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Cheick Anta Diop, l’égyptologue (1993)

Par Bruno Deméocq

 

RIP 29 décembre 1923 – 7 février 1986

Aujourd’hui, voilà déjà trente-deux ans que Cheikh Anta Diop s’en est allé, rejoindre l’es­prit de ses ancêtres. Ne dit-on pas en Afrique « Que les morts ne sont pas morts ? » L’université de Dakar porte son nom, certains le connaissent, d’autres le découvrent. Mais que reste-t-il de son message ?

 

Peut-être seulement que l’Afrique noire a hérité de la civilisation égyptienne. Peut-être un peu plus : les Egyptiens de l’Antiquité étaient noirs et leur contribution à la civilisation humaine a été primordiale. Peut-être encore : la source noire et africaine de la civilisation univer­selle doit être un motif de fierté pour tous les Africains d’aujourd’hui. L’héritage de Cheikh Anta Diop distillé aux élèves du continent, c’est en effet tout cela. Et là est la substance du messa­ge : les fils d’Afrique ont contribué au moins autant que les autres à l’histoire du monde. L’essentiel de ce qu’apporté Cheikh Anta Diop à l’Afrique et au monde est présent dans sa thèse soutenu à la Sorbonne en 1954. Son titre :  » Nations nègres et cultures. De l’antique égyp­tienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui « .

Ses autres livres approfondiront les voies défrichées dans cet ouvrage qui s’ouvre ainsi : « De nos jours, on a l’habitude de se poser toutes sortes de question ; aussi faut-il se deman­der s’il était nécessaire d’étudier les problèmes traités dans cet ouvrage. Un examen même superficiel, de la situation culturelle en Afrique noire justifie une telle entreprise. En effet, s’il faut en croire les ouvrages occidentaux, c’est en vain qu’on chercherait jusqu’au cœur de la forêt tro­picale, une seule civilisation qui, en dernière analyse, serait l’œuvre des Nègres. Les civilisa­tions éthiopienne et égyptienne, malgré le témoi­gnage formel des Anciens… d’après les cénacles des savants occidentaux ont été créées par des Blancs mythiques qui se sont ensuite évanouis comme en rêve pour laisser les Nègres perpétuer les formes, organisations, techniques, etc. qu’ils avaient inventées. « 

Le but scientifique de Cheikh Anta Diop est bien de remettre l’histoire à l’endroit, en rendant aux Africains leur place originelle. Il mène ainsi une guerre culturelle d’autodéfense contre la coloni­sation (nous sommes en 1954) et ses redoutables « armes culturelles ». Ce combat n’a pas été appré­cié par les maîtres de la Sorbonne — il ne pouvait en être autrement — d’autant plus que Cheikh Anta Diop posait dès l’introduction de sa thèse, la question de l’indépendance africaine. Ainsi en rentrant dans son Sénégal natal, Cheikh Anta Diop, ancien secrétaire général des étudiants du RDA (Rassemblement démocratique africain), n’a pas pu enseigner à l’université et la reconnaissance de la communauté scientifique n’est venue que très tard, en 1974, au colloque du Caire organisé par l’Unesco sur le « peuplement de l’Egypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïque ».

« L’Africain qui nous a compris est celui qui, après la lecture de nos ouvrages, aura senti naître en lui un autre homme, animé d’une conscience historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvel­le civilisation ».

 

Ces travaux ont donc été reconnus au moment même ou le mouvement de décolonisation s’achevait en Afrique, avec la décomposition des empires portugais en Afrique australe, en Guinée et au Cap-Vert et espagnol au Sahara. Comme si, ces événements rendaient enfin possible de reconnaître « L’antériorité des civilisation Nègres » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Cheikh Anta Diop paru en 1967. Mélanger science et politique ? Ce reproche que Cheikh Anta Diop adressait aux africanistes coloniaux a bien logiquement été retourné contre son œuvre.

Le savant sénégalais se défendait ainsi sur ce thème : « On fuit le débat scientifique d’une façon qui ne trompe personne lorsqu’on substitue à la réfutation des arguments une explication « psy­chologique » de la motivation d’une œuvre. Nous assumerons toujours allègrement la somme des qualificatifs divers par lesquels on peut décrire le flux et le reflux de nos états d’âmes de  » coloni­sés « ou d' »ex-colonisés » en situation. »

Cheikh Anta Diop souhaitait en effet se battre dans le champ scientifique et en rester aux faits. Et, quand rétrospectivement on étudie son œuvre, un constat s’impose : il s’est battu comme un lion. Ainsi, « Ankh », la revue d’égyptologie et des civilisations africaines dirigée par Théophile Obenga, principale disciple de Cheikh Anta Diop, et par Cheikh M’Backé Diop, son fils, a dans son premier numéro mis en exergue huit axes de recherches dans l’œuvre de Cheikh Anta Diop :

– L’origine africaine de l’homme et l’étendue du substratum nègre de l’humanité pendant l’Antiquité.

– L’appartenance géographique et culturelle de l’Egypte pharaonique et de la civilisation nilo-tique à l’Afrique et non au Moyen-Orient (Ur, Elam, etc.).

– L’antériorité de la Haute-Egypte (sud) par rap­port au delta (nord).

– La négritude des anciens Egyptiens (par exemple, la Bible parle du pays des Noirs pour désigner l’Egypte).

– L’origine nubienne (sud Soudan actuel) des anciens Egyptiens.

– La parenté linguistique de l’égyptien pharao­nique, du copte et des langues négro-africaines modernes.

– La parenté culturelle entre l’Egypte pharaonique et le reste de l’Afrique noire. Cheikh Anta Diop a sur ce sujet mis particulièrement en avant les structures familiales et l’opposition matriarcat/patriarcat pour mettre en relief « L’unité culturelle de l’Afrique noire ».

– L’apport de l’Egypte pharaonique aux autres civilisations antiques et particulièrement à la civilisation hellénique.

Ajoutons à ces axes pour montrer la complexité et la richesse du champ d’investigation de Cheikh Anta Diop, la physique nucléaire. En effet, physi­cien de formation, Cheikh Anta Diop a mis en place un laboratoire de datation par le Carbone 14 à Dakar.

Malheureusement, il n’a pas fait école. Pourquoi ? Son goût de la synthèse, et des vastes perspectives – il est en cela tout à fait comparable à un Fernand Braudel – suppose une force de travail, une ténacité et une intelligence qui ne se ren­contre que rarement dans un seul et même indivi­du. Autres raisons, sans doute, la faiblesse de moyens mis à sa disposition pour former des dis­ciples et une tendance de la recherche universitai­re à cerner des objets plus modestes que ceux qu’il abordait. Et pourquoi ne pas le dire, un sen­timent répandu parmi les élites africaines, que tout cela appartient au passé et qu’aujourd’hui, il est peut-être plus important de fabriquer des frigi­daires.

A cette critique qualifiée dès 1954 par Cheikh Anta Diop de « cosmopolite-scientiste-modernisant », il répondait d’une façon positive en 1981 dans son livre Civilisation ou barbarie ? Anthropologie sans complaisance : « L’Africain qui nous a compris est celui qui, après la lecture de nos ouvrages, aura senti naître en lui un autre homme, animé d’une conscience historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvel­le civilisation ».

Loin de s’opposer au développement économique, la conscience historique de l’apport du continent noir au monde doit motiver les générations actuelles et futures et les pousser à développer, enrichir et embellir notre mère l’Afrique.

 

A lire (sélection) :

Diop (Cheikh Anta), Nations Nègres et cultures, Présence Africaine, livre de poche, 1954, 1992.

Diop (Cheikh Anta), L’Unité culturelle de l’Afrique Noire, Présence Africaine, livre de poche, 1959, 1982.

Diop (Cheikh Anta), Antériorité des civilisations Nègres, Présence Africaine, 1967, 1993.

Diop (Cheikh Anta), Civilisation ou barbarie ? Anthropologie sans complaisance, Présence Africaine, 1981.

Ankh, revue d’Egyptologie et des civilisations africaines , n°l, février 1992.

Asante (Molefi Kete), The Afrocentric idea, Temple University Press, 1987.

Ela (Jean-Marc), Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser, L’Harmattan, 1989.

 

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