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Il était une fois… Zap Mama (1997)

Photo de Zap Mama

Propos recueillis par Elia Hoimian

 

Zap Mama est un groupe à géométrie variable formé au gré du choix musical du moment de sa fondatrice, Marie Daulne. Zap Mama, comme tout groupe de circonstance, a subi en trois albums, des recompositions, suite parfois à une lutte interne. Ainsi, de quatre interprètes belgo-zaïroises pour Zap Mama, l’album polyphonique (1991, Crammed Discs/columbia), Sabsylma (1994, Cram World/Polygram) à sept, en se nourrissant d’influence diverses.

 

« Je me repère beaucoup au monde africain parce qu’il est très proche de la nature, le monde occidental se perdant un petit peu, l’homme se perd, prend des stupéfiants et tout… l’humain se sent un peu coupé de sa nature première, animale », commente Marie Daulne, pas du tout avare de ses propos et qu’on a parfois du mal à arrêter, une fois lancée.

 

« J’ai inventé Zap Mama et composé toute seule les chansons du premier album, continue-t-elle, mais je me suis dite que si je voulais faire valoir la polyphonie, il me fallait des interprètes pour m’accompagner. En Afrique, on parle d’un groupe, pas d’un individu, le sens du partage. Donc dans mon discours, je disais « on », mais le succès, international, est monté à la tête de certaines. Elles ont commencé à parler en leur nom, sur le travail qu’elles n’avaient pas fait. Je leur disais : « Fais attention, tu n’es pas allée chez les pygmées, pourquoi tu en parles comme si t’avais vécu avec eux ? Tu reprends mon discours, mais n’oublie pas qu’on joue un jeu dans lequel tu es comédienne. Sur le deuxième album, j’ai les ai faites participer pour plus les intéresser au monde et tout…

Ensuite j’ai considéré que ma démonstration de la polyphonie était accomplie et j’avais envie d’aller plus loin dans ma philosophie, rencontrer les gens du hip-hop, le monde où la philosophie derrière est la rencontre des peuples, l’humanisme, la nature…

 

D’ailleurs, dans mon nouveau groupe, une lutte s’est installée. J’ai été chercher un instrument traditionnel africain, le Bolo d’Afrique de l’ouest, qui doit rester à une certaine température, car en le déplaçant en Europe, le bois bouge, la peau se détend, etc. ; et un Gwinbri, un instrument marocain emmené par les anciens esclaves noirs de Guinée. Donc des instruments qui racontent toute une histoire que je voulais faire vivre par leur utilisation… et dans ma formation, j’ai des jazzmen qui m’ont dit : « Non, ces instruments, c’est la catastrophe »… et à qui j’ai répondu : moi, je trouve le son merveilleux, mais il faut simplement l’habiller. Et pourquoi mon instrument doit s’adapter à ton monde ? C’est à toi de t’adapter au mien et de jouer de sorte que ça colle, et tu verras que tu en apprendras plus.

Le groupe est composé d’un Burundais, une Danoise, une métisse Sénégalo-Belge, un Belge, une Jamaïcaine qui a grandit en Belgique et moi la Belgo-Zaïroise. »

 

Seven lui donne l’occasion de mettre à profit sa rencontre avec le vieux rasta U-Roy et Michael Franti, le leader de Spearhead, rencontré lors de la musique du film Blue In Face  auquel participait aussi Madonna. Michael, verse dans le discours communautaire, à mille lieux du langage universaliste de Marie.

« A l’époque, je ne parlais pas bien l’anglais, se rappelle Marie, on a surtout communiqué à travers nos vibes, et sa manière de travailler n’était pas loin de la mienne. Je suis très instinctive, même si par ailleurs, j’ai un côté sophistiqué européen qui l’a impressionné. Puis il m’a demandé de jouer sur son album… et j’en ai fait de même.

 

« Les capitalistes manipulent les gens ; regarde ce qu’ils sont en train de faire avec les étrangers qu’on accuse de prendre tout le boulot, alors que ce sont les machines… les gros businessmen profitent que ces paysans et ces ouvriers perdent leur boulot pour les récupérer et les rendre racistes. La France risque de se perdre si le peuple se laisse avoir. »

  

Il est impliqué dans le problème des Noirs, il a même décidé d’aller vivre dans les ghettos pour être plus proche d’eux. Et je pense que sur son deuxième album, il a voulu plus atteindre le peuple noir américain ». Une rencontre mouvementée illustrée par ce dialogue.

