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mardi, octobre 22, 2019
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Jayne Cortez : la poésie blues militante (1997)

Propos recueillis par Leonard Silva

Jazzoetry (rencontre du jazz et de la poésie) ou poésie consciente ? Professeur d’université, écrivaine et chanteuse, trois casquettes que Jayne Cortez met au service d’une même cause : la poésie militante.

 

Jayne Cortez représente cette conscience qui était la pierre angulaire du jazz avant d’être celle du rap. Publiée depuis 25 ans sous diverses formes (dans les anthologies, les revues – Black Scholar, Essence ou encore Mother Jones -), traduite en 28 langues, Cortez a non seulement enseigné et lu sa poésie dans les festivals de jazz, des night clubs, des universités et symposiums, mais l’a aussi enregistrée, habillée d’un accompagnement musical. Et cela depuis 1975.
Née en Arizona, elle a grandi à Los Angeles et vit aujourd’hui à New-York. Elle s’est inspirée des artistes jazz et blues mais aussi du quotidien des Africains-Américains pour forger son style.
« Je ramène le blues là où les pilleurs de blues n’iront pas/Je ramène le blues au pays parce que les pilleurs de blues aiment voler lorsqu’ils croient ne rien avoir », dit-elle dans « Talking The Blues Back Home ».
Dans les années 80, notamment avec le poète Allen Ginsberg, elle participe à l’enregistrement de War Against War parrainé par l’Unesco à Paris et Milan, et elle tourne au Brésil. Parmi ses récentes participations, on note le Festival de Jazz de Berlin, la quatrième conférence mondiale sur la femme à Pékin et les Transmusicales de Rennes.
Son dernier recueil de poèmes, Somewhere In Advance Of Nowhere (1996 serpent’s Tale/High Risk Books), tel un hymne à la révolution, à l’amour et l’espoir, nous promène des contrées congolaises à la Big Apple (New-York) en passant par Pernambuco, l’Angola, Cuba, le Nigéria, la Martinique et autres Chitunguiza (Harare). Là où le Be-Bop, la batida (cocktail brésilien), Miles Davis, la samba de Shango (dieu Yorouba), Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor se côtoient au rythme de pulsions universalistes.
Cette contemporaine de Langston Hugues, Maya Angelou, Amiri Baraka, Jim Carol et bien d’autres, ne se borne pas à l’expression d’un héritage culturel enfermé dans le carcan d’un afrocentrisme messianique. Elle incarne la dialectique de cette autre Afrique en devenir, l’idée même de ses « scatterlings Of Africa », où réalité quotidienne et surréalisme se côtoient sans jamais s’affronter (« Global African Song). L’urgence de ce chant nous a amenés à secouer l’arbre à palabres, afin de comprendre les tribulations de Jayne Cortez.

 

Black News : Votre nouvel album, Taking The Back Blues Back Home s’est-il construit autour d’un concept ?
Jayne Cortez : Non, absolument pas ! A l’origine, j’ai choisi les poèmes et dirigé ensuite les options instrumentales ; on a improvisé en se basant sur ce choix élémentaire. Il est vrai que nous avions pensé collaborer avec d’autres musiciens, mais des problèmes de timing et de logistique nous ont obligés à travailler en cercle restreint.

BN : On a l’impression que vous partez à la recherche d’un héritage culturel. Avez-vous voulu donner une perspective différente à la musique noire-américaine ?
J.C. : Il y a un peu de ça, mais après tout, il s’agissait pour moi d’une démarche naturelle. J’ai toujours pensé qu’un instrument comme la kora, par exemple, était étroitement liée au blues et de ce fait, à l’Afrique. Ce sont des éléments d’une même construction culturelle.

BN : Nous savons que pour certaines générations d’Africains-Américains, surtout les plus jeunes, l’Afrique représente un intérêt lointain. En ce qui vous concerne, aviez-vous le souci de faire passer un message ?
J.C. : Non, non, non : Je ne suis pas d’accord avec votre analyse selon laquelle les Africains-Américains ne s’intéresseraient que de loin à l’Afrique. Depuis toujours et aujourd’hui plus que jamais, nous nous intéressons à l’Afrique ; il y a de plus en plus de gens à la quête de leurs racines. « Roots », le livre d’Alex Haley continue d’être une référence pour beaucoup. D’autre part, ces derniers cherchent de plus en plus à savoir d’où ils viennent, vont en Afrique pour des raisons culturelles évidentes. Des pays comme le Ghana, le Sénégal, l’Afrique du Sud et bien d’autres sont très visités par les Africains-Américains.
Nous étions très engagés dans la lutte contre l’Apartheid, et contre le colonialisme en Angola, au Zimbabwe et au Mozambique. Donc, il n’est pas juste de dire que les Africains-Américains ne s’intéressent pas à l’Afrique. C’est une déformation de l’Histoire. N’oubliez pas que si les Africains d’Amérique n’avaient pas soutenu leurs frères d’Afrique du Sud, rien de ce qui se passe aujourd’hui ne serait arrivé. Et le Président Mandela est bien placé pour l’attester…

BN : C’est vrai concernant votre génération. or nous savons qu’il existe une approche différente entre les générations dont celle du rap…
J.C. : Justement ! Prenez la génération hip-hop… La façon de se coiffer, de s’habiller, le langage, tout cela est forcément influencé par la culture africaine. Je ne pense qu’ils aient des doutes la_dessus. J’enseigne à l’Université et j’ai toujours eu le sentiment que les jeunes s’y intéressaient. ce n’est pas par hasard que nous nous appelons Africains-Américains. Un exemple : la plupart de mes étudiants suivent de près la situation au Rwanda. Il est évident qu’il y a une proportions de jeunes qui préfèrent adopter une position plus commode face à leurs racines, mais cela est aussi vrai pour les Américains d’autres origines. Il y a des Italo-Américains qui ne cherchent jamais à découvrir l’Italie. J’y vois là un phénomène minoritaire.

BN : Comment analysez-vous aujourd’hui la mouvance des poètes des 60’s et 70’s qui se sont battus pour les droits civiques ?
J.C. : Cette poésie là, politique et sociale, n’était pour nous que la poursuite par d’autres moyens de notre lutte contre l’esclavage. Il ne faut pas oublier que cette lutte pour l’émancipation a commencé depuis l’Afrique, déjà dans les bateaux qui nous ont arrachés à notre terre d’origine. Elle s’est poursuivie sur le sol américain et ne s’est plus arrêtée, même aujourd’hui. Notre existence au sein de la société américaine est une lutte constante. C’est le reflet de mon œuvre, de celui d’Amiri Baraka, Langston Hugues et d’autres poètes africains-américains ; et bien avant nous, de Fredrick Douglas, William E. Dubois. C’est la continuité de notre lutte pour la liberté, qui s’insère dans l’écriture de poèmes. Car la poésie est une façon d’explorer le langage, les situations sociales et politiques, de provoquer le débat, d’imaginer les situations, d’aider à créer une vie qui soit plus poétique pour tout le monde. Pour moi, la poésie, c’est la liberté…

Jayne Cortez, Taking The Blues Back Home (Polygram Jazz)
Livre : Somewhere In Advance Of Nowhere (1996, Serpent’s Tale/High Risk Books)

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