILITÉ ARTISTIQUE DE LEURS AÎNÉS SANS LEUR RETOURNER LA RECONNAISSANCE QU’ILS ÉTAIENT EN DROIT D’ATTENDRE… LES BROTHERS REVIENNENT DANS LE CIRCUIT IMPOSER UNE NOUVELLE MARQUE QUE LES AUTRES NE MANQUERONT PAS DE SUIVRE, UNE FOIS DE PLUS.

 

Plusieurs années après le séminal « Rapper’s Delight » (1979) de SugarHill Gang, la culture hip-hop serait-elle en crise ? Le rap serait-il devenu le laboratoire du cynisme des gourous de l’in­dustrie ? Dérive de créativité, course à l’argent, affres de la « Guerre East et West Coasts » et quête de reconnaissance se mélangent dans un cocktail qui donne le vertige. Le terme « hip hop » déjà utilisé par la génération Malcolm X pour décrire les ambiances de fête de la jeunesse des années 50 et 60, serait-il aujourd’hui perverti ?

D’aucuns n’hésitent pas à pourfendre un rap-business qui peine à trouver un équilibre entre son nouveau statut d’art de la rue et les exigences commerciales d’une industrie vorace. Il est bien loin le temps du fun et autres « jumping » de « With a hip, hop, the hipit, the hipidipit, hip, hip, hopit, you don’t stop… », de SugarHill Gang ; des conscious lyrics des Grandmaster Flash et autres Kurtis Blow. Aujourd’hui, le rap se cherche un nouveau souffle. Afrika Bambaataa — qui a récupé­ré le terme « hip hop » et l’a appliqué à cette explosion culturel­le —, ancien membre du gang des Black Spades, et fondateur de la Zulu Nation, aurait du mal à y reconnaître ses fonde­ments basés sur l’énergie créatrice, la spiritualité, la conscience sociale, la volonté positive et l’héritage culturel africain. Et même, Clive Campbell alias DJ Kool Herc — le Jamaïcain du West Bronx qui a inventé les break-beats en utilisant sur deux platines plusieurs copies de « Give It Up Or Turn It Loose » de James Brown s’y perdrait. L’effritement de la force artistique et sociale du rap est à mettre au compte d’un passage mal négocié de son statut d’expression « underground » aux projec­teurs d’un « mainstream » plus soucieux du turnover (chiffre d’affaire).

L’obsession de goûter au fruit du rêve américain a-t-elle tourné la tête à nos B-Boys et de nos MC’s ? « Pas du tout ! », répond Mike G, l’un des rappeurs de Jungle Brothers. Ces derniers ont publié leur premier opus, Straight Out Of The Jungle, voilà déjà dix ans, après avoir fait leur apprentissage dans les clubs underground de New York.

L’un des groupes les plus respectés de la old school, s’emploie toujours à contredire la dérive négative, et essaie de rester fidèle à l’esprit originel d’un mouvement miné par le score des ventes et les dissen­sions internes qui risquent de causer sa perte. Raw Deluxe,leur dernier album après presque quatre ans de silence, est l’antithèse du rap édulcoré des 90’s.

Joints par téléphone au fin fond de la Caroline du Sud, où ils se trouvaient en tournée, Mike G et Sammy B nous rappellent quelques vertus d’une old school solidement ancrée dans la culture rhythm’ n’ blues

Black News : Quels sont les raisons qui vous ont poussés à faire ce choix funk 70′ et du beat old school ?

Mike G : Dans notre précédent album, nous avions déjà adopté la même démarche. Il s’agit pour nous de rester proches des racines du rap, tout en regardant vers l’avenir…

BN : Est-ce un souci de ne pas entamer votre créativité au profit d’une ouverture commerciale ?

Mike G : Nous ne nous sommes pas souciés de l’as­pect commercial des choses. Par contre, nous avons pensé à notre public, qui attend de nous une certaine qualité. C’est un principe qui a toujours guidé notre carrière.

BN : Raw Deluxe estil pour vous l’album de la maturité ?

Mike G : Absolument ! Nous avons tiré des leçons tout au long de ces années, et aussi le fait d’être pères de familles nous a obligés à porter un autre regard sur le monde. Raw Deluxe en est vraiment le reflet.

BN : Vous ne dérogez pas à la règle en abordant les pro­blèmes qui affectent la société américaine et spécialement les Africains-Américains. Mais la situation n’a pas vraiment changé depuis longtemps…

Mike G : C’est vrai que la situation est loin d’être brillante. Mais quand nous avons commencé, malgré les difficultés, nous avions un esprit d’unité et la volonté de réussir. L’école était pour nous une priorité avant de penser à gagner de l’argent… Avec les nouvelles générations, c’est le contraire.

