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lundi, novembre 19, 2018
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Cuba revolución ! Par Ernesto « Tito » Puentes

Propos recueillis par Vincent Serge

Cuba, carrefour musical et culturel, a donné un magnifique exemple de ce que peuvent être quelques siècles de métissage ; tout cela matérialisé par une diversité de rythmes en perpétuelle évolution. L’histoire de la musique afro-cubaine racontée par l’un de ses acteurs majeurs, le trompettiste Ernesto « Tito » Puentes.

 

Croisement des percussions africaines et des instruments européens tels que  les  instruments à vent et  les violons, sans oublier, bien  sûr,  les intonations  particulières de  la langue espagnole, ce que l’on appelle le « latin-jazz » est en fait la fusion   du style musical des big bands américains et de la musique  cubaine. Cette dernière est, elle-même, un hybride des  percussions africaines intégrées aux musiques folkloriques et  classiques européennes.

L’histoire musicale de Cuba est une succession de rythmes marquants : le  « son »  (le plus ancien),  la rumba  (dérivé du  son), la charanga, dont la particularité est l’absence de cuivres   et  l’omniprésence des violons. Cette dernière, considérée comme  une musique de salon, est la musique de prédilection de l’intelligentsia et de la bourgeoisie cubaine d’origine espagnole  et européenne.

Patato Valdes est celui qui a popularisé les tumbas.

Les percussions, instruments du diable et des Nègres-marrons  (esclaves évadés), ne feront une timide apparition que bien plus  tard. Celles-ci auront alors une fonction essentielle et indissociable du succès grandissant remporté par la musique dite « afro-cubaine ». En fait, les appellations latin-jazz, salsa ou afro-cubain sont des étiquettes employées par les médias pour désinger ce melting-pot de sons.

Natif de Cuba, Ernesto « Tito » Puentes, digne représentant de la musique afro-cubaine – qui a collaboré étroitement avec le plus parisien des Africains, Manu Dibango -, nous raconte cette histoire passionnante.

Black News : Cuba est, sans conteste, une île de  première importance en ce qui concerne la culture afro-caribéenne de par sa situation géographique et l’influence indéniable qu’elle a eu historiquement sur l’évolution des musiques latines…

Ernesto « Tito » Puentes : A l’évidence, Cuba demeure le berceau créateur de la salsa, définition tendancieuse décrétée alors par les businessmen américains, dans un but commercial ; ce qui ne représente en fait aucun rythme… L’apport du continent africain à la musique cubaine est indéniable et considérable, ce qui lui confère une vitalité comparable à celle du Brésil par la multiplicité des rythmes et la diversité ethnique. Cuba est une perle fascinante des Caraïbes, en dépit des problèmes économiques, le métissage culturel est une réussite.

 

« La salsa,  est une définition tendancieuse décrétée par les businessmen américains,  dans un but commercial ; ce qui ne représente en fait aucun rythme. »

B. N. : Les percussionnistes ont une réelle importance au sein  de la musique cubaine. Quels sont ceux auxquels vous êtes le plus sensible ?

E.T.  P.  : Je tiens d’abord à clarifier une confusion souvent faite : les congas désignent originellement un rythme et, par extension, les trois tambours qui donnent ce son – le tumbadora, le segundo, le quinto -. Il y a aussi les tumbas (tambours basse, medium et aigu), les bongos (ensemble de deux tambours), l’embra – fût grave (femelle en espagnol)-,  le macho – petit fût (mâle) -, les batas (ensemble de trois tambours d’origine nigérienne),  l’iya – le plus gros (mère) -, l’omélé – le moyen (père) -, l’olonkolo (fils). Et aussi,  les timbales qui sont un ensemble de deux tambours en fûts métalliques montés sur pied. Tous ces instruments font partie intégrante de la musique cubaine.

Les plus grands percussionnistes sont pour moi Tata Guines et Patato Valdes qui a popularisé les tumbas ;  chez les jeunes, Daniel Ponce et Minu Cinelu sont tous les deux excellents. J’admire aussi la conception orchestrale et la démarche ambitieuse de Doudou NDiaye Rose, ainsi que le travail fabuleux de l’ensemble Olodum de Bahia.

