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dimanche, décembre 16, 2018
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Bheki Mseleku : Jazz ou pas Jazz ?

Propos recueillis par Leonard Silva

 

Bhekumuzi Hyacinth Mseleku nous a quittés le 9 septembre 2008 à Londres, à 53 ans. Pianiste, saxophoniste, guitariste, compositeur et arrangeur, le garçon de Ntuli Street, est l’un des jazzmen Sud-africains les plus doués. Avec Bheki, la musique, quoique près de ses racines sud-africaines reflète la volonté d’une force intérieure qui transcende le catalogue des modèles culturels. Appelez sa musique jazz, musique de l’esprit ou musique de l’univers. Elle est en fait l’exutoire de ses réflexions et de ses contradictions. Rencontre d’un troisième type.

 

Bheki laisse six albums dont le dernier Home At Last (Sheer Sound). Nous l’avions rencontré en 1993, lors de la sortie de Timelessness, son troisième album. Celebration, son précédent avec Courtney Pine en guest  et d’autres jazzmen anglais a obtenu le « Mercury Music Prize ».

A l’instar de son illustre prédécesseur, Abdullah Ibrahim, Bekhi cultive un goût prononcé pour la fusion d’éléments spirituel et musical. A l’opposé d’Abdullah Ibrahim qui chercha le réconfort spirituel dans l’Islam, ce multi-instru­mentiste de talent (piano et autres instruments) venu à la musique à l’âge de 17 ans — après la mort de son père, lui aussi compositeur et multi-instrumentiste —, explore les contours de son inconscient.

Ses visions, transposées en musique, colportent un passé de souffrance, la toile ténébreuse de l’Apartheid, où s’expriment  mélancolie, rage et le swing de l’espoir de toutes ces âmes perdues, en quête de délivrance. Chaque note devient un prétexte de célébra­tion d’une volonté esthétique, sans cesse renouvelée. Sa frénésie spirituelle associée à une énergie créatrice, consacrent ses impulsions.

Bheki est né le 3 mars 1955 à Durban (Afrique du Sud). Au gré de ses errances, il a reformulé le langage musical des maîtres tels que McCoy Tyner, Thelenious Monk, John Coltrane et autres pour forger sa propre personnalité. De Spirit Rejoice (groupe sud-africain avec lequel il a mondia­lement tourné au milieu des 70’s) à Hugh Masekela — son compatriote et trompettiste de légende — en passant par Herbie Mann, Pat Metheny, Jack Dejohnette, et par ses nombreuses tournées : Newport (USA), Montreux (Suisse), North Sea Festival (La Haye en Hollande), Bheki a déjà écrit quelques chapitres de son jazz universel.

Tout a commencé dans la deuxième moitié des 60’s, lors­qu’il découvre à l’orgue, les accords d’un morceau que les musiciens du groupe de ses trois sœurs chanteuses ont du mal à trouver pendant une répétition. Au Ronnie’s (Ronnie Scott Club), le temple sacré du jazz londonien, il rencontre, au début des 90’s, le batteur Marvin “Smitty » Smith, le contrebassiste Michael Bowie, le saxophoniste Steve Coleman et Robin Eubanks. De cette rencontre naî­tra, en 1992, Célébration (World Circuit), son premier album, suivi de Méditations, un album live pour piano solo et saxophone. Timelessness (Verve- Polygram Jazz), son troisième, réalisé par Russel Hermann (ex-guitariste de Spirit Rejoice et District Six) et Jean-Philippe Allard, dans lequel on retrouve Michael Bowie, Marvin Smith, Abbey Lincoln, les saxophonistes Pharoah Sanders et Joe Henderson, et le batteur Elvin Jones.

Nous avons rencontré Bheki dans un hôtel parisien, pour non une interview, mais plutôt une conversation à bâtons rompus.

Black News : Avec ce troisième album, on a l’impression que vous vous êtes employé à établir un équilibre entre un certain classicisme jazz et la reformulation de vos racines sud-africaines…

Bheki Meseleku : Ecoutez, je ne vous dirai ni oui ni non, car tout ce que vous écoutez sur Timelessness est le pur produit de mes réflexions, mes expériences de la vie. Il s’agit d’un processus enclenché par mon inconscient, qui est un espace ouvert, où s’expriment les tendances les plus diverses. Il n’y a ni début ni fin. Les appréciations sont ouvertes. Si on analyse en terme de pensée, disons que n’importe qui doit pouvoir le juger librement… et face à cela, je ne peux rien. Ce que vous venez de me dire est votre perception de l’album.

BN : Vous parlez de perception individuelle, tout à fait d’accord. Mais vous ne niez pas le fait que votre album intègre ce qu’on appelle communément le “traditional jazz”…

BM : : Et quelles sont ses racines? Et le « african jive” sud-africain d’inspiration urbaine ? D’Afrique… Donc, je ne fais que les raviver.

 

« Nous passons par des expériences avant d’atteindre un but qui est notre « moi » (…) Mes parents m’ont donné un prénom, m’ont dit que j’étais Zulu, etc., mais tout cela n’est pas mon « moi », car j’existe en dehors de mon prénom et de leur manière d’appréhender la vie… »

 

BN : Mais le problème n’est pas là. Quelles que soient vos motivations ou expériences, elles finissent par aboutir à un choix…

BM : En fait, je ne suis pas suffisamment informé sur la ques­tion. Non parce que je n’ai jamais voulu, mais parce qu’il s’agit d’un sujet ouvert à toute sorte d’extrapolation. Vous savez que certaines personnes aiment analyser les états d’esprit, mais je ne vois pas l’intérêt d’analyser l’état d’esprit des autres. Pour moi, ce n’est qu’un passe-temps.

