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samedi, octobre 20, 2018
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Dr Dre & Ed Lover : Yo MTV Rap !

Propos recueillis par Antoine « Fort en chocolat » Garnier

Who’s The Man est le prochain grand show du duo de « Yo ! MTV Rap ». Lors de son tournage, sur Malcolm X Boulevard, « Black News » est allé tramer son magnéto dans les cou­lisses, pour vous ramener cette exclusivité.

La fin de l’année est proche. Une petite équipe de tournage ins­talle son matériel en face du Harlem Hospital, lieu hautement symbolique pour la communauté noire new-yorkaise. Nous sommes Uptown, sur Malcolm X Boulevard. On tourne Who’s The Man ?, le prochain film de culture urbaine après les mythiques Krush Groove et Disordeless des années quatre-vingt. Ce sont les deux compères Ed Lover et Doctor Dre qui en sont les principaux acteurs. L’histoire est simple : pour palier au manque d’emploi, deux jeunes Noirs décident de revêtir l’unifor­me de policiers, et vivent une aventure loufoque au rythme effré­né d’une grande ville américaine. Lover le grand, et Dre, le gros, sorte de Laurel et Hardy, sont aussi les « parrains » Public Enemy. A l’époque, ils tenaient un show radio sur les ondes desquelles le groupe de Strong Island s’est fait connaître. L’occasion est trop bonne pour embrasser leur carrière. Let’s roll Homeboy !

Black News : Pensez vous avoir le pouvoir d’influencer les jeunes à travers la télévision ?

Ed : Je pense que oui, mais très peu. Je crois plutôt que c’est la responsabilité des parents. Car ce que nous faisons est un jeu d’acteurs et les kids le savent et évaluent l’importance à nous donner. Nous ne voulons pas être pris comme responsables de ce que font les jeunes aujourd’hui, mais nous reconnaissons que nous avons une certaine influence.

B. N : Avez-vous déjà subi le phénomène de « peer pressure » (pression exercée par son entourage), et de quelle manière l’affrontiez-vous ?

Ed : Oh oui, quand j’étais plus jeune, j’ai rencontré ce type de pression, mon gars. Il fallait être rebelle, transgresser les inter­dits, mais je issu de la classe moyenne et quand cette pression montrait le bout du nez à la maison, j’avais à faire à ma mère…mes parents ne jouaient pas ce jeu. Je savais faire la part des choses entre ce qui était bien et ce qui ne l’était pas, comme tout le monde. Si tu écoutes quelqu ‘un qui te dit de faire ceci ou cela, sans même y réfléchir à deux fois, c’est toi qui finis en taule.

B. N. : La classe moyenne noire a-t-elle un rôle à jouer vis à vis de l’autre frange de la population (estimée à 40 %) vivant financièrement en dessous-d’elle ?

Ed : Nous avons tous un rôle à jouer. Chacun éduque l’autre (each one teach one). Nous ne devons pas tourner la tête dès que nous commençons à acquérir un statut plus important, mais tendre la main à ceux qui sont restés « en dessous » car il faut bien comprendre que personne, en dehors de la Nation noire, ne nous donnera ce coup de main. Nous devons le faire nous-mêmes. Par exemple, la plupart des gens qui travaillent sur ce tournage sont noirs et occupent des postes à responsabilités. Les employeurs noirs ont eux-mêmes engagé d’autres Noirs compé­tents qu’ils connaissaient. De cette façon, nous aidons l’ensemble de la communauté. Je ne pense pas que la classe moyenne noire fasse tout ce qui est dans ses moyens pour aider ceux qui sont restés dans ce que l’on appelle le ghetto. Il faut que ses membres pensent à leurs origines. Nous venons tous du ghetto. Ils feraient mieux d’y réfléchir longuement avant de jouer la carte du snobisme, de ne sortir que Downtown, de ne jamais monter Uptown, de ne jamais se balader à Brooklyn… Tu ne peux jamais fuir ton peuple.

« …La classe moyenne noire fasse tout ce qui est dans ses moyens pour aider ceux qui sont restés dans ce que l’on appelle le ghetto. Il faut que ses membres pensent à leurs origines. Nous venons tous du ghetto. »

B. N. : Dans quelle mesure « Yo ! MTV Rap » peut-il être un instrument d’éducation pour les jeunes et pensez-vous qu’au fil des années votre public se soit modifié ?

