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samedi, septembre 22, 2018
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Boyz II Men : Chapitre II (1994)

Propos recueillis par Antoine « Wave » Garnier

 

Trois ans après notre première rencontre à Paris, à l’occasion de leur entrée dans le circuit avec Cooleyhighharmony, c’est à Philadelphie, leur base, que nous rencontrons BoyZ II Men, qui a détrôné dans les charts le record de l’icône rock, Elvis Presley, pour dresser un bilan de leur énormissime succès.

 

5 Juillet 1994. Philladelphie. Le mercure s’élance vers les 100 degrés Farenheight. Le dossier de presse, aimablement distribué dès l’aéroport, nous rappelle que le groupe a vendu près de 8 millions d’exemplaires de Cooleyhighharmony, son premier album, qu’il a collectionné les récom­penses à en faire plier les étagères (Soul Train Awards, Grammies et autres American Music Awards), et qu’il a enfoncé le record de longévi­té détenu par l’idole lactée, Elvis. Courant 1994, Boy II Men s’était ins­tallé quatorze semaines consécutives au sommet du très prisé classe­ment pop. L’exploit ! Mais, pas la moindre indication signalant qu’il y avait un jacuzzi et une piscine au carrelage lustré dans les sous-sols de l’hôtel Four Seasons.

Un hôtel haut standing aux chambres étonnamment spacieuses dans cette ville où a été tourné le fictif Rocky 1, quand il y a des décennies que le titre de champion du monde des lourds ne se conjugue qu’à la sauce chocolat. Le ghetto noir, pourtant à une portée de jumelles des fenêtres des gratte-ciel rutilants, reste «invisible». Presley/Stallone= même vocation de pansement psychologique. Les ghettos (mentaux), eux, ne cicatrisent pas.

Une dizaine de chansons nous sont révélées par la mini-chaîne stéréo calée sur la table de la suite 221. Pour corser le tout, les «ruff» de deux vidéos nous sont exhibés, histoire de nous mettre en boîte.

Deux jours plus tard, le groupe investit la même suite où se déroule la batterie d’interviews.

Simples, spontanés, lucides, les Boyz que la pres­sion cherche à transformer trop vite en hommes, discutent, s’expli­quent, doutent et apprennent les règles du jeu. Les membres de la famille, assis dans l’autre pièce, assurent l’équilibre psychologique indispensable.

Black News : Pourquoi une voix française sur «All Around The World», le titre d’ouverture de l’album ?

Wayan : C’est une coïncidence. Nous voulions faire un morceau universel. L’idée était de parler des différents endroits que nous avons eu l’oppor­tunité de visiter et comment les gens réagissaient face au succès du groupe pour quasiment les mêmes raisons. Il y avait une amie dans le studio qui parlait français à ce moment-là, mais ce n’était pas préparé.

BN : Pourquoi une telle importance de son électro-acoustique pour un groupe vocal ?

Wayan : L’album précédant n’était pas si acoustique, mais avait plus de piano électrique. Pour celui-ci, nous voulions explorer davantage le coté «live» du son. On ne s’est pas débarrassé du piano électrique, mais on a voulu montrer que BIIM n’était pas qu’un groupe vocal.

 

« Nous sommes probablement le groupe le plus privé au monde. C’est pour cela que les médias, et d’autres pensent que nous sommes «bidons», parce qu’il n’y a pas de rumeurs sur nous. »

 

BN : Quelle serait votre limite entre vies publique et privée ?

Shawn : Nous apprécions que les gens sachent les choses fondamentales sur nous, et qu’il y ait une séparation entre le travail et la vie privée. Nous sommes probablement le groupe le plus privé au monde.

Wanya : C’est pour cela que les médias, et d’autres pensent que nous sommes «bidons», parce qu’il n’y a pas de rumeurs sur nous.

BN : Sentez-vous énormément de pression ?

BIIM (expirant) : Énormément.

Nate : C’est facile de retourner en studio quand votre disque n’atteint que le statut de disque d’or, mais ce n’est pas le cas. Tu ne sais pas par où commencer. Ce second album devrait nous permettre de détermi­ner combien de personnes nous apprécient.

BN : Pas facile de gérer un tel succès, non ?

