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lundi, juillet 23, 2018
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Geoffrey Oryema : Exil et World

Propos recueillis par Vincent Serge

 

L’artiste ougandais que nous avions rencontré à l’occasion de son deuxième album est décédé le 22 juin 2018 à l’âge de 65 ans, d’un cancer, à Lorient où il vivait depuis de nombreuses années. Il laisse derrière lui six albums dont le dernier From The Heart (2010). En hommage à ce grand musicien, nous republions l’article que nous lui consacrons.

En l’espace  de deux albums, Geoffrey Oryema a réussi à se tailler une grande part du lion dans l’univers très restreint de l’afrobeat acoustique. Portrait et interview.

 

Geoffrey Oryema ou l’itinéraire exceptionnel d’un musicien ougandais. Natif de Sorotif (l’Est de l’Ouganda), au sein d’une famille « Acholi », son père lui apprend à jouer de la nanga (harpe à sept cordes), d’autres membres de sa famille sont conteurs, poètes et musiciens ; sa mère, directrice de la compa­gnie nationale de danse, The Heartbeat Of Africa, avec laquelle il parcourt le pays, lui fait aussi découvrir le théâtre auquel il voue une véritable passion. Adolescent, Geoffrey apprend également à jouer de la nyamuléré (flûte), de la guitare et du lukémé (piano à pouce à lame de métal, ainsi appelée en Afrique de l’Ouest) ; il commence alors à écrire des chansons.

Parallèlement à la musique, son véritable désir est de devenir acteur. Il s’inscrit donc, au début des  années 70, à l’Ecole d’art dramatique d’Ouganda; une ambition qu’il développera en fondant une compagnie théâtrale : le L.T.D. Il écrit des pièces où le théâtre traditionnel africain, ornementé de sons tribaux et d’improvisation, se mêlent aux techniques d’avant-garde développées par Stanislowski et Grotowski (homme de théâtre et poète russes); il en résulte une première expérience singulière d’un travail sur différentes cultures. Mais entre toutes ses passions, il opte pour la voie musicale. Une musique qui prend l’essentiel de sa source dans ses racines de tradition africaine pour lui permettre de créer sa propre identité musicale ; elle tire ainsi sa force de l’intensité dramatique, des textes et de l’émotion épurée qu’elle transmet.

Suite à une  politique particulièrement répressive et suite à la disparition de son père, en 1977, dans un accident de voiture plus que suspect, Geoffrey Oryema s’expatrie en Europe et choisit la France comme patrie d’adoption. La langue et la culture française pour lesquelles il a une  réelle affinité influeront sur son choix.

Exile (L’Exil), l’album de la révélation (qui lui  assurera la reconnaissance internationale), produit par Brian Eno, à l’initiative de Peter Gabriel, sorti sur le label Real World et demeure un des fleurons discographiques de I’année 1990.

 

« Je suis consterné par ce qui se passe en Afrique (…) Ces faits ne peuvent que me révolter. Je ne suis pas un chanteur contestataire ; je garde donc mes opinions pour moi.  Mes émotions sont relatées à travers mes chansons. »

 

Black  News : Exile semble être l’aboutissement d’un  parcours personnel douloureux, on y ressent un sentiment étrange, produit par la fermeté des  propos véhicules qui contraste avec la douceur et la sobriété des instruments acoustiques. As-tu maintenant pris du recul et une certaine sérénité suite à ces événements ?

Geoffrey  Oryema : Effectivement, j’ai voulu, avec Exile, exorciser de vieux démons. La gestation de cet album a été douloureuse, mais salutaire ; j’ai  voulu par ce moyen expulser toute la douleur qui était en moi, ainsi que les souffrances que j’ai endurées. Quelque chose en moi a changé depuis, et donne un autre sens à ma vie. En cela, l’année 1989 a été décisive. Suite à ma rencontre à Paris avec Thomas Brookman (un des fondateurs du Womad) alors à la recherche de nouveaux talents, j’ai pu signer sur Real World et collaborer avec Peter Gabriel et Brian Eno. Les sessions se sont déroulées dans  des conditions de  travail privilégiées. J’en garde un merveilleux souvenir. Peter, dont l’intégrité n’est pas à mettre en doute, est vraiment quelqu’un de sincère que j’apprécie énormément.

BN : Te sens-tu toujours connecté à la réalité africaine, et sensible à tout ce qui se passe sur le continent africain, notam­ment en Ouganda ?

G.O. : Inévitablement, je ne peux que me sentir concerné et je suis consterné par ce qui se passe en Afrique actuellement, où règnent instabilité chronique, corruption, guerres tri­bales, et injustices. Ces faits ne peuvent que me révolter. Je ne suis pas un chanteur contestataire ; je garde donc mes opi­nions pour moi. Mes émotions sont relatées à travers mes chansons.

BN : La France, ton pays d’adoption, et surtout Lillebone, petite ville de Normandie ou tu as élu domicile ont-elles eu une quel­conque influence sur ta musique ?

