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jeudi, octobre 18, 2018
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Euzhan Palcy, réalisatrice engagée et douée (1993)

Par Elia Hoimian

Son premier film, Rue Case Nègres, l’a propulsée sur les hautes marches des festivals inter­nationaux. Une saison blanche et sèche, son deuxième coup de caméra l’a imposée comme l’une des figures de proue de cette nouvelle vague noire qui ne fait pas qu’intriguer le monde du cinéma. Euzhan Palcy est de la trempe des metteurs en scène révoltés par les images négatives du Noir à l’écran.

 

Dix ans déjà que le nom d’Euzhan Palcy est sur toutes les lèvres. Et pourtant son premier long-métrage, Rue Cases Nègres, entame sa dixième année. Si ce film nous revient si souvent en mémoire, c’est parce que, tout simplement, ce joyau de fiction sortie de l’imagination d’une femme — tourmentée par la recherche de ses racines, des traditions africaines et antillaises, révoltée par le racisme (son deuxième film est à cet égard édifiant) qui lutte contre la perte de la mémoire (elle a délibérément choisi de recréer l’ambiance des Antilles des années 40 pour ce film) —, en a fait pleurer plus d’un(e) et, surtout réhabilité l’image du Noir. Un film qui a couronné le début de la carrière cinématographique d’Euzhan d’une multitude de prix internationaux dont ceux du Lion d’Argent et de la Meilleure Interprétation Féminine au Festival de Venise, le César du Meilleur Premier Film ; le prix de la critique au Festival de Houston et quatorze autres prix internationaux. Une saison blanche et sèche (1989), axé sur le racisme, en Afrique du Sud, qui mettait en scène Marlon Brando, Donald Sutherland et Susan Sarandon en a fait la première femme noire produite par Hollywood et, lui a permis de récolter, une fois encore, des récompenses : prix Orson Welles pour Spécial Achievement aux Etats-Unis ; Prix du Meilleur acteur pour Marlon Brando aux Oscars 1990 et au Festival du Film de Tokyo.

Il faut retourner huit ans avant Rue Cases Nègres pour voir Euzhan Palcy, martiniquaise, entrer à la télévision en 1975 par le biais de sa première réalisation dramatique, La messagère, à la suite de laquelle elle débarque à Paris, deux ans après, pour y suivre des cours de cinéma à Vaugirard, et de littérature à la Sorbonne. Elle est dans le même temps monteuse sur Safrana et scénariste sur La raison et Dyonysos (Jean Rouch). Elle signe ensuite L’atelier du diable en 1982 sur FR3.

« J’ai décidé d’être cinéaste depuis l’âge de dix ans. J’ai aussi choisi de faire ce métier parce que j’étais une révoltée. Révoltée par l’image qu’on donnait du Noir dans tous les films que je voyais. « 

 

Mais qu’est-ce qui a poussé l’amoureuse des images marquée par L’enfant sauvage de Truffaut, Fritzlang,Hitchcock, à prendre la caméra ?

« J’ai décidé d’être cinéaste depuis l’âge de dix ans », confie Euzhan Palcy, bénie des dieux du tube cathodique, « J’adorais tellement les films. J’ai aussi choisi de faire ce métier parce que j’étais une révoltée. Révoltée par l’image qu’on donnait du Noir dans tous les films que je voyais. Essentiellement dans les films américains, car à cette époque, il n’y avait qu’eux qui faisaient ces films ».

Black News : Quels sont les problèmes que rencontre géné­ralement un cinéaste noir ?

Euzhan Palcy : Je crois qu’au début, c’est le même problème que rencontre tout cinéaste, noir ou blanc. Mais il est évident que le nôtre se double du manque de structures de production. Et cela ne nous aide pas. Il y a des jeunes qui se battent pour émerger mais cette situation est un obstacle majeur. Jusqu’à présent, le cinéma s’était emparé de notre culture, de nos tradi­tions. Et ce n’était pas nous qui racontions notre propre histoi­re. C’était la vision qu’en avait le Blanc. C’est toujours lui qui a parlé à notre place.

B N. : C’est pour quoi vous avez créé « Saligna Production »

E.P. : Oui, c’est pour cette raison que nous l’avons créée. Je dis nous, car je ne suis pas toute seule.

En effet, « Saligna Production » est l’œuvre du trio Palcy-Monthieux-Rameau. Jean-Lou Monthieux, ex-régisseur, a officié sur plusieurs films parmi lesquels Tchao Pantin de Claude Berri, Havre de Juliet Roberto et Armor of God de Jackie Chan, avant d’assurer les fonctions de directeur de production en 1986, puis celui de producteur exécutif, en 1990 à Saligna.

Willy Rameau quant à lui, est un ancien journaliste de Radio Caraïbes reconverti en réalisateur. Son premier long-métrage, Lien de parenté avec Jean Marais et Serge Ubrette date de 1985. Il est réalisateur et gérant de la société de production. « Saligna Production » a pour objectifs essentiels ceux de « susci­ter des vocations au niveau des scénaristes antillais, donner leur chance aux comédiens de la diaspora et, d’apporter son concours à l’émergence de professionnels des métiers de l’image et du son aux Antilles, à Paris, par la mise en place de struc­tures d’apprentissage ».

C’est donc avec ses deux associés qu’Euzhan a produit Siméon — dans lequel elle fait appel à la tradition africaine qui dit en substance que « les morts ne sont pas morts » —, son troisième et dernier film. Siméon est l’his­toire d’un esprit qui revient pour porter un groupe, en l’occurrence Kassav, qui joue son propre rôle, au firmament de la gloire.

Il est indéniable que le cinéma afro-caribéen, encore jeune, manque cruellement de moyens. Et à ce stade de la création, seule alternative possible, faire  appel  a des sociétés  d’investisse­ment,  des  partenaires privés et a des  subventions  publiques.

« C’est une très bonne vague qui déferle. Et fait  notableil y a aussi des femmes qui interviennent maintenant.(…) Ce n’est pas le génie qui manque, mais plutôt l argent qui nous fait défaut. »

 

Mais comment  ne pas s’interroger,  sur la contrepartie éventuelle de la subvention publique, sur le fait qu’elle ne soit pas purement gratuite ? Ce fait n’altère-t-il pas la liberté d’expression du réalisateur ? « De toute façon, nous n’avons pas  le choix « , explique  Euzhan.

« Etant sans moyen, nous sommes oblis de faire appel a tout le monde,  de frapper a toutes  les portes  qui veulent bien s ‘ouvrir. Et je  trouve que c’est  une bonne chose.  Croire  que  cette  aide nous est accordée  en contrepartie d’une quelconque censure, est faux. Vous leur soumettez  un dossier qui présente le sujet  mais ils n ‘ont aucun droit de regard sur le script. Ils ne peuvent en aucune façon vous dire de supprimer tel  ou tel passage qui, éventuellement. ne leur conviendrait pas« .

Le  problème  de  la  production,  une  fois  résolue,  le  bouclier imperméable de la distribution des films  se tient  tel  un  roc devant le passage des films.  « C’est vrai qu’en plus du problème de la production s’ajoute celui de la distribution  de nos films. Il est bien qu’il existe  au  moins  une salle parisienne,   « Images d’ailleurs« ,  qui puisse  passer  les films qui nempruntent pas le circuit de  distribution classique. Nous  produisons dans la dou­leur, mais l‘espoir  est  .  Ces  dix  dernières années, il y a une vraie connexion  entre  les cinéastes de  la diaspora.  Nous  nous rencontrons dans  les festivals, en Afrique, en France aux Etats­-Unis, ce qui nous permet d’échanger nos points de vue, de tisser des liens plus étroits.

Le  cinéma de  la  diaspora  noire s’est sans conteste nourrie d’une nouvelle vague qui d’Afrique,  aux Etats-Unis en passant par les Antilles, s’ attaque  aux vrais problèmes de la vie quotidienne  de leurs pairs.  « C’est une très bonne vague qui déferle.  Et fait  notableil y a aussi des femmes qui interviennent maintenant.  Donc le mouvement est lancé et je crois qu’il nest pas ps de s’arrêter. Nous avons des cinéastes de talent qui ne demandent qu’à être exposés au grand public.  Jai vu un film,  La  leçon  des  ordures  d’un cinéaste africain (Nyamanton du malien Cheick Oumar Sissoko) qui m’a beaucoup plus. Récemment, j ‘ai assisté à la projection  de Hyènes  de Diop Manbety. Mais qu’est-ce qu’il est fabuleux ce film  ! Donc, je dis que ce n‘est pas le génie qui manque, mais plutôt l argent qui nous fait défaut. »

« Il ne faut pas se sentir obligé sous prétexte qu’on est noir de vouloir à tout prix soulever deproblèmes spécifiques… Les sujets qui me hantent sont les traditions africaines, antillaises… »

 

B .N. : Est-ce  qu’il  y a selon vous, des problèmes majeurs que les cinéastes devraient aborder  ?

