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vendredi, octobre 19, 2018
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Gansgta rap : naissance d’un phénomène

Dossier Réalisé par Antoine « Wave » Garnier et Olivier N’Guessan, avec la collaboration d’Elia Hoimian

 

Après les autocollants « Parental Advisory. Explicit  Lyrics » (« Attention aux parents ! Les textes peuvent choquer »), c’est le gangsta rap qui est montré du doigt. Une femme noire, le Dr C. Dolores, forte de ses appuis auprès d’artistes comme Melba Moore ou Dionne  Warwick, mène un combat sans merci pour tenter de pré­server les jeunes noirs américains de ce « fléau ».

 

Le gangsta rap se retrouve au centre de nombreux phénomènes qui n’ont rien à voir avec la musique : violence, crack, justice, racisme, gangs, etc. Ce style de rap est né au milieu des années 80 sur la côte Ouest des Etats-Unis, à Los Angeles et Oakland, villes actives du temps des Black Panthers. Le précurseur, celui qui fera entrer la Californie dans l’histoire du rap américain est lce­-T, avec son premier album, Rhyme Pays, sorti en 1987. Sur la pochette, il est au volant d’une grosse cylindrée, accompagné de Darlene (elle nous émerveillera encore sur la pochette de Power), avec, à portée de main, les armes habituellement utilisés dans les règlements de compte à L.A.

Et pourtant, en 1985, un jeune new-yorkais avait déjà soulevé le problème de la vie dans les ghettos, des armes et autres accessoires affublés à ce genre. II s’appelle, Schooly D. C’est l’un des premiers rappeurs à posséder son propre label. On se souvient plus particulièrement de sa prestation sur la bande originale du film d’Abel Ferrara, Le Roi de New York, le premier long-métrage sur l’argent facile et le crime qui rapporte. Certains désignent Schooly D comme l’ancêtre du gangsta rap,  lce-T étant la version médiatique du phénomène. Peut-être parce que c’était la première fois qu’un rappeur, lui-rnême gangster, racontait la vie et l’argent facile, le deal et les « radio suckers » qui ne passent jamais de rap.

En 1992, la controverse « Cop Killer » – véritable  plaidoyer en faveur de l’élimination radicale des policiers finira par coûter à lce-T son contrat avec sa maison de disques, la Warner. Notre homme sera toutefois reçu au Congrès pour faire un état des lieux des gangs et de la drogue. Deux ans après Rhyme Pays, apparaît N.W.A. (Niggers With Attitude), un groupe controversé, qui laisse encore de nombreux fans nostalgiques, pour avoir réuni en son sein Dr Dre, Ice-Cube et Ezay-E.

L’homicide est la première cause de décès parmi les jeunes noirs. Soit près de huit fois supérieur à celui des jeunes blancs. Selon les estimations du FBI,  8000 Noirs sont tués chaque année aux Etats-Unis. Plus de 57% des jeunes arrêtés durant l’année 1993 étaient des noirs. 5% des foyers noirs sont le théâtre de crimes majeurs comparés a 2% des foyers blancs selon les statistiques fédérales. Près de 94% de victimes de meurtres l’étaient des mains d’autres noirs.

 

N.W.A., un groupe de cinq lascars sortis tout droit de « la zone ».  Leurs  textes sont d’un   réalisme criant, notamment  sur  » Fuck Tha Police » ou « Gangsta,  Gangsta ».  Succès  immédiat. Le  F.B.I. écrira même une lettre à Priority  Records, leur label, pour déplorer la violence et le non-respect envers les forces de l’ordre sciemment encouragés par le groupe sur  « Fuck Tha Police ».   N.W.A. est d’ailleurs suivi de très près pendant toute sa tournée en 1989. Mais qu’importe, N.W.A. se soucie peu  de la controverse et continuera à sortir des albums toujours aussi brûlants, au succès constant,  jusqu’à la séparation  de ses  membres.

lce-T et autres N.W.A. vont faire des émules comme les Above The  Law, Geto Boys, Lifers Group, et Compton’s Most Wanted, avec le désormais célèbre MC Eiht, depuis sa participation en tant que comédien dans le film des frères Hughes, Menace II Society.

Un nouveau groupe de Los Angeles, les SCC (South Central Cartel) apparaît cette année, dont les six membres relatent, pour leur part, les aventures de leurs potes gangsters. Ce qui a l’air de plaire, puisque !’album, sorti sans tapage médiatique majeur, s’est vendu à plus de trois cents mille exemplaires… aux  Etats Unis.

D’autres agissent et sortent leurs « armes » pour régler leurs différends. C’est le cas de Tupac Shakur – ex-membre de Digital Underground et partenaire à l’écran de Janet Jackson dans Poetic Justice-,  que le  magazine américain The Source présente comme un Noir qui vit à la  hardcore vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. C’est un Nègre qui mélange les pensées politiques noires des années 60 et les thèmes de la réa­lité urbaine des 90’s … Vous imaginez l’homme. Un jeune Noir, Ronald Ray Howard, condamné à mort pour le meurtre d’un policier a déclaré devant le tribunal avoir été sous l’emprise de l’abum de Tupac, 2pacalypse Now, au moment de son méfait.