 

« …Le plus gros de l’héritage africain se retrouve à Cuba et au Brésil ; avec une plus large variété de musiques noires à Cuba, avec une production de plus de cinquante rythmes différents… »

 

 B. N. : La contribution de Cuba aux  musiques  afro-caribéennes est immense, de très grands artistes comme Celia Cruz,  Mongo Santamaria, Machito, Chano Pozo, Mario Bauza,  Gonzalo  Rubalcaba, Ray Baretto,  Arturo Sandoval,  Beny  More, Perez Prado et  tant d’autres ont créé des musiques majeures du  XXe siècle… Qu’en  pensez­-vous?

E.T.P.: Les premiers esclaves africains furent amenés dans les Caraïbes vers 1511, et vers 1800, suite à la révolution haïtienne,  de nombreux propriétaires terriens ont émigré à Cuba avec leurs  esclaves venus, pour la plupart, du Nigéria et d’origine Yoruba ; ils sont venus avec leur culture et leurs croyances, et surtout avec  le « bata » (ensemble de trois tambours, utilisés pour les rituels). Les Yorubas sont ceux qui ont su le mieux conserver leurs traditions. Les formes musicales créées sont nombreuses : le « son », la plus ancienne et la plus répandue, vient du monde paysan.

La rumba brava, issu du son, qui existerait depuis le XIXe siècle, serait la plus vieille forme musicale populaire aux évidentes racines africaines. Le danzon, la musique des Créoles et des métis nantis, est un rythme qui tire son origine de la contredanse française.

La rumba est née en Andalousie dans le sud de l’Espagne. Le mambo, dans les années 40, a eu pour leaders deux grands chefs d’orchestres : Machito, Tito Puente (le percussionniste) et, surtout, Perez Prado. Il fut détrôné, dans les années 50, par le cha cha, créé par Enrico Corin (compositeur-violoniste, décédé il y a trois ans).

Le mérengué, originaire de Saint-Domingue, est aussi joué à Cuba, tout comme le boléro (issu de la charanga).

Mario Bauza est le premier à faire cohabiter musiciens noirs et blancs. C’est aussi lui qui, à travers sa rencontre avec Chick Webb, a fait découvir la musique cubaine à Dizzie Gillespie.

B. N. : Quels sont, selon vous, Ies musiciens qui ont  marqué la musique cubaine et que vous appréciez tout particulièrement ?

E. T. P. : La première qui me vient  à l’esprit est l’incomparable Celia Cruz  au magnétisme exceptionnel. Elle électrise par sa voix  et peut, en quelques notes, déchaîner l’hystérie. Mario Bauza, chef d’orchestre, arrangeur, trompettiste, sax alto, est un véritable créateur et l’un des tous premiers à avoir fait cohabiter musiciens noirs et blancs. Sa rencontre avec Chick Webb, qu’il considérait comme un génie a été le véritable révélateur de son talent. Il a été pendant quarante-cinq ans le directeur musical de l’orchestre de Machito et fera découvrir la musique cubaine à  Dizzie Gillespie. Stupéfait par cette musique, celui-ci sera,  avec le percussionniste Pozo, à l’origine de  la fusion entre la musique afro-cubaine et le jazz.

Arturo Sandoval est un trompettiste virtuose avec une pureté de son remarquable, et qui est avant tout, un  improvisateur de grand talent constamment inspiré. L’un des musiciens qui m’a réellement impressionné est, sans aucun doute,  Chico O’Farrill, trompettiste, compositeur, arrangeur exceptionnel qui a notamment écrit pour Machito, et le pianiste-chef d’orchestre Stan Kenton – qui a composé le lassique « Viva Prado » en hommage à Perez Prado -, que j’apprécie beaucoup.

Si l’on en croit Mario Bauza, le plus gros de l’héritage africain se retrouve à Cuba et au Brésil, avec une plus large variété de musiques noires à Cuba, qui a produit plus de cinquante rythmes différents. Il ne faut pas non plus négliger l’importance des guitares  espagnoles et, surtout,  l’influence des musiques andalouses, sensuelles et passionnées.

A Bahia, Olodum est une véritable institution, avec plusieurs générations de musiciens.