G.O. : Aucunement ; je retrouve par contre dans ces contrées vallonnées, une certaine sérénité qui porte à la méditation. Quand je me promène dans ces étendues vertes qui me rappellent étrangement l’Ouganda, j’entends des sons, des  musiques. Cet environnement m’est indispensable pour la créativité, je com­pose indifféremment en anglais, en « Acholi » et je chante aussi en Swahili. Mes mélodies sont nourries de  chuintements, d’onomatopées, de sifflements, de sons que je perçois autour de moi. C’est cet environnement qui  me  permet de créer une atmosphère intimiste. Je puise également mon  inspiration dans le répertoire traditionnel et populaire ougandais. En fait, le choix de cette région s’est imposé, suite à la rencontre avec une femme, native de cette région (son épouse, Ndlr) qui allait changer le cour de mon existence.

BN : Beat The Border, le nouvel album, bénéficie d’une somptueuse production ; il en émane une atmosphère envoûtante, une certaine mélancolie et beaucoup de poésie, on y retrouve le même schéma émotionnel que sur Exile.  Pourtant, le concept semble différent…

G.O. : Beat The  Border a pour fil conducteur l’image de l’eau et des frontières, je n’ai pas voulu faire un deuxième Exile. Mon ami et complice, Jean-Pierre Alarcen (guitare-percussions), a énormément contribué à la réussite de cet  album, sa collaboration m’est précieuse, il y a une réelle complicité entre nous ; il m’a aidé à créer le climat que  je souhaitais. J’étais aussi entouré par une formidable équipe : David  Bottril  (producteur de plusieurs  albums pour Real  World) qui a étroitement collaboré  sur les  albums de Peter Gabriel ; Manu  Katché, par sa finesse de jeu, complète admirablement les interventions aux  claviers de Brian Eno et Bob Erzin (producteur de Pink Floyd , TheWall, Alice Cooper, Lou Reed, Peter Gabriel et Téléphone).  Nous avons effectué un travail précis sur les voix et apporté un son tout particulier aux arrangements.

La trame centrale et les thèmes sont de moi  ;  nous avons ensuite exploité toutes les palettes sonores susceptibles de donner une couleur et un ton. Je recherche avant tout la spontanéité, la fraîcheur, un certain dépouillement, pour aboutir, sobrement, a I’essentiel.

 

« Il est vrai que j’ai bénéficié d’une chance extraordinaire, rencontré des artistes de renommée   internationale; cela m’a ouvert beaucoup de portes »

 

BN : Dirais-tu que les médias te perçoivent comme le protégé de Peter Gabriel, ou t’apprécient-ils réellement à ta juste valeur  ?

G.O. : Il est vrai que j’ai bénéficié d’une chance extraordinaire, rencontré des artistes de renommée   internationale; cela m’a ouvert beaucoup de portes, permis de gagner un temps considérable et surtout de travailler dans des conditions optimales.

Il est  indéniable que la carte de visite de Peter m’a également été utile, dans le sens où elle a, ainsi, permis aux gens  de porter une oreille plus  attentive a ma  musique qui, apparemment les touche.

BN : Le  concert de  Wembley en soutien  à Mandela, reste sans doute pour toi un souvenir mémorable. As-tu à ce moment eu conscience de participer à un  événementt exceptionnel et historique ?

G.O. : Je  garde bien évidemment un  souvenir inoubliable de Wembley et ce, pour plusieurs raisons  : le jeudi précédent le concert qui s’est tenu le lundi 16 avril 1990, je reçois un appel de Peter Gabriel qui  sollicite ma présence pour ce concert, à Wembley, devant  70.000  personnes et ce,  le jour de mon anniversaire.  Je  crois que l’on ne peut rêver, de toute une vie, plus beau cadeau.

BN : Depuis ton exil,  l’opportunité de te produire en Afrique s’est­-elle présentée ?

G.O. : Malheureusement non. A l’exception d’une prestation en Afrique du Nord, en 1980, dans le cadre d’un festival, je n’ai pu le  faire. Je me sens d’une certaine façon, assez frustré. Mais je travaille dans ce sens, et souhaite palier  a cette lacune dans un avenir proche. En ce qui concerne l’Ouganda, j’ai  fait une croix dessus  :  les conditions  politiques ne  s’y prêtent guère. A ce propos, j’ai été surpris, à la sortie dExile, d’apprendre que  l’on diffusait des extraits de l’album sur la radio  nationale.

BN : A l’écoute de tes chansons, on ressent une certaine nostalgie, beaucoup de profondeur et un sens dramatique indéniable. Est-ce une réminiscence de ton passéde comédien ?

G.O. : L’émotion est un sentiment universel, j’essaie de la faire partager. Le théâtre et la mise en scène sont indissociables du travail auquel je souhaite aboutir.  Mes chansons sont avant tout des climats que je m’efforce de reproduire sur scène du mieux que je peux. Je développerai l’approche de ce concept dans un avenir proche.  L’évolution de  notre travail avec Jean-Pierre Alarcen que j’ai connu  en mars  1992,  avec  lequel je me  pro­duis sur scène  ira de plus en plus dans ce sens.

 

Geoffrey Oryema, Beat The  Border (Real  World/Virgin)

 

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