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samedi, octobre 20, 2018
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Chaka Demus & Pliers : Riddim assassin

Propos recueillis par Awal Mohamadou

 

Le Dj Chaka Demus et le chanteur Pliers, depuis « Murder She Wrote », forment le duo le plus en vogue de la scène dancehall des années 90. Flashback.

 

Sale temps pour faire une interview ! Je me dirige à la hâte vers les studios de la « sono mondiale » pour y rencontrer Chaka Demus & Pliers quand les chiens de Pasqua m’aperçoivent. Embusqués dans une rue traitresse, ils m’observent pendant 30 secondes avant de se mettre en chasse. :« Arrête-toi ! Tes papiers ! » Pauvres cons (!), ma face de Nègre identitaire vous est suspecte. La horde m’entoure. « Ce n’est pas demain la veille que vous m’attacherez dans un avion », pensai-je alors.
La tentative d’humiliation dure vingt bonnes minutes, sur le trottoir, livré aux regards détestables de ces Français là qui, de leurs coups d’œil furtifs mais rassurés, approuvent l’agression. Je vous vomis dessus, nous nous retrouverons plus tard. Et si je vous devine derrière ces grands sourires que vous dictent les circonstances, je ne vous ferai aucun cadeau…Les chiens tentent un dernier effet pour tester ma résistance. « Pauvres cons ! J’ai marché longtemps avant d’arriver jusqu’ici, nous avons connu le froid, les gares et les squats où tout peut arriver ; bien des frères ont frôlé la mort dans la jungle de vos cités. Vous ne pouvez pas nous faire plier », continuai-je à penser. Ils me laissent enfin partir la rage au ventre de ne pas avoir su m’écraser.
Quand je pousse finalement la porte qui mène à la sono mondiale, une autre histoire m’attend.

Celle de Chaka Demus, debout, rondouillard, en sandales et survêts. Même s’il tient un rang inférieur à celui de Shabba, Tiger, Cobra ou Ninjaman dans la hiérarchie des Dj’s jamaïcains, notre homme est solide. Quant à Pliers, il joue les dandies. Monsieur tire accessoirement un splif mal tassé et s’étire comme un chat ; la ganja lui a enflammé les yeux et réveillé le sexe !

Les deux lascars se complètent autant qu’ils sont différents. Formés à l’école de King Jammy, ils constituent pourtant un modèle de combinaison vocale (DJ/chanteur), une association de « hors-la-loi » qui pirate aujourd’hui les charts dancehall. Mais à ce petit jeu, Chaka Demus possède une bonne longueur d’avance sur Pliers. C’est lui la star, déjà créditée d’une brochette de singles appréciés au nombre desquels figurent le Top « One Scotch » avec Admiral Bailey, « Everybody Loves Chaka Demus » ou « Letter To Mummy And Daddy » avec Yellowman. Son association avec Pliers est récente.
Premier essai : « Gal Wine » et succès immédiat à Londres (le très sérieux magazine « The Beat » classe ce monsieur parmi les meilleures productions de l’année 1992), suivi d’autres méfaits qui déchaînent le dancehall business (cf. album Ruff This Year, Ras Records/Média 7). Mais le coup de feu sort l’année dernière, et assomme les derniers sceptiques. Pompé sur un vieux morceau de Toots & The Maytals, « Bam Bam », « Murder She Wrote » (les deux titres sont basés sur le même riddim) fracasse les charts underground ! Le single tracte une excellente programmation de Sly (le fameux « Hip Hop Slick Rick ») que le business rebaptise « Bam Bam Riddim » avant de s’en emparer.
En avril de la même année, le riddim envahit le dancehall, et chaque dj jamaïcain se l’étant approprié, des « Bam Bam Riddim » explosent le marché. Pris de vitesse (comme toujours), les majors tentent de gratter sur le dos de la mafia et sortent des compilations (partout sauf en France bien sûr… Chaka Demus & Pliers entrent alors dans le giron d’Island qui balance l’album Tease Me sous le contrôle artistique de Sly & Robbie et Lloyd Willis. L’affaire est bouclée.