B. N. : Au sein des groupes et des big bands, la situation des percussionnistesn’était pas à l’origine ce qu’elle est aujourd’hui : ils étaient, me semble-t-il, moins considérés…

E.T. P. : A l’origine, c’était en effet le cas. Il y avait une hiérarchie entre les timbales, les tumbas et les bongos. Les joueurs de tumbas étaient considérés comme des petits voyous, accessoires au sein du groupe, où régnait une certaine rivalité : les timbales étaient privilégiés. La révolution eut lieu vers 1947-1948 à Santiago, avec le chef d’orchestre et saxophoniste Mariano Mercero qui les utilisa à leur juste valeur. En 1950, Chana Pozo, compositeur, chorégraphe et joueur de congas, grâce à sa notoriété, fut le premier à mettre en avant les percussions ; Perez Prado, en 1955, à La Havane, mit en première ligne les congas, bongos, tumbas et timbales. C’est de là que vient le statut de vedette des percussionnistes. Il faut aussi signaler que la batterie est le dernier instrument à avoir été introduit dans la musique cubaine.

 

« La révolution castriste, a eu de positif la  création d’écoles de musique structurées où la recherche était permanente ; elle a permis aux musiciens d’évoluer grâce à un enseignement de haut niveau (…) Les groupes étaient salariés par l’Etat et étaient pratiquement considérés comme des ambassadeurs de la musique cubaine. »

 

BN : Tito, votre vie est un vrai roman. Vous avez vécu beaucoup de choses à Cuba, notamment I’avènement de Castro. Parlez-nous de votre enfance et de votre environnement familial.

29 avril 1929 – 17 février 2006

E.T.P. : Je suis né à Palma Soliano, dans la région orientale de Cuba, riche en musiciens. De famille modeste, mon enfance a été bercée par la musique ; tout le monde était musicien dans  la famille. Mon père était trompettiste ainsi que mon oncle, qui m’a initié aux timbales vers l’âge de 14 ans.  La trompette est venue un peu après. Mon père était aussi contrebassiste et a créé le Son Montuno (figures rythmiques instantanées et improvisées de poèmes). Ma grand-mère écoutait beaucoup de musiques traditionnelles, et m’a fait découvrir le classique. Mon premier groupe fut créé vers 1940, à l’âge de 15 ans avec l’excellent chanteur Rudy Calzado qui, depuis, a fait carrière aux USA : il  s’est produit avec Johnny Pacheco, Mango Santamaria et a rejoint la formation de Mario Bauza après la  mort de Machito, en 1985. Rudy a écrit plus de 150 chansons enregistrés par tous les grands de la musique afro-cubaine, d’Eddie Palmieri à Celia Cruz.

En  ce qui  concerne la révolution castriste,  elle  a eu de  positif la  création d’écoles  de  musique  structurée  où  la  recherche était permanente ; elle a permis aux musiciens d’évoluer grâce à  un enseignement de haut niveau. La .force musicale de Cuba  tient à la  variété et à la  richesse des rythmes uniques au monde pour un  si petit pays. Les groupes sont salariés par l’Etat et sont pratiquement considérés comme des ambassadeurs de la musique cubaine. Le revers de la médaille est que des musiciens comme le pianiste Gonzalo Rubalcaba,  à la technique  tout simplement monstrueuse qui,  les  prochaines  années, deviendra  la référence,  risque de s’expatrier pour des raisons financières et les conditions de travail exceptionnelles qui lui sont proposées à l’étranger comme l’a fait Arturo Sandoval.

B. N. : Aux Antilles et en Afrique, la musique cubaine a un impact considérable…

E.T.P. : Ce  n ‘est qu’un juste retour  des choses ; après avoir emprunté à l’Afrique, nous lui rendons l’osmose musicale qui a été créée grâce à elle. Dans les années 1965-1968, plusieurs Etats africains, dont le Sénégal, le Mali et le Zaïre ont envoyé près de 150 étudiants africains étudier la musique dans  les écoles cubaines ; cela a eu  un retentissement  gigantesque et fait exploser la  musique  afro-caribéenne à travers toute l’Afrique.  Boncana Maïga, un fabuleux flûtiste malien (il a également réalisé des arrangements pour Alpha Blondy Ndlr), je crois, a obtenu un premier prix à La Havane. Cette musique est communément appelée pachanga en Afrique. Les Antilles françaises ne sont d’ailleurs pas en reste : un groupe comme Malavoi a fait siennes les influences de la musique classique européenne, caribéenne et cubaine, avec la prédominance des violons (charanga). Il y a aussi parmi les instruments, le « très » (petite guitare à 6 cordes, par groupe de 2), qui a une grande importance.

Chose primordiale et qui fait la force de Cuba, il n’y existe pas de hiérarchie raciale ; il a été institué la race cubaine, tout comme aux Seychelles.

 

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