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Aswad : Made in Great Britain

Propos recueillis par Awal Mohamadou

 

Le reggae anglais a été façonné par Aswad et leurs copains des Steel Pulse. Après une période trouble, l’un des plus grands groupes de scène du reggae est revenu avec Rise And Shine, un album efficace, convaincre ceux qui n’y croyaient plus. Retour sur l’histoire de ces avant-gardistes du reggae anglais.

 

Que représente encore Aswad ? Et de quel groupe s’agit-il ? Celui, déjà presque oublié, qui a jetté les bases du reggae anglais avec Steel Pulse ? Ou est-ce ce groupe au profil commercial à l’image du mielleux « Don’t Turn Around » qui ravit naguère les fans de Pepsi reggae ? On ne sait plus ! Et pour cause.

L’image est brouillée, le son part dans les sens et les fans de reggae roots et strictement culturel cultivent leurs racines. D’autres consomment Ace Of Base ou Big Mountain entre deux arnaques techno-reggae ; une foule d’indécis navigue sans port d’attache, oubliant le lendemain ce qu’ils ont écouté la veille. Le cas d’Aswad est donc réglé, condamné à faire des tubes pour séduire les versatiles, il joue désormais une musique qui ne lui correspond pas. Comment en sont-ils arrivés là ? Reprenons depuis le début.

Aswad apparaît en 1975 dans un ghetto situé à l’ouest de Londres près du métro Ladbroke Grove. Le reggae anglais d’alors n’est qu’une pâle copie du roots jamaïcain. Le défi des rastas british consiste à se différencier sans renier leur origine en inventant un style de reggae à partir des réalités occidentales. Aswad est à l’avant-garde de ce phénomène, et ses premiers albums (de Aswad à New Chapter Of Dub) en expriment l’exigence.

Aswad ne signifie pas Noir par hasard. Dans un pays majoritairement blanc et oppresseur, le Nègre se doit d’affirmer son identité raciale. Le message férocement afro centrique du groupe passe à travers l’extraordinaire « Africain Children » ou le dub fantastique de « Warrior Charge ». C’est un état d’esprit, critique ; une attitude, rebelle ; ceux qui les ont vus sur scène à cette époque, gardent en mémoire la rage qui les habitait.

« Plus qu’un genre de reggae, le rub a dub style est un style de vie », explique Drummie Zeb (batterie), « Soyons durs parce que la vie ne nous fait pas de cadeaux ! Enseignons à nos enfants leur histoire, celle de l’Afrique, et non celle falsifiée par les prêtes de babylone. » Le fabuleux Live And Direct ne dit pas autre chose. «  Ils ne savent pas d’où nous venons » clame Aswad. « Nous, si. Jah ! »

Alors nous n’avons pas compris pourquoi ce groupe oh combien authentique s’est fourvoyé. Pitoyable « Distant Thunder ». Leurs derniers albums ne nous ont pas fait vibrer. Confusion. Aswad tente un come-back avec un nouvel album, Rise And Shine, et cherche à dissiper le trouble qui s’est installé. Brinsley Forde (voix, guitares), Tony Gad (basse, voix) et Drummie Zeb ((batterie, voix) veulent à nouveau convaincre. C’est déjà ça.

Black News : Il me semble que le reggae est devenu confus : les groupes afro-caribéens perdent de leur spécialité en s’américanisant, les médias de masse mettent sur le même plan UB40 et Aswad, Ace Of Base et Chaka Demus & Pliers, les chansons de Bob Marley sont remixés techno, comment faire la part des choses ? Les jeunes qui viennent au reggae maintenant n’ont plus de repères…

Aswad : Tu sais, le reggae est devenu une musique très diversifiée, beaucoup plus qu’elle ne l’était quand nous avons commencé. Il y a maintenant des styles de reggae très commerciaux, d’autres plus spirituels ; grâce aux samplers, on peut aujourd’hui mélanger des styles de musique qui ne correspondaient pas avant. Et ça peut créer une confusion si on ne sait pas utiliser correctement les outils technologiques dont on dispose.

 

« On ne peut pas attendre d’un groupe blanc qu’il chante ses racines africaines, ce serait absurde. L’esclavage, l’oppression des Noirs, tous ces thèmes rasta, ils n’en ont pas une conscience aiguë comme nous. »

 

BN : Que pensez-vous des groupes comme Ace Of Base ? De quelle nature est leur musique ?

Asw :Je pense que c’est du reggae mais ce n’est pas de la musique rasta ! Quand nous avons commencé, reggae signifiait musique rasta jamaïcaine. Les jamaïcains ne pensaient même pas qu’on puisse faire du bon reggae hors de la Jamaïque. Nous, Noirs qui avons grandi en Angleterre avons démontré le contraire. Maintenant, on en arrive au stade où le reggae n’est plus une musique spécifiquement rasta. Des groupes tels que Ace Of Base s’inscrivent dans cette logique.

BN : Justement leur reggae sonne comme une coquille vide…

Asw : Ce n’est pas le reggae authentique que nous connaissons, c’est sûr, mais, honnêtement, on ne peut pas attendre d’un groupe blanc qu’il chante ses racines africaines, ce serait absurde. L’esclavage, l’oppression des Noirs, tous ces thèmes rasta, ils n’en ont pas une conscience aiguë comme nous.

BN : Vous êtes perçus comme un groupe noir anglais, mais vous-mêmes, comment vous situez-vous ? Comme des Anglais ? Des Afro-caribéens ? Des Africains ?

Asw : On a grandi en Angleterre, mais on ne se sent pas anglais pour autant ! Il y a toujours une distorsion entre l’image que les médias blancs renvoient de nous et ce que nous sommes réellement, c’est-dire rasta et africains des caraïbes. Africains, en fait !

BN : Où en est l’émancipation des Noirs anglais ?

Asw : ll y aurait énormément de choses à dire, mais je vais essayer d’être concis. La plus grande difficulté à laquelle les Noirs anglais doivent faire face aujourd’hui, c’est le chômage. De là découle bien des problèmes. D’un autre côté, il y a eu une formidable avancée dans bien de domaines. Dis-toi bien que dans les années 70, les Noirs étaient totalement écrasés, je suis aujourd’hui fier de dire que notre communauté a su s’unir dans les moments importants pour faire pression sur le pouvoir, maintenant nous avons beaucoup de médias légaux (par opposition aux radios noires pirates par exemple. Ndlr) que nous contrôlons, nous avons des Mps (députés. Ndlr), des structures qui défendent nos intérêts et surtout, nous pesons économiquement et politiquement dans les quartiers où nous sommes les plus nombreux. Attention, nous vivons dans une société majoritairement blanche donc nous subissons encore mais on contrôle d’avantage. L’émancipation est progressive mais régulière. Je suis optimiste.

BN : Parlez-vous de cette réalité dans le nouvel album ?

Asw : Oui ! Dans Shine & Rising, on parle des sportifs noirs que nous avons rencontrés. Ils ont une conscience aiguë de leur négritude, ils en sont fiers et ils savent qu’ils ont une fonction sociale importante parce que les gamins s’identifient à eux.

 

« Quand tu as Nelson Mandela en face de toi et qu’il te dit que notre musique, et le reggae en général, l’avaient beaucoup soutenu moralement dans les moments difficiles, je peux te jurer que tu ressens quelque chose de tellement fort que tu ne peux pas oublier ce moment, jamais ! »

 

BN : Rise And Shine est un album efficace avant tout…

Asw : Nous voulons prendre la place que nous méritons, c’est clair ! Le reggae a longtemps été marginalisé, depuis un an, tout semble possible, en Angleterre notamment. Rappelle-toi l’année dernière. Quand trois morceaux reggae occupaient les trois premières places du Top. Les Anglais n’en revenaient pas. Ça a créé un choc terrible, ça ne s’était jamais produit. Il y a incontestablement une ouverture actuellement.

BN : Quel a été le meilleur moment de votre carrière ? Un événement que vous n’oublierez jamais…

Asw : Quand Nelson Mandela est sorti de prison, il est venu à Londres où un grand show a été organisé. Il a discuté avec tous les musiciens dans les coulisses, et à nous, il a dit que notre musique, et le reggae en général, l’avaient beaucoup soutenu moralement dans les moments difficiles. Il nous a dit qu’il avait pu entendre les morceaux de reggae contre l’apartheid de sa prison. Quand tu as Nelson Mandela en face de toi et qu’il te dit ça, je peux te jurer que tu ressens quelque chose de tellement fort que tu ne peux pas oublier ce moment, jamais !

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