BN : On a l’impression que vous avez soigneusement évité de passer un message au pouvoir en place, pourtant c’est l’une des caractéristiques du rap notamment de la old school…

Sammy B : Nous avions en effet plusieurs options devant nous dont celui d’un contenu hardcore, mais après avoir réfléchi, nous avons décidé d’adresser à nos brothers et sisters un message positif. Car la situation des Africains-Américains est plutôt difficile ; la plupart des jeunes sont ten­tés par la vie facile, une attitude hardcore, le gangstérisme, le trafic de drogue, le proxénétisme… Nous nous insurgeons contre cet état de choses qui sont en train de déchirer notre communauté.

BN : Les Américains ont un rapport spécial avec l’argent. On a l’impression que tout le monde veut être riche à n’importe quel prix…

Sammy B : (très affirmatif) C’est bien cela. Tout le monde veut être séduisant, être mis sur un piédestal, vivre la grande vie… Mais au lieu de s’améliorer, la situation se transforme en un véritable piège.

BN : Le morceau « Brain » traduit assez bien ce tableau sombre de la place des Afro-Américains dans la société. Et l’éducation dans tout ça ?

Sammy B : Je pense que malgré tout, l’éducation est en train de jouer un rôle positif. Mais c’est épouvantable parce qu’il n’y a pas d’emplois. Les gens ont le dos au mur et ont, par consé­quent, tendance à vouloir se tirer d’affaire individuellement. Tu n’as qu’à voir le nombre croissant de sans-abris et des gens qui crèvent de faim. C’est incroyable !

 

« Nous manquons à l’heure actuelle de vrai leader. Tout le monde est en plein trip indivi­dualiste. Le mot « solidarité » n’a plus de signification…Le « cha­cun pour soi et Dieu pour tous » est devenu une constante. Les Afro-Américains sont devenus plus égoïstes que leurs compa­triotes. »

 

BN : On peut donc parler de stagnation quant au statut des Afro-Américains ?

Sammy B : Sans aucun doute. Car nous manquons à l’heure actuelle de vrai leader. Tout le monde est en plein trip indivi­dualiste. Le mot « solidarité » n’a plus de signification…Le « cha­cun pour soi et Dieu pour tous » est devenu une constante. Les Afro-Américains sont devenus plus égoïstes que leurs compa­triotes. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de réel progrès au sein de notre communauté. Les ponts sont coupés alors que nous avons besoin les uns des autres.

BN : Quelle est, selon vous, la différence entre votre généra­tion et celle de vos parents ?

Sammy B : Ils étaient beaucoup plus solidaires et responsables. Pour te donner un exemple, aujourd’hui, il n’est pas rare de voir un enfant regarder du sexe à la télé sans que personne ne soit scandalisé. Dans les années 60, les parents en auraient été outrés. Cela est dû au fait qu’il n’y a plus de modèle. Aujourd’hui, les Noirs sont si soumis à un terrible lavage de cer­veau via la télé qu’ils n’arrivent plus à penser à leur avenir. Les enfants ne rêvent que de devenir un grand sportif ou un musi­cien célèbre. Alors qu’ils pourraient aider leur communauté en occupant d’autres postes plus prestigieux.

BN : Donc le fait que les rappeurs se soient lancés dans la course à l’argent n’est pas étranger à leur évolution familiale…

Sammy B : En quelque sorte. Ils sont pris dans un engrenage car ils veulent vendre tout de suite des millions de disques. Leur but est de devenir riche le plus vite possible parce que c’est l’argent qui compte. Avoir beau­coup d’argent, c’est une situation qu’ils n’ont jamais vécue, donc ils sautent sur n’importe quelle occa­sion pour en avoir. Il y a même des rappeurs qui, aujourd’hui encore, signent des contrats sans consulter au préalable un avocat. Ils pensent que l’argent est tout dans la vie, et croient pouvoir tout faire avec. Gagner beaucoup d’argent, oui, mais le gérer convenablement est une autre affaire. Certains finissent par perdre tous leurs biens parce qu’ils doi­vent des millions de dollars au fisc, et reviennent à la case départ. Mais le fait qu’ils se soient culturelle­ment séparés du reste de la communauté quand ils avaient de l’argent, une fois dans le besoin, ils ne savent plus vers qui se tourner…