D’autres faits divers concernent des rappeurs.On citera rapidement les affaires Snoop  Doggy Dogg et Da Lench Mob, dont deux membres, parmi lesquels J-Dee (le cousin d’lce Cube), sont actuellement poursuivis  pour meurtre…  Everlast (ex-Rhyme  Syndicate) et membre de House Of Pain se fera arrêter à I’aéroport international John F. Kennedy en possession d’un calibre 38 et de six chargeurs dans ses bagages. Des exemples de ce type occupent une place de plus en plus importante dans les rubriques « Faits divers » des journaux américains et français qui sautent sur l’occasion pour noircir leurs colonnes avec du sensationnel.

La côte Est présente une manière d’expression différente, plus subtile, mais les polémiques n’ont pas manqué aux débuts de Public Enemy puis de Professor Griff qui s’est fait épingler par les médias pour leurs propos incendiaires contre le système.

Ecoutez encore le « Sound Of  Da Police » de KRS­ One.  II nous explique que les plus grands meurtriers sont ces « cops » (flics) racistes qui ont bastonné son père et son grand-père. II  n’a pas été censuré pour autant… Intelligent  Hoodlum voulait, à la sortie de son premier album, qu’on arrête le Président des Etats-Unis pour qu’on lui  montre la vraie vie du ghetto. Paris, quant à lui, allait jusqu’à inciter à enlever et tuer George Bush…

Plus au sud, à Houston-Texas, les Geto Boys ne font pas plus dans la dentelle. Leur leader, Brad Johnson (plus connu sous le pseudo de Scarface) avoue détester les flics plus que n’importe qui, depuis la mort de son garde du corps,Rudy, abattu par un policier en Louisiane. Scarface se décrit aujourd’hui comme un  mélange de Bill  Bixby et de « L’lncroyable  Hulk ». Bushwick Bill, le nain du groupe, s’est fait trouer la peau par sa petite amie  – une balle le frappera à l’œil droit. Son arrivée à l’hôpital est immortalisée sur la pochette du second albums des Geto Boys… Le succès est au rendez-vous.

On peut alors se demander ce qui pourrait bien mettre fin à cette lame de fond à laquelle personne n’est parvenu a asséner un coup d’arrêt depuis son apparition, et qui vend un peu plus encore chaque jour.

Le public noir-américain raffole de types comme Doggy Dogg et Tupac. Seraient-ils sur le point de devenir les leaders charismatiques d’une communauté qui ne sait plus qui écouter et suivre ?

N’Guessan Olivier

 

Vice de forme

Selon la Constitution américaine, tout citoyen a le droit de détenir une arme pour se défendre. L’on sait aussi que le « monde parallèle » du  crime a toujours coexisté en parfaite harmonie avec une société « officielle ». La mafia noire existe tout autant que la mafia irlandaise, juive, irlandaise. La seule différence réside dans l’importance de la première : elle est plutôt concentré à un niveau local, c’est une mafia de « petits boulots », de subsistance (tolérée sinon entretenue), et dans ce sens, elle n’est ni puissante ni organisée (Cf. Joe’s Bed-Stuy Barbershop -1982- de Spike Lee).

Le gangstérisrne n’est pas une donnée nouvelle aux Etats-Unis. Un retour en arrière dans l’histoire de la conquête de l’Ouest ou de la ruée vers l’or montre la prépondérance de la raison du plus fort. Ne s’est-on pas aussi servi de ce postulat pour maintenir les lois Jim Crow (Lois qui a institué la ségrégation raciale en 1876 et 1964)  justifiant la pendaison de femmes et d’enfants noirs au bout d’un arbre sudiste ? On gardera aussi en mémoire que la prestigieuse famille Kennedy a bâti sa fortune dans l’illégalité, à l’époque de la prohibition. Le grand-père Kennedy vendait alors illégalement de l’alcool. A la fin de la prohibition, les Kennedy ont ensuite « acheté » leur droit à la respectabilité. Tous ces faits étayent la thèse selon laquelle, aux Etats-Unis, être « tough » (dur), a toujours été un principe adulé. C’est ce trait de la société américaine que les gangsta-rappeurs utilisent pour, eux aussi, avoir accès à la richesse at au pouvoir.

Selon les fiévreux sociologues, Snoop représenterait le produit de la mentalité cultivée au cours des années 80, qui ont porte à nue la philosophie du « Me, myself and I » (De la Soul), le « moi, d’abord ». Les gangsta rappeurs sont-ils les buppies (la bourgeoisie noire) des années 90, qui prennent ce qu’il y a à prendre, qu’importe le prix, fidèle au mythe américain ? La tragédie du monde qui nous entoure est qu’elle tend à nous prouver que les règles du système sont les meilleures… Qui niera donc à Snoop le droit de faire de l’argent et d’entrer dans le même temps dans la peau du meilleur ambassadeur du rêve américain ? Celui du jeune noir d’origine sociale modeste qui devient millionnaire au pays du KKK et du révérend Martin Luther King ? Pour beaucoup de Noirs, le rêve américain passe désormais par la manipulation de cette société qui privilégie Ia forme au fond. Le mérite de cette génération, c’est d’en avoir compris les mécanismes et de savoir en jouer pour arriver a ses fins.

Antoine « Wave » Garnier

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