Wanya : Non, heu oui, c’est difficile. Simplement parce que les gens ont tellement d’attente par rapport à ça. On ne s’est jamais présenté comme des modèles. Les gens ont fait de nous des modèles. C’est un honneur, mais c’est difficile.

Nate : Les gens ont tendance à oublier que tu es un être humain quand ils te placent sur un piédestal. Tu n’as plus qu’a devenir ce gars par­fait. C’est difficile, pour n’importe qui. Un modèle est quelqu’un qui, pour le public, fait des choses positives. Mais tu peux tomber dans la seconde qui suit une seule erreur. Nous ne sommes pas parfaits.

BN : Nous connaissons l’expérience Motown et ses méthodes d’enseigne­ment pour ses artistes. Comment l’appréciez-vous ?

Nate : Cela nous fait très plaisir de participer à l’héritage de ce label. Le fait est que les gens ont tendance à nous comparer à d’autres groupes comme les Four Tops ou les Temptations, et avec ce raisonnement, on ne te laisse aucun droit à l’erreur. L’élément positif est que nous avons grandi avec cet héritage, cette musique, ces gens, donc ça se retrouve dans ce que nous faisons. Nous ne portons pas de tampon Motown. Nous sommes ce que nous sommes et savons quoi faire pour que cela marche.

BN : Connaissant vos racines, et vos références à Dieu, n’aurait-on pas pu s’attendre à un morceau de gospel ?

Michael : Pas vraiment, car nous n’avons jamais enregistré de gospel (Bien que l’album de Noël soit un clin d’oeil. NDLR). Nous montrons à tra­vers notre comportement, notre personnalité que nous croyons en dieu.

Nate : C’est comme les gens qui disent : comment peux-tu être chré­tien si tu fais du Rock N Roll ? Personne ne s’interroge quand un acteur incarne un prête dans un premier film puis dans un autre, un tueur. C’est son travail.

Motown a renégocié le contrat du groupe pour une valeur estimée à 30 millions de dollars après le succès enregistré par ce dernier. C’est la première fois qu’un groupe de R&B négocie un contrat d’un tel montant. En contrepartie, le groupe doit fournir à la maison de disques sept albums.

 

BN : L’objectif de votre maison de disques est de faire de vous un «global-group». Ne vont-ils pas trop vite pour un groupe si jeune ?

Nate : Tout le monde essaye de nombreuses directions dans l’espoir de réussir car tous ont aussi peur que nous, mais je crois qu’ils tra­vaillent sur le bon tempo. Le dernier album n’a pas fait le score que nous espérions simplement parce que sa sortie était différente suivant les zones géographiques. Boyz II Men, en tant que groupe de stature mon­diale, n’était pas pris au sérieux. Maintenant, notre maison de disques a une stature mondiale, et elle a le sentiment qu’elle peut y arriver.

BN : En ayant recours à de tels «hitmakers» (faiseurs de tubes) (Babyface, Dallas Austin, L.A. Reid, Jam & Lewis, Brian McKnight), vous n’avez pas pris de risque, et la maison de disques a dépensé l’argent nécessaire pour rédui­re la marge d’erreur. N’est-ce pas, par contre, une erreur de stratégie de noyer votre talent dans ce qui pourrait être considéré comme un album de producteurs ?

Nate : Comme tu l’as dit, la mai­son de disques s’assure qu’elle va beaucoup vendre, mais ça nous donne l’opportunité de travailler avec des producteurs que nous admirons depuis nos débuts. Nous écoutions leur musique avant de mettre les pieds dans un studio. La raison principale pour laquelle nous vou­lions travailler avec eux est leur expérience. Jam & Lewis nous ont proposé plusieurs titres, nous en avons retenu deux. Nous avons écrit les textes. Ce n’est pas comme si nous étions allés en stu­dio n’enregistrer que les voix, sans collaboration.

BN : Que pensez-vous du hip-hop ?

Nate : C’est une part de Boyz II Men. Nous avons grandi avec, et il a une grande influence dans la communauté noire-américaine, pas sim­plement chez les rappeurs, mais également chez les chanteurs. Le hip-hop n’est qu’une autre forme d’expression à travers une musique, et ne doit pas être obligatoirement ce que les gens veulent entendre.