Ed : C‘en est un. Les blancs regardent l’émission et ils voient la situation réelle des Noirs aux Etats-Unis. Donc, quand ils gran­diront et deviendront des citoyens, les parlementaires de demain, ils sauront déjà de quoi l’on parle. C’est aussi valable dans Vautres sens. Les Noirs apprennent ce que c’est que d’être blancs. Je crois honnêtement que la jeunesse d’aujourd’hui comprend ces deux facettes de l’Amérique. C’est pour cela que le gouvernement cherche tant à mettre des bâtons dans les roues, du rap. Ils ne veulent pas que les gens puissent se comprendre, afin de pouvoir vivre ensemble. L’Amérique, dans son ensemble, ne sait pas ce qu’est le rap, ni la situation des Noirs. Seule la jeunesse, à travers la culture hip-hop, peut l’apprécier même si cette approche ne peut qu’être superficielle. Car les adultes qui sont au pouvoir ne se font jamais contrôler par la police, plaqués contre le capot de leur voiture et, éventuellement tués. Tu, ne peux pas comprendre le problème dans son intégralité tant que tu ne le vis pas. Je ne peux pas te dire ce que c ‘est que d’être dans la peau d’un Jamaïcain, car je n’en suis pas un. Quant à notre audience, au cours de la première année, notre public était principalement constitué d’adolescents qui ren­traient de l’école. Puis, il a évolué. Denzel Washington, et Michael Jordan me disent aujourd’hui qu’ils regardent le show avec leurs enfants. Maintenant tout le monde le regarde.

B. N. : Comment expliquez-vous que « Yo ! MTV Rap » soit aujourd’hui le show tv vedette d’une chaîne musicale qui, par le passé, refusait de diffuser des clips d’artistes noirs (rappe­lez-vous l’affaire Michael Jackson).

Ed : Je l’attribue au manque d’émission rap, alors qu’il y avait une très forte demande. C’est cela qui nous a propulsés au top. Nous avons perdu quelques points depuis quelques années, mais rien de significatif, car la demande, le besoin de contact avec le vrai, sont toujours présents. Nous apportons la réalité sur MTV. Ce que cette chaîne n’avait pas. Il faut comprendre que cela fait partie d’une boule de neige qui grossit au fur et à mesure qu’elle dévale la pente. You can’t stop the bumrush !

« Au départ, ils ne pensaient pas sérieusement que l’émis­sion allait durer (…) Pendant longtemps, nous n’avions même pas de pièce pour nous changer… »

B. N. : Jusqu’à quel niveau contrôlez-vous votre émis­sion, et quel type de difficultés avez-vous rencontrées quand vous avez débuté ?

Ed : Nous contrôlons totalement ce que nous voulons faire et dire dans ce show, sauf pendant les campagnes électorales où ils nous demandent de ne pas prendre partie. Malgré cela, Dre et moi avons déclaré à l’antenne que nous soutenions Bill Clinton. Au départ, ils ne pensaient pas sérieusement que l’émis­sion allait durer. Ils n ‘ont pas, même maintenant, une grande confiance dans ce projet. Nous ne disposions pas du budget dont nous avions réellement besoin pour développer notre réseau. Pendant longtemps, nous n’avions même pas de pièce pour nous changer…Cela a été une bataille continue pour obtenir le res­pect. Maintenant nous l’avons. Mais ce n’est pas encore un res­pect total. Tant que MTV changera de gestionnaire, nous ne l’aurons jamais. Nous avons appris à vivre avec…

Dre inter­vient : Dans cette industrie, si tu veux être concurrentiel, tu peux l’être en suivant ta propre voie pour obtenir des dollars. MTV a beau être très importante, tu peux toujours créer, à côté, une autre structure. Tu n’obtiendras jamais de respect dans un endroit où les gens ne sont pas prêts à te l’accorder. Ils peuvent apprécier ce que tu fais, mais tu n’auras pas le respect car ils ne respectent déjà pas ce que tu représentes. Ne t’arrêtes donc pas à cela et crées ton propre truc, à ton propre niveau de compé­tence et en fonction de la demande.