  • – Michael : comment ça se fait que tu travailles avec plein de Blancs ?
  • Marie : mais on n’a pas le même vécu, on sait que l’Europe appartient aux Blancs et l’Afrique aux Noirs, et puis il y a aussi des Noirs-Européens (Antillais et métis).
  • Tu sais le peuple noir…’’
  • Tu aimes ma musique, pourtant je suis issue d’une source noire et blanche et j’ai grandi avec les Blancs.
  • Tu me trahis…

Michael vient chez Marie, ils s’entendent bien musicalement, et il voit une tête de Blanc un peu partout chez elle : la photo de mon père décédé…

Marie m’explique : « Mais il est en plein dedans lui, et puis il m’a raconté son histoire. C’est un noir adopté par des Blancs, éduqué dans un monde d’intellectuel blanc… il a un petit peu un complexe par rapport à son peuple : on le montre du doigt, on lui dit « toi, tu as vécu avec les Blancs… »

Elle reprend la narration de sa rencontre avec Michael Franti.

  • Tu as donc le même passé que moi, et est-ce que tu sens une différence ?
  • Oui, j’ai tous les avantages que les Blancs ont car mes parents adoptifs avaient du fric.
  • Donc, on sait tous que c’est une histoire de fric.

Marie lui raconte alors son enfance, lorsqu’elle « était rejetée parce qu’elle n’était pas riche du tout et qu’elle portait des vêtements déjà passés par plein de grandes s?urs donc bien usés, ainsi qu’une rousse, campagnarde à lunettes pendant qu’une autre métisse, de famille aisée, recueillait l’attention de ses petites camarades… il y avait aussi une petite communauté black qui m’avait aussi rejetée », continue Marie, mais pas parce que j’étais métisse mais parce que je ne parlais pas leur langue, le lingala (du Zaïre. Ndlr)

 

« J’ai appris que les pygmées avaient sauvé plein de belges parce que j’en ai rencontrés qui connaissent mon mère (…). Si nous avons survécu, c’est grâce aux pygmées qui nous ont protégées. Ils ont sauvé la vie à beaucoup de gens, mais personne n’en parle dans les bouquins. D’où ce besoin de parler des Pygmées. »

 

Tout comme Michael, très tôt le destin a frappé Marie. Alors qu’elle n’avait que 6-8 mois, son père, est assassiné, et la famille Daulne débarque en Belgique, grâce à l’armée belge.

« C’était l’indépendance du Zaïre, les grands manipulateurs ont décidé de mettre Mobutu, un bon businessman avec qui ils allaient pouvoir dealer, parce que si c’était un humaniste qui se préoccupait de son peuple, ça n’aurait pas marché (…).

 Mon père, un bénévole qui venait de la campagne belge a été tué parce qu’on a monté des rebelles– on prenait des gosses de 14-18 ans sous l’effet de l’alcool-en leur disant « vous devez tuer tout ce qui est blanc, et tout ce qui est couple mixte et métissé, etc.

Nous devons pour le peuple africain, etc. etc. enfin tout un cinéma… on leur disait, et c’est une histoire vraie, que tuer les rendrait plus puissants et si jamais ils étaient tués, ils devaient crier un son –dont je me souviens plus-, et ils ressusciteraient immédiatement dans le village d’à côté. Ça a marché d’enfer.

A l’époque, au Zaïre, c’était l’Apartheid, les Africains ne pouvaient pas se rendre dans certains endroits, ni s’asseoir partout, même si on n’en parle pas, c’était comme ça, c’est ma mère qui me l’a raconté. Mon père, lui, ne fréquentait pas les Noirs, c’était un colon un petit peu original.

