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vendredi, octobre 19, 2018
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I Jahman, le Lévi du reggae

Par Awal Mohamadou

 

Un  rythme hypnotique, un phrasé nonchalamment roots, une vision hautement spirituelle  du monde, et I Jahman nous transporte dans la Jamaïque des groundations des Douze Tribus d’Israël.

 

Le concert fut  exceptionnel ! Il fallut même que l’organisateur arrache I Jahman pour mettre un terme à la cérémonie car le rasta avait  spirituellement pris possession de la salle et ne semblait pas vouloir desserrer son emprise. La Mutualité  sentait fort la ganja lorsque  I Jahman fit son entrée sur scène, comme un prophète, les bras au ciel et la  démarche lente. Puis le son s’est propagé. La musique d’l Jahman est d’une légèreté incroyable : percussions  chi­rurgicales, basse fuyante, guitares intérieures, tel le soliste qui regar­de à peine le public, trop concentre qu’il est par son instrument.

Comment décrire cette impression ? Non, ça  n’a rien à voir avec la trappe binaire des Gladiators, le reggae  métronomique de Third World ou la  folie des mélodies de Culture.  On a plutôt la sensation d’un roots linéaire, avec des couches instrumentales qui se superpo­sent. Chaque instrument raconte son histoire, et le tout procure une vibration  incroyablement aérienne !  II  y a cette guitare solo hypno­tique à force d’arpèges cristallins et un percussionniste au touché discret qui confère aux morceaux une sophistication  extrême.  J’ai encore cette sensation dans le corps au moment où je retrouve Trevour Sutherland, après le concert. En coulisse, le propos n’est pas d’ordre social,  on ne verse pas dans le discours politique,  on ne tire pas sur un gros joint de façon ostentatoire pour se donner l’allure authentique.  Non, I Jahman est un être spirituel.

L’homme que j’approche a 47 ans. Comme beaucoup de chanteurs jamaïcains, il fait ses débuts avec Duke Reid avant d’émigrer en Angleterre pour faire carrière. On lui doit quatorze albums dont Chariot Of Love, Haile l Hymn, Africa. C’est un être spirituel qui termine presque toujours ses phrases par un « Rastafari » extatique.  Je m’adresse à lui avec respect  « Peux-tu m’accorder  une interview ? »  II répond qu’il est prêt à « raisonner »,  nuance. Le  « reasoning »  est  une vieille  pratique rasta qui consiste à échanger des points de vue. L’important n’est pas de savoir qui a raison ou tort.  Mais d’expo­ser ses arguments et d’écouter ceux des autres !

 

Black  News : Tu viens de sortir de scène, quelles sont tes impressions ?

I Jahman : Je n’ai jamais d’impressions ! Je constate simple­ ment le pouvoir de Jah Rastafari sur l’artiste, sa musique et le public.

B N. : Comment sont conçus tes albums ?

I J : Chacun  de mes albums est comme un chapitre d’un Iivre.  Il serait vain  de les dissocier les uns des autres.  Vois-tu, le corps d’un être humain  est constitué de différentes parties qui  permettent à l’individu de tenir debout  et d’avancer. Si l’une d’entre elles ne fonctionne pas, l’homme devient un handicapé, c’est pourquoi je ne peux pas te parler d’un disque plutôt que d’un autre. J’ai enregistré 14 albums et c’est un tout. Rasfari !

BN : Oui, mais comment expliquer que certains albums, je pense à Africa, Haile  I Hymn aient eu plus d’impact que d’autres… en dehors des problèmes de distribution bien sûr ?

I J : En tant que rasta, je constate le travail de Jah et c’est tout. Peut-être que les albums dont tu parles étaient plus que des disques et qu’ils dépassaient la matière. Africa est une très longue histoire parce  que l’Afrique est un mot magique pour nous.  Quand nous parlons de l’Afrique, nous parlons des temps anciens, de la Bible, du roi Salomon, du roi David.  Rastafari !

BN. : Plus que toute  autre musique, le reggae est en pro­gression et se renouvelle sans  cesse. En ce moment, le dance­hall  semble être à la pointe de la musique jamaïcaine. Te sens-tu concerné par ce phénomène ?

I J. : Ce  que les  médias appellent « dancehall « est un style de reg­gae ni plus  ni moins, et je le respecte. Par contre, je désapprouve le slackness. Jah a ses  disciples et  le démon ses fidèles qui utilisent les gens et les détournent des véritables préoccupations.