B. N. : Que pensez vous de l’utilisation du terme « résurgen­ce » du film noir ?

Ed : C’est à une vraie résurgence que nous assistons là car pen­dant très longtemps, Hollywood a fait l’impasse, étouffé, mis de côté les réalisateurs noirs. Vraiment, je tire mon chapeau à tous ceux qui ont fait ces films dans le passé. Actuellement, grâce à des gens comme Spike Lee, Matty Rich, Ernest Dickerson, et tous les autres, il y a un regain d’intérêt pour la production de films réalisés par des metteurs en scène noirs. Même si sur ce film nous n’en avons pas, Dre et moi avons pris une part impor­tante dans l’écriture du scénario. L’histoire de ce film est mon propre concept. Nous avons voulu que le film soit tourné à Harlem plutôt qu ‘à Hollywood, comme le voulait la compagnie. Nous voulions rester près de la rue.

B. N. : Le contrôle de l’image semble être la bataille dans laquelle se lance tous ceux qui ont accès à ce média (Lee, Singleton, Rich…). En avez-vous sur le choix des vidéos à l’écran ?

Ed : Nous l’avions, mais il nous ont retiré cela aussi. Parce qu’il y avait des tas de « merdes » que nous ne voulions pas programmer. Bien que ce soit MTV, nous ne voulions pas perdre lé contact avec la base, le tranchant de la rue. Ils nous ont retiré cela, pour pouvoir programmer ce qu’ils considèrent comme hip-hop. Nous ne l’acceptions pas. Nous nous sommes donc farouchement battus pour faire passer notre propre conception du rap.

B. N. : Pensez-vous que parce qu’il y a maintenant « Martin » et de nombreux autres acteurs noirs talentueux, (les pre­miers sitcoms dans lesquels une grande partie de la commu­nauté noire se reconnaisse), les producteurs vont se sentir obligés d’investir dans cette direction ?

Ed : Je le crois. Quand tu as Bill Cosby qui essaye d’acheter NBC, cela prouve quelque chose. Aujourd’hui, nous essayons d’avoir quelque chose. Et ce sera la différence, parce que quand ils arrêteront tout cela, et qu ‘ils diront « pas de films sur les Noirs pendant encore dix ans « , et retourneront réaliser leurs films de blancs, ils se retrouveront face à plus de monde à des positions clés qui voudront, eux aussi, obtenir une part du gâteau. J’espère que nous prendrons exemple là dessus, sans pour autant chercher à devenir obligatoirement metteur en scène. Ce que Dre et moi voulons faire un jour, c’est, ouvrir des salles de cinéma pour parer à l’éventualité d’une censure d’un film réalisé par un metteur en scène noir…

Dre interrompt Ed :  le plus intéressant est le fait que, malgré que la communauté noire soit la plus grande « consommatrice » des salles de cinéma et de tout ce qui se rapporte aux médias, nous ne contrôlions rien. C’est une honte. Nous ne communiquons pas, nous ne nous unis­sons pas. Mais tu ne peux blâmer personne. Il faudrait plus y investir notre argent et notre énergie. La vie offre des opportu­nités. Le Blanc ne nous dit pas de venir au cinéma tirer quelques douilles sur quelqu’un. Il nous regarde le faire à nous-mêmes. Il faut arrêter cela. Ainsi, nous passerons de ghetto à une vraie communauté soudée, et tu serais surpris de voir ce que nous pourrions réaliser.

B. N. : Qu’en est-il de votre prochain album ?

Ed : Il y aura treize morceaux produits par Dre et moi, T. Money et un gars appelé Davy D. Nous aurons aussi des mor­ceaux produits par Marley Mari et Jazzy Jeff. L’album s’intitule 3-2-1 et nous y traitons tous les problèmes. IL y a même une parodie de « Summertime » intitulée « Supertime », un clin d’œil à la old school, à la gogo. Ce sera vraiment très divertissant.

B. N. : Quel est, selon vous, le sens virtuel de la culture hip-hop, et prend t-il un sens particulier vis à vis de la communauté noire ?

Dre : La première chose, c’est que le hip-hop est sans couleur. C’est une culture que les gens et particulièrement les médias, ont tenté de stigmatiser en une affaire de couleur et cela ne marche pas. Quand je parle avec des vieux musiciens des années soixante, soixante-dix, ils te disent « mon vieux, ce qu’il y a de bien avec cela, c’est que c’est une affaire de groupe ». Il y a certes des problèmes à résoudre, mais c’est l’unité qui compte. Quand c’était l’époque du R&B, ils ont essayé d’en faire une affaire de « band ».

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