 

Quand je suis retournée, j’ai voulu en savoir plus…j’ai appris que les pygmées avaient sauvé plein de belges parce que j’en ai rencontrés qui connaissent mon mère (…). Si nous avons survécu, c’est grâce aux pygmées qui nous ont protégées. Ils ont sauvé la vie à beaucoup de gens, mais personne n’en parle dans les bouquins. D’où ce besoin de parler des Pygmées, c’est mon instinct qui m’a attirée vers ça, mon inconscient qui a peut-être retenu des choses. Ma mère ne m’en a pas beaucoup parlé. »

 

BN : Le monde se laisse envahir par le digital…

Marie Daulne : (…) Tout devient digital et je trouve qu’on se perd un petit peu (…) quand on m’a demandé de faire une pub pour Coca Cola, moi qui vient d’un petit monde Polyphonique bruxellois, Populo, je me retrouve devant une multinationale… il se passe une grosse lutte un peu dans ma tête : je me suis demandé si c’était bien ou pas… mais ma mère m’a convaincue de la faire et de donner l’argent aux pauvres si je n’en voulais pas. Je l’ai donc faite et j’ai partagé le cachet en parts égales avec les filles qui y ont participé parce que l’argent n’était pas mon but. Et avec le reste, j’ai fait des actions humanitaires. Donc je n’ai pas envie d’être attachée à ça.

Mais la technologie, c’est aussi la communication entre les êtres humains, et aussi l’humain en relation avec les extraterrestres ; les Américains en ont trop fait avec Indépendance Day et ça m’a déçue, mais il ne faut pas oublier qu’ils font souvent des comparaisons où la nature reprend ses droits : genre le vent qui balaie tout sur son passage, le feu qui prend…

Les capitalistes manipulent les gens, regarde ce qu’ils sont en train de faire avec les étrangers qu’on accuse de prendre tout le boulot, alors que ce sont les machines, les gros businessmen profitent que ces paysans et ces ouvriers perdent leur boulot pour les récupérer et les rendre racistes pour qu’ils donnent des sous pour encore plus les manipuler… la France risque de ses perdre si le peuple se laisse avoir par cette manipulation.

 

« Pourquoi le centre du monde ne serait pas cartoon ? Moi, je suis plutôt comme ça, changer la vision des gens(…) Je dis : changez le rêve en Afrique et les Africains seront fiers de rester là-bas et auront envie de faire évoluer les choses. »

 

BN : Seven est très ouvert, loin de tes débuts ?

Marie Daulne : Dans ce dernier album, je voulais toucher un peu plus les gens populos, la masse, ceux qui ignorent les pygmées, les Touaregs, d’autres existences et pensées ; j’ai donc rendu la musique plus accessible pour que par Poetry Man, ils découvrent la musique plus accessible et celle des pygmées dans « Baba Hooker » et qu’un moment donné, ils se posent la question sur ce peuple, et se rendent compte qu’on n’est pas tous seuls sur cette terre ; ça donnera peut-être envie à ce paysan d’immigrer chez les Pygmées et de s’adapter au monde africain plutôt que…

 

BN : …tu y crois ?

Marie Daulne : Si on baisse les bras, ça ne marchera pas. Moi, j’y crois ; il faut des gens convaincus pour entraîner les autres. Regarde le superbe film populaire, Space Jam, où le centre de la terre n’est pas l’enfer mais le monde le plus gag avec plein d’humour, voilà quelque chose de positif. Pourquoi le centre de la terre n’est pas l’enfer, une boule de feu où seraient tous les démons ? Pourquoi ce serait pas cartoon ? Moi, je suis plutôt comme ça, changer la vision des gens …

 

On fait de l’Europe et de l’Amérique, le rêve où ont envie d’immigrer tous les Africains ; le gros problème de l’Europe maintenant, c’est l’immigration. Je dis : changez le rêve en Afrique et les Africains seront fiers de rester là-bas et auront envie de faire évoluer les choses. Je connais beaucoup d’intellectuels venus étudier ici et qui sont retournés en brousse faire fructifier la médecine typiquement africaine avec les techniques modernes, et ceux-là sont des exemples qui méritent d’être entendus et comme j’ai été témoin de cela, je viens parler d’eux. Il faut qu’il y ait des messagers, je suis un peu la journaliste poétique qui en parle à travers la musique. J’ai vu un Canadien au Mali, complètement adapté à la vie des Dogons à qui il a appris ses connaissances de radiologue. Avec des moyens du bord, il invente plein de systèmes et il apprend à des gens qui ne connaissent pas la télévision à se débrouiller et à communiquer. Donc pour moi, ce serait possible. La nature est vaste, et que des chômeurs qui s’ennuient ici, ou qui en ont marre du métro-dodo-pollution, aillent y vivre ; ils s’y retrouveront, pourront apporter leurs connaissances et ils se sentiront importants… peut-être que ces deux mondes pourront ainsi trouver une solution à leurs problèmes respectifs (…)  Je suis une fille de paysan blanc immigré et d’une mère paysanne du fin fond de l’Afrique qui n’a porté qu’une jupe pendant son enfance et voilà, maintenant elle me regarde à la télé, et je me dis que j’envoie ainsi un message. C’est ça mon but ; si j’ai trouvé des idées, je n’ai pas étudié pour, c’est venu de moi, de mon éducation, de mon vécu.