BN : Mais c’est un manque de perspective…

Sammy B : Evidemment. Comment veux-tu qu’un gamin puisse avoir un projet d’avenir quand il grandit dans une famille sans repères, au sein de laquelle les parents passent leur temps à se disputer à cause de problèmes de drogue, d’alcoolisme et j’en passe. Tu sais, il y a des gens qui naissent avec une cuillère en argent dans la bouche, mais la plupart des Africains-Américains viennent au monde sans rien. Nous devons en permanence lutter pour notre survie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup d’entre nous meurent très tôt. Je ne veux pas dire par là que c’est mauvais, mais qu’il est nécessaire que notre communauté renaisse et réfléchisse à son existence et rôle. Il est facile de continuer à accuser les autres de tous les maux qui minent la communauté. Je ne cache pas le fait que l’Européen-Américain ­laisse par exemple entrer la drogue chez nous. Mais est-ce qu’ils nous obligent à la consommer ? C’est à nous de nous dire que la drogue est mauvaise. Arrêtons de jouer les victimes et prenons-nous en charge, au lieu de blâmer les autres. Ressaisissons-nous et passons à autre chose… Il est évident que l’esclavage dont nos ancêtres furent victimes y est pour quelque l’époque, ils n’avaient pas le droit d’avoir une structure : les parents ont été séparés de leurs enfants ; cela a laissé de grandes séquelles, mais est-ce une raison pour perpétuer cet état de souffrance qui a contribué à notre dégradation ? Il ne s’agit pas d’oublier l’histoire mais de bâtir notre unité par le biais de relations positives.

 

« Ce qui s’est passé avec l’un et l’autre, arrive tous les jours aux Etats-Unis à des milliers d’autres Africains-Américains. Donc, ne parler que de Tupac et B.I.G. n’est pas juste. Cette violence-là est une plaie qui mine notre communauté depuis longtemps….La violence comme mode de vie est un choix terrifiant »

 

BN : En parlant d’unité, quel est ton sentiment vis à vis de la soit-disant guerre entre les rappeurs des côtes Est et Ouest dont Tupac et The Notorious B.I.G. en auraient fait les frais ?

Sammy B : Tupac et B.I.G. étaient devenus par leurs talents des figures très respectées et reconnues. J’ai toujours eu un grand respect pour eux. Mais la réalité, c’est que ce qui s’est passé avec l’un et l’autre, arrive tous les jours aux Etats-Unis à des milliers d’autres Africains-Américains. Donc, ne parler que de Tupac et B.I.G. n’est pas juste. Cette violence-là est une plaie qui mine notre communauté depuis longtemps. Lorsque tu portes en toi vit une énergie négative, elle te suit partout. Que tu vendes des millions de disques ou que tu gagnes des millions de dollars, cela ne change rien quand tu es négatif.

Lorsque tu joues avec le feu, tu dois te préparer à mourir par le feu. La violence comme mode de vie est un choix terrifiant. Quand tu entends ces jeunes gars dire dans leurs morceaux : « Pas d’histoire avec moi sinon je te descends/Si tu viens sur mon territoire je te fais sauter la cervelle » ou des choses du même genre, il n’est pas étonnant que cette violence verbale dégénère en drame… Man, le rap, comme les autres musiques, traverse une période sombre, à l’image de cette fin de siècle. Ne vois-tu pas ce qu’il se passe autour de nous ? Man, tout est négatif : le chômage, l’effritement des valeurs d’humanisme, tout est hors de contrôle. Ce dont nous avons besoin, c’est d’amour et de solidarité.C’est pour ça qu’avec Raw Deluxe, comme avec nos précédents albums, nous avons tenu à faire passer un message positif ; parce que nous pensons que pour faire avan­cer les choses, il faut sortir du trip négatif.

La « One Million Man March » n’y a pas contribué parce que nos leaders manquent de crédibilité. Le lendemain de la marche, beaucoup de jeunes étaient déjà revenus à leurs trips de deal de dope, les injures mutuelles, les meurtres…. Pour moi, la Marche n’a été qu’une gigantesque « rock party » qui a servi à assurer la promotion des articles mis en avant par ses organisateurs. C’est pour cela que nous, Jungle Brothers, croyons au pouvoir de la musique. Le rap peut jouer un rôle social au sein de la communauté à condition qu’il soit positif, qu’il dise à tous ces jeunes que pour réussir dans la vie, bien plus que l’argent facile, il faut être éduqué. C’est cela notre message : un message de paix, d’unité, d’amour et de fun….

Jungles Brothers, Raw Deluxe (Gee Street/V2 Music).

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