BN : A travers le hip-hop, il a été possible à de jeunes Noirs de monter leurs propres entreprises, et labels — Jermaine Dupri (producteur de Kris Kross, Da Brat, Xscape), Dallas Austin (TLC), et bien sûr Michael Bivins (Boyz II Men, Another Bad Création) — qui, dans d’autres cir­constances, n’auraient pas eu l’opportunité de le faire. Pensez-vous à la production ?

Nate : Nous apprenons la production, que ce soit l’écriture, la performance, tous les éléments dans  lesquels Boyz Il Men est  impliqué à 100%. Nous avons écrit et co-produit de nombreuses chansons sur cet album. C’est une progression naturelle, pas quelque chose de précipité.

 

« De nombreux breaks ou de mélodies hip-hop viennent du R&B… »Rappers’s Delight », utilisait une musique R&B, celle de Chic. En retour, le R&B a extrait le coté « cru » du hip-hop. Aujourd’hui, de nombreux morceaux rap ramènent des mélodies R&B oubliées. »

 

BN : Y a t-il quelque chose de similaire à la street performance existante dans le rap que l’on retrouverait dans le R&B ?

Nate : Le R&B est devenu presqu’aussi populaire que le rap.. De nombreux « talent shows » (concours) ont lieu, et de nombreux kids (jeunes) qui répètent dans les cours d’écoles y voient un moyen de s’en sortir, parallèlement au rap.

BN : La culture hip-hop a-t-elle revitalisé le R&B ?

Shawn : Les deux se sont aidés. On remarquera que de nombreux breaks ou de mélodies hip-hop viennent du R&B. Le hip-hop est récent, alors que le R&B est présent depuis longtemps. Le premier rap, « Rappers’s Delight », utilisait une musique R&B, celle de Chic. En retour, le R&B a extrait le coté « cru » du hip-hop. Aujourd’hui, de nombreux morceaux rap ramènent des mélodies R&B oubliées.

BN : Le R&B peut-il sonner « street » ?

Shawn : Le R&B s’adapte à l’environnement dans lequel il s’inscrit. Il y une différence selon le quartier, l’Etat.

BN : Il est possible de faire la différence entre la vibe de NY et celle de LA : leurs son et technique de rap sont différents. Quels sont les éléments de différenciation dans le R&B ?

Shawn : Nous aussi n’aimons pas le mot catégorie. Nous respectons le hip-hop en tant qu’art parce que nous sommes musiciens et respectons la créativité et même le message. C’est une question d’environnement.

BN : Oui, mais est-ce valable pour le R&B ? Même si on vient d’Ohio, on a l’impression que tout le monde copie le son de Teddy Riley

Nate : L’appellation R&B vient de Rhythm and Blues qui a été créé par des Noirs, et si on écoute la batterie et la manière de parler dans le rap, qu’importe ce qu’ils disent, ils le disent en rythme. Si on retourne à la musique africaine, c’est fondamentalement la même manière. Pour moi, si ça se rapproche de l’Afrique, c’est du R&B, le rythme noir créé par des Noirs, qu’importe comment il est exprimé ou présenté.

Shawn : De nos jours, il est si difficile de faire entrer la musique dans des catégories.

Wayan : C’est pour cette raison que nous aimons l’Europe. Leurs radios jouent de tout. Ici, ils ont une radio pop, R&B, country. Nous aimons beaucoup l’Europe, parce qu’elle n’entre pas du tout dans le jeu de la séparation en catégories.
BN : Elle rentre « moins » plutôt que « pas du tout »…

Shawn : Tout le mondé emprunte différents éléments quelque part. Pourquoi un rap ne peut-il pas être R&B ou un R&B être country ? Ça s’est déjà passé. Par exemple, les Pointer Sisters et le titre « Slow Hand ».

BN : L’année dernière, à l’époque où « End Of The Road » détrônait Elvis, MTV a réalisé un micro trottoir dans le quartier de New York University, le must du Village. La majorité des jeunes Blancs ignorait complètement le nom du groupe et la nature du record réalisé dans le classement pop (celui même réputé pour être la chasse gardée des artistes blancs). Les jeunes Noirs, comme certains Portoricains étaient, eux, parfaitement au courant, et fredonnaient sans difficulté ledit morceau…

BIIM : C’est vrai, nous en avons entendu parler.

