fbpx
mercredi, juin 20, 2018
Accueil > Genres > Afro / Latino > Bookman Eksperyans : Transes vaudou

Bookman Eksperyans : Transes vaudou

Par Patrick Labesse

 

Union paradoxale dans les Caraïbes  ! Le vaudou croise ses rythmes, hypnotiques avec un rock très éclectique. Boukman  Eksperyans invente une nouvelle musique pour les élans du corps. Malheureusement, alors que nous étions sous presse, Orisha, le bassiste du groupe est décédé à l’âge de 25 ans.  

 

La vie  s’écoulait comme un  long fleuve  tranquille pour le « compas direct ». Pendant trente ans, il avait su imposer, à loisir son diktat dans le paysage    musical d’Haïti. La musique traditionnelle, elle, restait confinée  dans  la clandestinité, mais le feu couvait au fond des terres. Les tambours frondeurs attendaient leur heure. A la fin des années 70, excédés de voir leur pays meurtri s’étourdir aux sons de mélodies usées et de textes insipides, quelques musiciens se tournent vers le vaudou. Ils trouvent dans  cette religion et cette philosophie, le ferment d’une nouvelle inspiration.

Une sève vivifiante irrigue les rituels, idéale pour régénérer la musique haïtienne et lui redonner enfin une véritable identité. En 1978, Théodore « Lolo »  Beaubrun Jr et sa compagne, Mimerose, battent le rappel de quelques amis. Ensemble, ils imaginent une fusion des rythmes du terroir et des compositions originales intégrant influences et instruments rock. Ils choisissent d’appeler leur groupe Boukman Eksperyans. Un nom pensé comme un hommage à cet immigré jamaïcain à l’origine du soulèvement des esclaves en Haïti en 1791, et qui devait déboucher, quelques années plus tard, sur la proclamation de la première république noire.

Dès le début, Boukman Eksperyans avance  sur le fil du rasoir. Sa musique, rebelle, dérange. Les messages politiques et spirituels qu’elle porte agacent. Les menaces se multiplient. Ils ne capitulent pas. Après la chute de Duvalier en 1986, leur « vaudou adjae  » ou musique « racines » rompt  les digues. Cette vague nouvelle peut enfin prendre ses aises et se répandre dans le pays tout entier. En 1990, à la faveur du carnaval, c’est l’explosion. Ils deviennent les héros de la jeunesse d’Haïti. Dès fors, ils vont s’employer à porter le message du vaudou au-delà des frontières.

Le vaudou nettoyé de tout vernis exotique, sans odeur de souffre et exempt d’images de sorcellerie. Un premier disque, Vodou Adjae, sort sur le  marché international. Boukman Eksperyans est alors le premier groupe haïtien à signer sur une  major (Mango/lsland). L’onde se propage. Etats-Unis, Québec, France… Partout, le public entre sans résistance dans la transe fiévreuse de leurs chœurs brûlant sous un déluge de percussions têtues. Puis ils lancent une nouvelle offensive avec Karfou Danjere,  alternant ballades chaloupées, voix a cappella  et trépidations toniques. Ce disque fait directement référence aux événements tragiques de septembre 91, ce qui leur vaut d’être interdits au Carnaval de Port-Au Prince.

Leaders incontestés de la nouvelle musique haïtienne, ils  devraient très bientôt entrer en studio, en Jamaïque, pour enregistrer un nouvel album, vraisemblablement sous la direction artistique de Rémy Walter, remarqué notamment pour son travail subtil aux côtés du groupe réunionnais  Ziskakan.  En  attendant, ils vont semer quelques  joyeuses turbulences sur les routes d’Europe. Un rendez-vous à ne pas manquer, même si parfois sur scène, leurs  tentatives de conversion du public aux visions idéalistes du vaudou peuvent paraître quelque peu hors-sujet.

Après tout, qu’importe le message, pourvu qu’on ait l’ivresse !

Boukman Eksperyans, Kalfou  Danjere                 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *