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Wanted ! Erick Sermon : « Le bandit a les yeux verts » (1994)

Propos recueillis par Arnaud Fraisse

 

On le surnomme « E Double » ou The « Green Eyed Bandit ». Sans lui, EPMD n’aurait pas été l’un des plus grands groupes de la scène rap US. « Le bandit aux yeux verts” a pris sa liberté et s’est terré à Atlanta, où il fait merveille dans la production : du Def Squad à LL Cool J.

 

1988. Strictly Business est le premier album d’Erick Sermon (E Double) et de Parrish Smith (PMD), de Brentwood, Long Island (New York), assistés de DJ K La Boss, réunis sous le nom d’Erick and Parrish Making Dollars (EPMD). Promesse vite tenue : en six semaines, l’album se vend à un million d’exemplaires.

1989. Unfinished Business prouve définitivement qu’EPMD est là pour réinjecter du funk dans le rap. L’excellent DJ Scratch a remplacé DJ K La Boss alors que “So What Cha Sayin’” et “You Gots To Chill » dévastent les soirées.

Fidèles à leur concept, Parrish et Erick prennent leurs affaires en main en créant leurs propres compagnies, Shuma Management, GMC — Gettin’ Mad Cash — (Parrish) et Grand Royal Management (Erick) à travers lesquelles ils produiront les membres de leur posse, le Hit Squad : K-Solo, Das EFX, Redman, Hurricane G et The Knucklehedz, bref, la « Dream Team” du rap.

Sleeping Bag Records, la compagnie d’EPMD, court à la banqueroute. Def Jam, la mythique, récupère la poule aux œufs d’or pour deux autres réussites complètes : Business As Usual, en 1991, et Business Never Personal, en 1992.

Début 1993. EPMD se sépare. Stupeur !!! Selon Erick Sermon, les causes de cette séparation sont claires : les parts du gâteau n’étaient pas équitables. La situation s’est alors envenimée : menaces, intimidation, hypocrisie… Ce n’était plus du business, c’était personnel…

A 24 ans, Erick, “The Green Eyed Bandit », décide de s’occuper de ses propres affaires. Il officie d’abord à la console pour Redman, Boss, Illegal, Shaquille O’Neal… Il emménage à Atlanta, où il enregistre No Pressure, son premier album solo, entouré d’un nouveau posse : le Def Squad, au sein duquel se démarquent Joe Synystr et Keith Murray. Invités de marque : Redman, Kam et Ice Cube.

En définitive, 1993 aura été dominée par deux géants : Dr Dre à l’Ouest, Erick Sermon à l’Est.

Black News : Quelles leçons tires-tu de ton expérience avec EPMD ?

Erick Sermon : Je me suis bien amusé avec EPMD mais en réalité, je ne contrôlais rien. Je ne savais même pas ce qui s’y passait. C’était comme si je n’avais aucun droit. J’ai placé toute ma confiance en une seule personne pendant si longtemps… J’étais aveugle. J’ai alors décidé de mener ma propre carrière. Je n’ai pris aucune décision sur EPMD. Là, c’est devenu personnel et nous nous sommes séparés.

 

« Etre égocentrique est mieux que de parler d’armes, tirer sur quelqu’un ou frapper des filles (…) Mon truc, c’est vraiment la production. Je voudrais devenir le prochain Teddy Riley ou le futur Quincy Jones. »

 

BN : Après la dernière tournée d’EPMD, tu as eu une désagréable surprise…

E.S. : Oui, les flics sont venus chez moi et m’ont embarqué. J’ai été en prison quatre jours, accusé de complicité pour la mise à sac de la maison de Parrish.

BN : Ton album est-il une revanche, une façon de montrer ce dont tu étais responsable au sein d’EPMD ?

E.S. : Oui, parce que les gens n’ont jamais su ce que j’ai fait. Je n’en ai jamais parlé. Les gens pensaient que je rappais et pas grand chose de plus. Parrish était toujours placé en avant. On le présentait comme le leader d’EPMD. Cela ne me gênait pas, mais ça devait cesser un jour ou l’autre.

BN : Ton album s’intitule No Pressure, c’est un peu contradictoire avec la situation dans laquelle tu te trouvais…

E.S. : Non, il n’y avait pas de pression sur moi. Je suis parti à Atlanta, j’ai fait les choses tranquillement et j’ai réalisé ce que je voulais faire. Je ne m’occupais pas de ce que les gens pensaient. Je faisais juste ce qu’Erick Sermon était sensé faire et c’est tout. De toute façon, si j’avais dû faire un album d’EPMD, c’est comme ça qu’il aurait sonné.

BN : Tu as parlé de business durant quatre albums avec EPMD. N’est-il pas temps de dire à la communauté noire qu’il y a d’autres business que le rap ?

E.S. : Le rap est définitivement “out of control » (hors de contrôle). Je ne dirai pas à des mecs d’arrêter tant que ça leur rapportera. Certains font ça comme une marotte et veulent devenir le prochain grand rappeur. C’est bien, ils gagnent de l’argent mais la manière dont ils le font n’est pas la bonne.