BN : Est-ce à dire  que le slackness est une expression démoniaque ?

I J. : (méditatif) Le démon pousse les jeunes à raconter des bêtises sur les femmes et à vénérer l’or. Que  devons-nous apprendre à nos enfants ? Qu’il faut porter de grosses chaînes pour  plaire aux filles ou qu’il vaut mieux aller à l’école pour s’instruire ? Même dans la musique,  il y a une opposition entre le bien et le mal.

 

« Vivez spirituellement,  n’oubliez  pas vos origines, vous venez d’Afrique et pas d’ailleurs. Pendant  longtemps, on a essayé de vous faire croire que I’Afrique était synonyme de négation, qu’avant l’arrivée des Blancs, il n’y avait pas de civilisation. Vous savez maintenant que tout cela est faux. »

 

BN : Le slackness » serait  une expression du démon ?

I J. : Ceux qui font la promotion du  « slackness » (les  grosses maisons de  disques) veulent tuer le reggae. Ça fait  longtemps qu’on essaye de supprimer le reggae parce que notre musique fait prendre conscience aux gens des réalités. Nous disons, Vivez spirituellement,  n’oubliez  pas vos origines, vous venez d’Afrique et pas d’ailleurs. Pendant  longtemps,  on a essayé de vous faire croire que I’Afrique  était synonyme de négation,  qu’avant l’arrivée des Blancs, il n’y avait pas de civilisation. Vous savez maintenant que tout cela est faux. Voici ce que disent les vrais rastamen. Voilà pourquoi on cherche à nous faire taire en mettant en avant des gens qui dévalorisent les femmes et racontent leurs exploits sexuels. C’est tout le contraire de ce que la bible enseigne. Rastafari !

« Un vrai  rasta  n’a pas d’émotion sélective, il ne travaille  pas au même niveau que les médias, qui choisissent  un jour de parler du malheur d’un tel, et le lendemain de celui d’un autre.« 

 

BN : Sur un tout autre sujet,  il paraît qu’à une époque tu étais le garde du corps de Bob Marley ?

I .J : Ah ! Ah ! Ah ! Selassie I ! Entre nous, quand on s’appelle I Jahman Levi peut-on être le garde de qui que ce soit ? En fait, Bob et moi étions des amis, on traînait ensemble à Kingston, je devais avoir quatorze ans. Après, on s’est perdus de vue, je suis parti en Angleterre et quand je l’ai revu, il était devenu l’artiste que tout le monde connaît. Mais, tu  sais,  pour un vrai rasta,  Bob n’était pas plus important qu’un autre frère, c’était un rasta comme tous les  autres, qui faisait  correctement son travail devant Rastafari Selassie I.

BN. : On a été surpris  de constater que tu ne chantais pas avec Madje pendant ta dernière tournée  française ?

I J. : Madje est ma femme, nous continuons à chanter ensemble mais elle ne peut pas m’accompagner sur toutes les tournées. Nous avons des enfants qui vont à l’école et elle préfère rester à la maison pour s’en occuper correctement.  Même si elle n’est pas physiquement présente pendant cette tournée, elle occupe mon esprit et me  permet de donner le meilleur de moi-même.

Nous. Rastas, plaçons la famille au-dessus de tout.

BN. : L’Ethiopie est un point de fixation clans la philosophie rasta. Comment  ressens-tu les tragédies que vit ce peuple en ce moment ?

IJ : Le rasta souffre parce que la crise est mondiale. Il faut bien comprendre que pour nous, l’Ethiopie est un symbole. Je ne suis pas plus sensible aux tragédies des peuples somalien et éthiopien qu’aux souffrances de l’Afrique du Sud, de la Yougoslavie, etc. L’Ethiopie incarne l’Afrique, le peuple noir. Un vrai rasta n’a pas d’émotion sélective, il ne travaille pas au même niveau que les médias qui choisissent un jour de parler du malheur d’un tel, et le lendemain de celui d’un autre. Sais-tu ce qui se passe en Jamaïque ? Non ! Parce que les journaux n’en parlent pas beaucoup, et pourtant le peuple souffre aussi, la récession est internationale et l’Occident manipule les peuples. Je te dis, le démon prépare la fin du monde.

 

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