On ouvre les micros, voyons ce que nos lascars ont dans les tripes !

Black News : Le reggae roots était une musique politique, le dancehall ne l’est pas, pourquoi ? D’ailleurs vous cassez la baraque avec des titres qui parlent de jolies filles mais pas un mot sur la situation sociale en Jamaïque, ça ne vous concerne pas ?
Chaka Demus : Man, les gens en ont marre de la politique, ils savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour s’en sortir. Et puis, si tu abordes les questions sociales, raciales, économiques dans des lyrics, ça ne va pas pour autant donner à manger aux gens qui ont faim.

BN : Peut-être, mais pour reprendre une expression de Shabba Ranks, « Pour sortir de sa condition, le pauvre doit d’abord prendre conscience de son état ». C’est moins bête que ça en a l’air. Votre rôle n’est-il pas de tenter de faire prendre conscience au monde des réalités qui vous entourent ?
C.D. : Nous voulons d’abord devenir aussi célèbres que U2, pour te citer un exemple. Quand nous serons à ce stade, nous deviendrons des modèles pour notre peuple et il en tirera une très grande fierté. Et je pense que la fierté et la dignité sont la base de tout progrès. Tu me parles des pauvres, mais comment un pauvre peut-il devenir riche s’il n’a pas avant tout, un sentiment de fierté et de dignité ? Tu vois ? En ce sens, les discours politiques n’apportent aucune solution.

 

« Beaucoup de Noirs ne veulent pas savoir qu’ils viennent d’Afrique et nourrissent un très grand complexe d’infériorité. Je suis maintenant arrivé au point de les laisser dans leur m… » Pliers

 

BN : Bof…
C.D. : Mais c’est la réalité, man, nous sommes là pour divertir les gens dans un premier temps. De les amener à nous, ensuite on passera à d’autres choses, on dira d’autres choses, on fera sûrement des « reality songs » mais on doit se faire connaître d’abord.

BN : (Pliers a fini de tirer sur son joint) Et Toi, qu’est-ce que tu en penses ?
Pliers : (il rigole) Est-ce qu’il y a de belles filles à Paris ? Où est-ce que peux les trouver ?

BN : Ok, je vois… Burning Spear a chanté « Slavery Days » pour faire progresser l’identité noire. A votre avis, où en est-on aujourd’hui ?
C.D. : Beaucoup ont pris conscience de leur identité et de leurs racines africaines…
Pliers (Il devient sérieux) Man, il y a encore beaucoup d’Africains qui ne veulent pas entendre parler d’Afrique.

BN : C’est-à-dire ?
P. : Beaucoup de Noirs ne veulent pas savoir qu’ils viennent d’Afrique et nourrissent un très grand complexe d’infériorité. Je suis maintenant arrivé au point de les laisser dans leur m… Quand ils connaîtront des difficultés, ils verront bien comment se situer. C’est pour cela qu’on ne fait pas des chansons raciales et politiques, ça ne sert à rien. Il n’y a que la vie qui peut t’apprendre à être ce que tu es vraiment, quand tu as des problèmes, c’est là que tu prends vraiment conscience

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BN : Quel profit tire la société jamaïcaine de l’explosion du dancehall ?
C.D. : Ce sont surtout les gamins qui en profitent. Tu n’y es jamais allé, mais si tu y vas, tu verras tous ces gamins qui commencent à toaster très jeunes. C’est bénéfique, ça leur évite de rester là, à ne rien faire. Ils veulent devenir aussi célèbres que Shabba Ranks, ça leur donne une motivation, sinon qu’est-ce qu’ils auraient fait ? Tu comprends, le dancehall donne des modèles. Les gamins voient que Shabba est une star qui leur ressemble. Pour devenir comme lui, ils comprennent qu’il faudra travailler dur, tout ça leur évite en partie de faire de très mauvais business, ils ont un idéal.
BN : Que feras-tu, une fois devenu riche ?
P. : Moi, je veux construire une école en Jamaïque, man.

Chaka Demus & Pliers, Tease Me (Island/Barclay)

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