Wanya : Mais au fur et à mesure, les gens ont commencé à savoir de qui il s’agissait. Je me rappelle avoir été interpellé par une vieille femme blanche qui m’a dit avec enthousiasme « J’aime votre chanson « End Of The Road » », et cela m’a énormément surpris. Tu imagines, quelqu’un qui n’aurait jamais été enclin à te connaître ? C’est inexplicable. Ce n’était pas comme ça il y a quelques années. Tu vois ce que je veux dire ? C’est très récent. (rires).

Shawn : Cela nous a bien sûr fait très plaisir de briser ce record, mais de savoir que malgré tout, les gens ne savaient pas qui l’avait fait sauter, spécialement quand il s’agit du chart pop… Il y a un malaise, les gens n’ont toujours pas compris…

Nate : C’était là sans l’être. C’était du genre « Vous l’avez fait les gars, mais Elvis est toujours le King ».

Shawn : Voila pourquoi c’est important pour cet album que les gens comprennent au niveau mondial que BIIM est là pour longtemps. Nous ne cherchons pas à être une mode.

BN : Le R&B moderne ne devrait-il pas adresser des problèmes plus profonds comme le Sida par exemple quand on parle d’amour et de Dieu ?

Nate : Aujourd’hui, la culture R&B des jeunes groupes et de son public tourne autour du sexe. Tu ne peux pas vraiment dicter ce que le R&B doit être, mais je comprends ce que tu veux dire. Nous, en tant que Noirs, devrions écrire ce type de messages positifs, simplement parce que beaucoup de ces problèmes affectent les membres de notre communauté et de notre culture dans son ensemble. Parfois, il semble que nous, Noirs, quand nous avons une chance de nous exprimer, nous le faisons directement et après seulement, nous y réfléchissons afin d’en parler réellement à un niveau plus constructif. Peut-être qu’au troisième album nous poserons la question de ce qui ne va pas dans le monde aujourd’hui, et nous prendrons de dispositions à cet égard. Tu dois comprendre que s’asseoir et discuter de problèmes fondamentaux à notre âge… Nous essayons de parler de choses que nous aimons.

 

« Cela nous a bien sûr fait très plaisir de briser ce record (d’Elvis Presley), mais de savoir que malgré tout, les gens ne savaient pas qui l’avait fait sauter, spécialement quand il s’agit du chart pop… Il y a un malaise, les gens n’ont toujours pas compris…C’était du genre « Vous l’avez fait les gars, mais Elvis est toujours le King ».

 

BN : Je comprends très bien cela, mais ce n’est pas celles et ceux qui ont 60 ans qui vont contracter le Sida…

Nate : Quelquefois, tu te sens obligé d’écrire sur un thème, mais lorsque tu t’y attelles, ça ne sort pas aussi bien que tu le sens. Certaines personnes peuvent vouloir et réussir à écrire une superbe chanson sur le sida. Mais quand nous nous réveillons, nous ne sentons que de l’amour.

Shawn : La musique dicte tes émotions, et tu ne peux pas aller à contre-courant. La créativité ne se base pas obligatoirement sur la logique. Et ça ne rend pas la personne pour autant moins consciente des problèmes. (…) Beaucoup de gens de notre âge sont très conscients de ce qui se passe et font quelque chose pour que cela change. C’est très responsable de pouvoir analyser une situation et chercher à y répondre.
BN : Je ne fais qu’une référence à l’impact de « What’s Going On ? » de Marvin Gaye parce qu’elle reflétait ce qui se passait dans la communauté à ce moment particulier et qui est toujours d’actualité aujourd’hui…

Nate : En fait, il a parlé de choses qui ne se sont pas encore produites. C’est vraiment l’exception. Nous pensons davantage que c’était un prophète avec une vision et des textes en avance de dix, quinze ans. C’est sans conteste un cas spécial.

 

Boyz II Men, Il LP (Motown/Polydor) Shout out 2 Valérie Fitoussi et Safia.

Motown, a renégocié le contrat du groupe pour une valeur estimée à 30 millions de dollars après le succès enregistré par ce dernier. C’est la première fois qu’un groupe de R&B négocie un contrat d’un tel montant. En contrepartie, le groupe doit fournir à la maison de disques sept albums.

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