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Brand Nubian : la voie de l’Islam

Propos recueillis par Damien Conaré

Fils de la Five Percent (les fameux 5%), Brand Nubian se veut le fer de lance du réveil de l’esprit de sa communauté. Malgré l’absence de Grand Puba, le discours du groupe n’a pas varié. La croisée continue…

 

Chantres d’une frange dissidente de la Nation Of Islam, la 5% Nation Of Gods & Earths (plus communément la 5% Nation), les Brand Nubian ont surtout marqué par le caractère décousu de leur carrière. De séparations en rumeurs de reformation, difficile d’y voir clair sur la planète Nubian. Tout commence en 1990, l’année de One For Ail, leur premier album, encensé par la critique. Alliant militantisme et rythmes effi­caces, le groupe surfe allègrement sur la nou­velle vague rap new-yorkaise du moment (A Tribe Called Quest, Leaders Of The New School…). Mais rien ne va plus au sein du groupe : l’incomparable Grand Puba se fait la malle et tente une première expérience solo à moitié convaincante.

 

Sadat X et Lord Jamar, soutenus par DJ Sincere, continuent sur leur lancée avec In God We Trust, toujours sous le nom de Brand Nubian. Mais là aussi la magie n’opère pas à son maximum. L’absence de Grand Puba y est indéniablement pour beaucoup… En 1994, les Brand Nubian, toujours sans Puba, enregistrent Everything Is Everything, leur troisième album (et le plus abouti à ce jour) tandis que Puba réalise sa deuxième virée en solitaire pas encore parue en France. Pourtant tout n’est pas si simple. De très sérieuses rumeurs ont fait état d’une reformation au sommet l’an passé avec enregistrement d’un album à la clef dont la sortie aux Etats-Unis devrait faire suite à celle du dernier Grand Puba. En attendant cet album crucial, Lord Jamar nous aide à faire le point sur la situation du groupe et ses projets à venir.

« Nous ayons récemment quitté le label Elektra : au bout de trois albums, on a estimé qu’ils n’avient pas assuré notre promotion de manière convenable. On va désormais se concentrer sur de nouveaux projets. En ce qui me concer­ne, je prépare quelque chose en solo sous le nom de Black Jésus à paraître sur un nouveau label mais ce n’est pas encore terminé. J’y tra­vaille actuellement. Cela ne nous empêchera pas de continuer à faire des choses ensemble avec Sadat X. « 

 

Avec Everything Is Everything, les Brand Nubian marquent une volonté nouvelle de toucher un public beaucoup plus large avec un son actuel (bien plus lent qu’avant) et des samples plus évidents comme notamment sur l’incontour­nable « Hold On », morceau calqué sur le fameux « Holding Back The Years » des Simply Red…

 

« Si tu es oppressé, il faut réagir, et ne pas attendre que la rédemption tombe du ciel. C’est une version de l’Islam revisitée que nous avons adoptée. Disons que pour nous autres, Noirs-améri­cains, il s’agit plus d’un programme de rééducation pour soigner les symptômes encore existants d’un passé historique très lourd et unique dans toute l’histoire de l’humanité. »

 

« On n’a pas essayé de sonner plus commercial avec ce morceau. Le but recherché était de s’ouvrir un peu plus pour que notre message touche le plus grand nombre de gens possible. Cela faisait un moment que l’on avait ce titre en réserve et on a décidé de le sortir sur cet album sans que l’on ait eu à subir une quelconque pression de la part de la maison de disques. Plus généralement, concernant notre évolution musicale depuis le premier album, je pense qu’elle est surtout due au fait que pen­dant ce laps de temps, on a appris pas mal de choses. Pour le premier album nous n’étions pas producteurs à proprement parler. On ne faisait que dicter nos choix aux techniciens. Sur le deuxième, on a appris à utiliser le maté­riel de studio et on a donc pu ainsi assurer complètement la production. Depuis, j’ai monté 7G, ma propre boîte de production. Il faut dire aussi qu’un album reflète une certaine humeur à un moment donné, et que celle-ci évolue au fil du temps. Cela se ressent forcément dans notre musique. Comme la vie, notre musique est en perpétuelle évolution.  »

 Leur foi, inébranlable, en l’Islam, constitue tou­jours la toile de fond de leurs morceaux. Elle sous-tend chacun de leurs messages et justifie les buts qu’ils se sont fixés…

« Le principal objectif de notre musique est d’éduquer les gens, de les informer sur les nombreux vices qui rongent notre société et dont ils ne sont pas forcément conscients. A la base, on vise bien évidemment le public noir. On essaie de donner aux gens suffisamment d’éléments pour qu’ils apprennent à mieux se connaître, et retrouver ainsi toute leur fierté. La religion n’est rien d’autre que ça : un moyen d’acquérir des connaissances sur la vie et sur soi. Les enseignements d’Elijah Muhammad nous apprennent que « l’homme noir est Dieu ». Il faut que les gens le sachent. Un dieu est un être qui contrôle son destin. Il faut que les Noirs apprennent que Dieu est en chacun d’eux et qu’il peut leur donner la force de réaliser un certain nombre de choses. Nous ne croyons pas en un Dieu mystique, en un Dieu au ciel qui aurait une emprise sur tout. Nous considérons au contraire que Dieu est en tout homme noir. Que les Noirs en soient cons­cients est un moyen pour eux de ne pas juger avec fatalité tout ce qui leur arrive, de ne pas considérer leur situation comme une volonté divine ou comme un jugement de Dieu.

Si tu es oppressé, il faut réagir, et ne pas attendre que la rédemption tombe du ciel. C’est une version de l’Islam revisitée que nous avons adoptée. Disons que pour nous autres, Noirs-améri­cains, il s’agit plus d’un programme de rééducation pour soigner les symptômes encore existants d’un passé historique très lourd et unique dans toute l’histoire de l’humanité. » En se rendant au Nigeria, les Brand Nubian ont eu l’occasion, rare chez les rappeurs, de fouler cette « terre mère », qui reste à l’état de fantas­me pour nombre d’entre eux. Lord Jamar évoque une expérience dont il est visiblement revenu amer faute sans doute d’avoir su capter les subtilités politico-économiques complexes de ce pays, le plus peuplé du conti­nent…

« Avec ce voyage, j’ai surtout appris que tu peux te faire de fausses idées d’un endroit que tu as rêvé de voir. Je m’attendais à quelque chose de plus « africain » en fait ! Quelque chose de plus traditionnel. Mais le pays est très occidentalisé, surtout dans la capitale, Lagos, où nous étions. J’ai été très déçu de constater ça. Je n’ai quasiment rien appris sur la culture africaine. Pour nous, ce continent est la « patrie de Dieu » et là-bas, je me suis retrou­vé avec des gens dont le rêve était d’émigrer aux Etats-Unis. Tu imagines le choc ! Et le plus hallucinant là-bas, c’est le bordel qui règne en permanence : des poulets qui courent partout en ville, pas de feux rouges… C’est vraiment le bordel !

 

 » (…)A Lagos,j’ai été très déçu… Je n’ai quasiment rien appris sur la culture africaine. Pour nous, ce continent est la « patrie de Dieu » et là-bas, je me suis retrou­vé avec des gens dont le rêve était d’émigrer aux Etats-Unis. Tu imagines le choc ! »

 

Je m’attendais à voir une société beaucoup mieux organisée que cela. Le plus triste, c’est de voir que des Noirs ont leurs propres pays et qu’ils ne les gèrent pas correctement. Ici, aux Etat-Unis, on cherche à obtenir notre propre terre à nous les Noirs. Mais quand j’ai été là-bas et que j’ai vu ce que des Noirs ont fait de leur propre pays…

Même s’ils ont eu à subir le colonialisme et toutes sortes de choses… Les gens manquent de discipline surtout ; de discipline et d’une vraie direction à suivre. Tout cela m’a beaucoup déçu ; je ne m’attendais pas à cela. Mais bon, j’aimerais y retourner, visiter un autre pays cette fois… »

Brand Nubian Everything Is Everything LP (Elektra/WEA)

 

 

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