Car nous passons par des expériences avant d’atteindre un but qui est notre “moi”. Quand je suis né, je ne savais pas qui j’étais ; mes parents m’ont donné un prénom, m’ont dit que j’étais Zulu, etc., mais tout cela n’est pas mon “moi”, car j’existe en dehors de mon prénom et de leur manière d’appréhender la vie. Lorsque, par exemple, vous dormez, vous n’êtes que le silence profond. On pour­rait qualifier cet état-là de spiritualité inconsciente ; vous cessez d’avoir un nom, d’être sud-africain ou indien ou autre. Vous n’êtes que le fragment d’une conscience qui vous dépasse, pour redevenir le “moi”, une fois éveillé. C’est pour cela que je m’intéresse à l’universalité de la conscience plutôt qu’aux stéréotypes du genre : ceci est du jazz, cela une musique arabe. Ou alors, en matière de religion : ceci est le Christianisme, cela l’Islam, un autre le Boudhisme… En ce qui me concerne, je vois surtout l’unité de l’esprit, je me situe au-delà des idées préconçues, pour en forger de nouvelles. L’unité d’esprit se matérialise dans la quiétude. Vous allez me dire que c’est l’état du néant, à la limite de la sottise, mais je pense que c’est là, l’aboutis­sement de la connaissance individuelle. C’est en passant par la quiétude qu’on arrive à l’intelligence.

BN : Ce qui n’empêche pas votre musique d’être le produit de codes de valeurs qui régissent une identité ou les situa­tions auxquelles vous avez été confrontés dans votre existence…

BM : Non, non. Ce n’est que votre perception, car je répète, je peux à la fois être tout seul et avec tout le monde, indépendamment de mes origines. Je ne me vois pas comme un Africain (pause)… Je ne pense pas qu’on puisse se voir comme Africain, Européen ou Indien, mais comme un état d’esprit. Est-ce qu’un enfant qui naît sait qu’il est africain ou anglais, avant qu’on le lui dise ? Vous savez, tant que les idées sont un jeu, une poésie comme dans le cinéma, il n’y a pas de danger. Le danger réside dans le fait de prendre ces mêmes idées au sérieux. Et la réalité n’est pas une idée, c’est ce qui se passe en ce moment même.

BN : Et la réalité, en ce moment précis est celle-ci : je vous questionne sur votre musique et sur vos choix artis­tiques. Allez-vous me dire que la participation de Pharoah Sanders, Elvin Jones… sur votre album relève de la pure inconscience ?

BM : (rapidement) Ecoutez, quel genre de réponse voulez-vous que je vous donne ?

BN : Ce n’est pas à moi de vous donner vos réponses. Vous êtes libre de construire vos concepts…

BM : Si je suis libre, voilà ma réponse : je ne suis que vous. Je ne vois pas de barrière entre vous et moi. C’est à dire que je ne suis pas en mesure de vous expliquer ce que vous êtes ni ce que je suis. Je ne suis pas limité, je suis multi­dimensionnel. Et c’est pour cela que je ne pourrai pas vous dire : si je suis ceci ou cela, si je suis musicien de jazz (pause)… je suis tout et rien, je suis un état d’esprit.

 

« …Ma musique ne s’explique pas, elle se situe au-delà d’un contexte purement physique. Ma musique est un mystère… »

 

BN : Vous n’êtes donc pas un musicien de jazz ?

 BM : (Très ferme) En aucun cas ! C’est ce que les gens disent. Ils sont libres de dire ce qu’ils veulent. En ce qui me concer­ne, je suis sur la terre, mais je ne raisonne pas en terme de matière physique, même si je joue un rôle — car la vie n’est qu’un théâtre perpétuel —, je n’en suis pas conscient. Prenez par exemple l’Afrique du Sud. Qu’est-ce que c’est sinon une identité physique, sur un continent qui était partie intégrante d’un tout, avant d’être soumis à des change­ments que personne ne saurait expliquer ? Ma musique aussi ne s’explique pas, elle se situe au-delà d’un contexte purement physique. Ma musique est un mystère. Disons qu’elle est le produit de mon attachement à une conscience universelle. Le plus important est de savoir si Timelessness interpelle émotionnellement les gens. Ce qui compte, c’est la réaction à la musique mais pas la musique elle-même. La créativité n’est pas assujettie aux étiquettes, même si les influences se profilent dans son processus. Ce que vous voulez, c’est me coller une étiquette…

BN : C’est vous qui le dites…

BM : (…) Dire qu’on est ceci ou cela n’est qu’un fragment de conscience. C’est pourquoi, à travers ma musique, j’essaye d’intégrer des éléments unificateurs. Mais elle ne se borne, en aucun cas, à des étiquettes. Il n’y a pas d’explication au processus qui nous mène à la conscience universelle. C’est ce que j’appelle Timelessness.

Bheki Meseleku, Timelessness (Verve/Polygram-Jazz)

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