 

Quand j’en parle avec Michael Franti, on se dit : pourquoi ce serait le grand scientifique qui trouverait la solution ou le politicien avec son grand discours et pourquoi pas le petit paysan ? Il y avait un film, Médecine Man, qui racontait l’histoire d’un blanc qui a pilé le remède du seul Indien rescapé des exterminations pour soigner une grande épidémie qui sévissait chez lui. Il s’est attribué la formule, les titres… mais il s’est suicidé à la fin – je crois, je ne sais plus trop -, parce qu’il savait qu’il se mentait, et qu’il avait vécu en pleine nature et que son être s’était transformé. C’est en vivant avec les repères de la nature et non par le quotidien avec un ordinateur que se trouvait la solution. La nature humaine vient de là, et si il y a un problème dans l’Humain, il faut aller chercher la solution à la source, et non dans les machines.

 

« Les solutions sont dans la nature où se trouvent les essences, la formule médicale, chimique, je ne sais pas comment on peut l’appeler. Et je traduis tout cela dans ma musique, à partir du moment où je reste fidèle à mes pensées et objectifs, si je commençais à le faire pour le fric, je suis convaincue que je perdrais tous mes talents. »

 

 

BN : Cet album marque-t-il une nouvelle direction musicale de Zap Mama ?

Marie Daulne : Je ne sais pas, je vis au quotidien, je n’ose rien dire parce que quand on me posait les questions sur le son vocal, c’était alors ma passion, j’ignorais totalement que j’allais rencontrer Michael, U-Roy etc. et voilà, ça s’est fait. Je vais donc garder ma philosophie africaine : je vis au jour le jour, et ça m’arrange bien parce que ça me met moins d’angoisse, c’est beaucoup plus amusant. Quand on me demande quels sont tes projets, je dis « Là, je fais une interview » (rires).

 

BN : Pourquoi Seven ?

Marie Daulne : Par ce que le chiffre7 revient dans toutes les cultures, on parle d’un cycle de 7 jours de la semaine, 7 péchés capitaux… au Mali, j’ai rencontré un bonhomme qui m’a dit : « Je t’attendais, je dois te conduire dans l’Afrique profonde pour que tu puises toutes les essences pour retourner faire de la musique car tu dois continuer. » J’en avais ras-le-bol, des 7 ans de tournées. (…) et cet homme m’a raconté que les êtres humains naissaient avec 7 sens et il m’a dit j’en faisais partie. On reconnaît les 5 sens (la vue, l’odorat…) parce qu’ils sont palpables, mais pas le sixième, l’intuition. Et il parle d’un septième sens qui donne la possibilité de manipuler les sons, les mots, les mélodies, un ensemble de choses qui calment les peines, guérit les problèmes psychologiques (…)

 

Effectivement les solutions sont dans la nature où se trouvent les essences, la formule médicale, chimique, je ne sais pas comment on peut l’appeler. Et je traduis tout cela dans ma musique, à partir du moment où je reste fidèle à mes pensées et objectifs, si je commençais à le faire pour le fric, je suis convaincue que je perdrais tous mes talents, mon positivisme, ma chance. Je n’en reviens quelques fois pas car j’ai beaucoup de chance. Au début quand je suis arrivée, je voulais juste parler de l’axe Afrique-Belgique, tous ceux que je rencontrais m’ouvraient les portes, même Virgin… quand j’en parle à ma mère, elle me dit « La nature t’a choisie pour parler du peuple démuni dont tu es issue. »

 

BN : Et le racisme en Belgique ?

Marie Daulne : le racisme est plus tourné vers les Marocains, les Maghrébins, et un peu moins les Noirs, qui dans l’esprit des gens, véhiculent la mode, la musique, le sport, le côté branché.

 

Zap Mama, 7 Album (Virgin).

 

 

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