 

« Les rappeurs ont peur d’aborder le sujet du « safe « sex » car ils craignent d’avoir l’air « soft”… Comme je suis respecté dans la communauté hip-hop, personne ne viendra me dire des conneries là-dessus. »

 

BN : Les enseignants, les scientifiques… ne sont pas considérés comme des modèles dans la communauté noire…

E.S. : Ça leur est difficile car les Noirs veulent gagner de l’argent et c’est tout. C’est ce que nous faisons avec le rap et nous continuerons tant que cela nous rapportera.

BN : Tu as une forte propension à l’égocentrisme dans tes textes, comme beaucoup de groupes. Crois-tu que cela représente un besoin dans le hip-hop, et aussi dans la communauté noire ?

E.S. : Je n’ai jamais considéré l’égocentrisme de cette manière. Je n’ai simplement pas envie de parler d’autre chose. De toute façon, être égocentrique est mieux que de parler d’armes, tirer sur quelqu’un ou frapper des filles.

BN : Le troisième album d’EPMD, Business As Usual, qui a coïncidé avec votre signature chez Def Jam, semble marquer un tournant dans ta production…

E.S. : Chacun de mes albums est comparé au précédent. Mon truc, c’est vraiment la production. Je voudrais devenir le prochain Teddy Riley ou le futur Quincy Jones. Je ressens ce que je fais.

BN : Sur ton album, tu parles de “safe sex ”, chose peu commune dans le hip-hop qui préfère généralement s’attarder sur les « bitches », “hoes »…

E.S. : Je veux changer cela. Les gens doivent se réveiller car les Noirs meurent. C’est la réalité, donc je ne parle pas de baiser (« fuck » dans le texte : ndlr) ou de trucs du genre. Je ne dis pas aux gens d’arrêter de baiser mais je veux les avertir que les Noirs meu­rent. J’espère qu’ils vont comprendre.

BN : Pourquoi les autres groupes n’en parlent-ils pas ?

E.S. : Ils ont peur d’aborder le sujet car ils craignent d’avoir l’air « soft” en le faisant. Si ça vient de moi, comme je suis respecté dans la communauté hip-hop, personne ne viendra me dire des conneries là-dessus.

BN : Il fut un temps où l’on achetait un disque pour son artiste. Aujourd’hui, on l’achète pour son producteur…

E.S. : Oui, c’est vrai. Les gens se foutaient de savoir qui était le pro­ducteur. Maintenant, ils ouvrent tout de suite leurs disques pour savoir qui l’a produit. Aujourd’hui, le producteur doit savoir marier son travail au rappeur qu’il produit. Pas simplement produire.

BN : Atlanta devient-elle la nouvelle capitale du rap ?

E.S. : Oui. Après-moi, Too $hort et 2Pac sont venus s’y installer. La ville attire parce que c’est nouveau, c’est dans le Sud où il y a une forte communauté noire. New-York est surpeuplée, comme L.A. d’ailleurs.

BN : Tu travailles beaucoup, tu as même construit un studio chez toi. Ta vie est-elle régentée par le hip hop ?

E.S. : Pas totalement. Je me tourne aujourd’hui un peu vers le R&B. J’ai découvert un nouveau groupe, 309. C’est là que mon intérêt se porte en ce moment. C’est la première fois que je fais du R&B, je vais voir comment ça marche. Je veux amener quelque chose de différent, j’essaie de trouver une nouvelle voie. Je ne veux pas toujours faire la même chose et tomber dans l’ennui.

BN : Quelles sont les difficultés que peut rencontrer un jeune entrepreneur noir ?

E.S. : Quand tu arrives, les gens ne te respectent pas. Il faut que tu leur prouves ce que tu vaux. Ils pensent que tu ne connais rien parce que tu es jeune. C’est le genre de problèmes auquel on doit faire face.

BN : Depuis tes débuts,, que penses-tu avoir apporté au mouve­ment ?

E.S. : Comme je l’ai dit depuis You Gots To Chill en 88, j’ai remis le funk dans le rap. J’y ai amené Roger (Troutman) et tous le reste avant que quiconque n’y pense. J’en reçois aujourd’hui la reconnaissance, comme Schock-G de Digital Underground.

BN : On envoie les rappeurs en prison depuis un certain temps. En touchant les jeunes blancs, le rap est-il devenu la cible de leurs parents ?

E.S. : C’est vrai, le rap touche les gamins blancs depuis 1988 avec N.W.A., mais ce n’est pas comme cela qu’ils parviendront à le détruire. Comme je l’ai dit : le rap est « out of control ».

BN : La rumeur veut que tu aies des projets avec Dr Dre…

E.S. : Pas en ce qui le concerne, mais pour son label Death Row, pour lequel je vais produire Rage.

 

Erick Sermon, No Pressure (Squatt/Sony).

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