E.P. : Il ne faut pas se sentir obligé sous prétexte qu’on est noir de vouloir à tout prix soulever deproblèmes spécifiques. Jcrois que chacun est libre  de parler de ce qui lui tient  à cœur. Moi, je suis à la  recherche de mon passé, de notre passé. Les sujets qui me hantent sont les  traditions  africaines, antillaises… et je pense que c ‘est mon devoir de le faire mais je ne pense pas qu’il faille mettre  des barrières entre les envies des gens. Il faut être cool.

 

BN : ce que fait Spike Lee, par exemple ?

E.P. : On l’a souvent qualifié de raciste mais je le connais personnellement,  et il y a deux  choses  qu’il faut  considérer : l’homme  et le cinéaste.  Pour comprendre sa démarche, il faut le situer dans son contexte.  Il faut  vraiment passer un temps aux Etats-Unis pour  voir que 80 % des bourses  noires ont été sup­primées par l’administration  Bush,  que l’espérance  de vie d’un Noir est autour de 33,5  ans. Alors, je  comprends parfaitement que Spike Lee soit  révolté face a la situation  qui sévit aux Etats­-Unis. On parle  de l’Afrique du Sud mais les Etats-Unis, ce n’est pas mieux.  C’est comme l’histoire de Malcolm X.  De son vivant, on le qualifiait  de  violent.  Je  crois  que c’est  Frantz Fanon  qui disait  qu’ « A  une  violence, il faut  opposer  une autre  violence ». Je  ne suis pas  nécessairement pour  la  violence  mais tout doit être resitue dans son contexte.

 

B.N.  :  A ce propos,  comment  expliquez-vous ce retour des jeunes africains,  antillais et  americalns vers  les  idées de Cheik  Anta  Diop, Frantz Fanon, Malcolm X … ?

E.P.  :  Il  y a effectivement  une réelle prise de conscience des jeunes Antillais qui consiste à rechercher leurs racines. Ils ont aujourd’hui, le regard et les mains tendus vers l’Afrique.  Mais il ne faudrait pas  qu’elle nous déçoive. Quand on voit ce qui s’y passe en ce moment, c’est vraiment triste.

B. N. : Mais  c’est  nouveau,  cette  prise  de conscience. Je crois que  c’est une  psychologue antillaise qui  disait  qu’on avait appris aux Antillais à rejeter leurs liens africains…

E. P. : Il y avait a l’époque une politique  coloniale qui consistait  à gommer  toute partie africaine en nous, afin de  faire  nous  de  petits Français.  Ils  voulaient nous faire  croire  que   nous n ‘avions  rien à voir avec l’Afrique.  Une  autre poli­tique  consistait  à diviser les Martiniquais  et les Guadeloupéens pour ne pas qu’il y ait unité entre eux, ce qui pouvait signifier une menace pour  eux.  C’est  ainsi  qu’ils  les ont poussés a aller en Afrique combattre les Africains. Et ceux-ci sont  allés  en Afrique, « casser du Nègre » en oubliant qu ‘ils étaient eux-mêmes des Nègres. Je me  souviens  aussi qu’a mes débuts en France, les Africains que j’approchais étaient  très  méfiants à mon  égard et ne se gênaient pas pour me rappeler que j’étais antillaise. Mais cette situation a changé  ces dix dernières années. Les musiciens et les cinéastes  ont  largement  contribué  à aplanir  ces problèmes entre nous.

 

Plus qu’ une cinéaste noire de  talent,  de très grand talent et douée,  Euzhan Palcy est un symbole de fierté. Notre fierté à tous, Noirs du monde  entier, tout comme Spike Lee, ldrissa Ouedraogo, Diop Manbety et toute cette vague de réalisateurs noirs qui nous réconcilie avec notre histoire, nos traditions, nos envies, nos humeurs, nos tristesses, nos joies, nos révoltes, nos cris d’espoir, cette fois, avec notre langage et nos yeux de Noir.

 

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